Quand les médecins se réapproprient leur outil de travail

Dans cet article
Tanguy de Thier, vice-président de Medispring 
: «
On en a eu assez d’être trimbalé d’un intérêt financier à un autre.
»
Tanguy de Thier, vice-président de Medispring : « On en a eu assez d’être trimbalé d’un intérêt financier à un autre. » - Moovizz

Disposer d’un outil pour les soignants par les soignants. C’est avec cette idée fixe en tête qu’une centaine de médecins se sont lancés en 2018 dans une aventure entrepreneuriale qui allait les emmener très loin de leurs préoccupations quotidiennes : la création d’une coopérative technologique. Tout est né d’un mouvement de ras-le-bol au sein de la profession.

En mars 2018, les généralistes sont mis devant le fait accompli : Epicure, le logiciel qu’un bon nombre d’entre eux utilisent au jour le jour pour gérer leurs rendez-vous, le dossier médial de leurs patients, les prescriptions, la facturation… est racheté par un concurrent et va disparaître. Pour certains médecins, c’est déjà le deuxième ou troisième changement de logiciel. « A chaque fois, il faut migrer les données des patients vers un nouveau système avec tous les risques que cela comporte », explique Tanguy de Thiers, généraliste à Ciney et vice-président de Medispring. « Il faut aussi s’habituer à un nouveau design, une nouvelle manière de travailler… Avec une trentaine de collègues, on s’est dit qu’on ne pouvait plus continuer à être trimbalés comme ça d’un intérêt financier à un autre et être sous la coupe d’une société commerciale. Il fallait qu’on prenne notre destin en main et qu’on se réapproprie notre outil. » L’idée de créer une coopérative en charge de développer un logiciel dont les médecins seraient propriétaires prend alors forme.

Course contre la montre

Tanguy de Thier se souvient de l’enthousiasme suscité par l’idée dans la profession. « On a rassemblé 300 à 400 médecins à Charleroi pour leur présenter le projet. En une soirée, on a levé 800.000 euros alors que le produit n’existait pas encore et qu’il n’y avait aucune certitude d’avoir un dividende. C’est ce soir-là que l’on s’est dit que cela valait la peine d’y aller. » La coopérative est lancée en mai et les premiers développeurs recrutés. Pour empêcher que le logiciel puisse changer de mains, 120 parts spéciales sont créées pour 120 coopérateurs. Un rachat ne peut intervenir que s’il y a unanimité entre ces 120 médecins.

Le lancement du logiciel a lieu fin 2018. Soit seulement sept mois après la création de la coopérative. Un timing extrêmement court imposé par la désactivation du logiciel Epicure le 31 décembre. « On a travaillé pratiquement jour et nuit pour tenir ce délai », se souvient Tanguy de Thier ». La migration vers le nouveau logiciel est chaotique. Medispring avait parié sur 400 utilisateurs mais doit finalement en migrer plus de mille. Complètement débordée, la coopérative appelle à la rescousse le jour de Noël Sébastien Deletaille, un jeune entrepreneur tech très en vue qui vient de quitter Riaktr, une société spécialisée dans le big data pour les télécoms qu’il a co-créée et dirigée. Il deviendra le CEO de Medispring.

Aujourd’hui, Medispring compte 1.200 utilisateurs, soit 10 % des généralistes du pays (30 % au sud du pays) et a levé 1,3 million d’euros. Chaque médecin voulant utiliser le logiciel doit devenir coopérateur, verser 300 euros de licence et s’acquitter chaque année de 1.000 euros pour les frais de maintenance (accès au helpdesk…). « On est à l’aise avec un prix élevé parce qu’on sait que ce prix est intégralement réinvesti dans l’amélioration du logiciel et ne sert pas à rémunérer un actionnaire », explique Sébastien Deletaille. Pour l’heure, ces rentrées ne permettent pas encore de couvrir les frais de la coopérative qui emploie quinze personnes, dont douze développeurs, mais cela n’inquiète pas son CEO. « C’est tout à fait normal pour une jeune entreprise tech qui est en pleine phase d’investissement pour ses premiers développements. » Elle a pu compter sur le soutien financier de la Sowecsom (Région wallonne) et des banques.

Le modèle coopératif permet à Medispring de se nourrir en permanence de l’expérience et des retours des utilisateurs pour améliorer le produit. Des médecins siégeant au conseil d’administration participent au travail opérationnel de la coopérative au travers d’un comité scientifique et médical. « Avoir un tel niveau de proximité avec son utilisateur final, c’est le rêve de tout entrepreneur tech ! », s’enthousiasme Sébastien Deletaille.

Le retour de l’innovation

Medispring compte bien mettre à profit cet avantage pour développer des nouveautés qui n’existent pas actuellement sur le marché des logiciels médicaux. « Il y a eu peu d’innovations ces dernières années », résume Sébastien Deletaille. « Comme le marché a connu une très faible croissance, les acteurs du secteur se sont focalisés sur les fusions et acquisitions plutôt que sur l’amélioration du produit en vue d’attirer de nouveaux clients… Maintenant qu’on a une coopérative où les médecins prennent leur destin en main, l’innovation va être beaucoup plus rapide. » Il pense en particulier à l’introduction d’algorithmes qui interpréteront automatiquement les notes introduites par le médecin, structureront les données et lui offriront des outils d’aide à la décision…

Si durant l’année 2019 l’accent a été mis sur l’amélioration du produit, 2020 devrait, elle, être placée sous le signe de la croissance. « Au début, on croyait qu’on allait pouvoir développer un clone d’Epicure puis vivoter avec notre petit logiciel », poursuit Tanguy de Thier. « Mais vu l’évolution très rapide de l’informatique médicale, on a très vite compris que ce ne serait pas possible. Si on ne se développe pas, le produit finira par mourir de lui-même. » Plusieurs pistes de développement sont à l’étude, comme l’expansion vers la Flandre – la coopérative est essentiellement composée de médecins francophones – mais aussi vers d’autres corps soignants comme les spécialistes et les prestataires de soins de première ligne (infirmiers(ères) à domicile, kinés, logopèdes…).

Une alternative au modèle américain

Pour Sébastien Deletaille, le potentiel est grand car le secteur médical constitue un terreau idéal pour le modèle coopératif. « C’est un monde où les gens ont l’habitude de travailler en association, où les valeurs humaines sont très présentes, où on n’est pas dans la concurrence mais plutôt dans l’entraide et la collaboration. Les médecins parlent beaucoup entre eux. Si on arrive à démontrer que notre logiciel s’améliore rapidement, le bouche-à-oreille va fonctionner et la croissance suivra. »

L’ancien patron de Riaktr voit même dans le modèle coopératif une nouvelle manière de faire grandir des entreprises tech. « Aujourd’hui, lorsqu’il s’agit de créer un géant, c’est la mentalité américaine qui domine. En résumé, il faut avoir un très bon marché et énormément d’argent. Avec le modèle coopératif, il y a peut-être moyen de créer un géant non pas sur base de l’argent mais sur base des valeurs et des utilisateurs qui font eux-mêmes la promotion du produit. Je pense que l’Europe a un très beau message alternatif à diffuser au niveau mondial. Peut-être que Medispring en sera un exemple… »

Damnet, les informaticiens au pouvoir

Par Jean-François Munster

Le secteur de l’IT peut être propice aux coopératives, comme le prouve l’exemple de la société namuroise Damnet. Elle en est aujourd’hui à sa 19e année d’existence et emploie une trentaine de personnes. Elle s’est spécialisée dans l’installation et la maintenance de parcs informatiques pour PME, associations et entreprises d’économie sociale. Directement inspirée du modèle français de la Scop, elle est ce qu’on appelle une « coopérative de travailleurs », c’est-à-dire qu’elle appartient à ses employés. Chaque travailleur ayant plus d’un an d’ancienneté se voit proposer l’achat d’une part de coopérateur, ce qui lui confère le droit de participer à la gestion de Damnet.

Pour respecter le principe démocratique : un travailleur, une voix, le nombre de droits de vote à l’assemblée générale n’est pas proportionnel au nombre de parts achetées. Ce mécanisme permet aux employés de conserver une majorité des droits de vote (65 %) à l’assemblée générale face aux personnes extérieures qui ont été sollicitées pour financer la coopérative et qui sont majoritaires au niveau du capital.

« Toutes les décisions stratégiques et les grandes orientations sont prises par l’ensemble des travailleurs », explique Jérôme Herman, patron de Damnet. « Nous essayons d’appliquer ce modèle de management participatif en permanence et pas uniquement lors de l’AG. Nous organisons des journées durant lesquelles nous faisons le point sur la situation, nous nous fixons de nouveaux objectifs… Nous sommes par exemple sur le point de modifier le fonctionnement de notre organisation interne. On a pris le temps d’écouter tous les travailleurs et de s’assurer que ça convenait au plus grand nombre. C’est un processus parfois lent, mais l’adhésion est plus grande aussi. »

Pas question pour autant de parler d’autogestion. Il y a une hiérarchie et les rôles sont clairement définis. Jérôme Herman et ses deux adjoints gèrent l’entreprise au jour le jour. Mais sur la base de mandats qui leur ont été donnés par les travailleurs. Et lors de l’AG, ils doivent rendre des comptes et sont jugés par leurs employés.

Dans un secteur en manque de main-d’œuvre et où la guerre des talents fait rage, ce modèle permet à aussi à Damnet de mieux retenir ses informaticiens. « Cette implication dans la gestion de la société crée de l’adhésion », poursuit Jérôme Herman. « Et puis, nos travailleurs sont propriétaires de l’entreprise, ce qui leur rapporte chaque année un dividende. »