Les coopératives, électrons libres au service d’une énergie durable

Dans cet article
La petite équipe de Corenove (de g. à dr.)
: Daniel Comblin, Jonathan Plön, Valérie Melchior et Thierry Laureys.
La petite équipe de Corenove (de g. à dr.) : Daniel Comblin, Jonathan Plön, Valérie Melchior et Thierry Laureys. - PIERRE-YVES THIENPONT

Thierry Laureys en est persuadé : « en dehors du transport », le plus gros potentiel de diminution des émissions de gaz à effet de serre, « c’est dans l’isolation du bâti existant qu’il se trouve ». « Et c’est aussi le plus accessible », insiste l’administrateur de la coopérative Corenove. Volontiers critique sur la stratégie développée par la Région wallonne en matière de rénovation énergétique des bâtiments (« elle a accouché d’une souris », tranche-t-il) l’ancien consultant, aujourd’hui pensionné, a fait le pari d’enclencher « une dynamique locale » d’isolation des logements des particuliers en lançant la coopérative en 2018. Avec Daniel Comblin, lui-même ancien conseiller en énergie de la commune de Gembloux, il est allé chercher le capital nécessaire au démarrage de Corenove auprès d’autres coopératives elles-mêmes actives dans l’énergie renouvelable, et de la Sowecsom, la filiale de la Société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW) spécialisée dans le financement de l’économie sociale et coopérative.

Le principe : proposer aux communes une « méthode complète » pour inciter leurs administrés à franchir le pas de la rénovation énergétique de leur maison. « Les communes wallonnes se sont engagées à réduire leurs émissions de CO2 de 40 % d’ici à 2030, mais très peu d’entre elles ont des plans d’action concrets », explique Thierry Laureys. « On leur amène une solution toute prête, qui leur permet d’aller chercher des améliorations précisément là où elles ont beaucoup de mal à avancer, c’est-à-dire chez les habitants. » Selon Daniel Comblin, si les bâtiments publics pèsent environ 2 à 3 % des émissions de CO2 du bâti d’une commune, les logements privés en représentent 60 à 85 %. « C’est pourquoi il est important de se focaliser là-dessus », ajoute l’autre administrateur de la coopérative.

Le frein du financement

Lorsque Corenove est désignée par la commune (au terme d’un processus d’octroi de marché public), elle prend son bâton de pèlerin pour aller convaincre les citoyens : réunions d’information, dépliants toutes-boîtes, publicité dans la presse locale… Et ça marche. Dans les vingt communes rurales et deux villes (Gembloux et Namur) qui ont fait appel à Corenove, 480 rénovations ont déjà été engagées. A ces particuliers, la coopérative propose son expertise technique et administrative, mais aussi un accompagnement personnel : audit, évaluation du montant des travaux, listing des primes pour lesquelles ils sont éligibles, calcul de l’autofinancement, aide à la décision entre les différents devis, suivi des travaux…

« L’un des freins principaux à la massification de la rénovation énergétique, c’est le financement », pointe Thierry Laureys. « Nous travaillons beaucoup pour démontrer aux particuliers que ce type de travaux peut être autofinancé, grâce aux subsides et à la réduction de leurs factures d’énergie. » Car Jonathan Plön, l’un des deux salariés de Corenove, le reconnaît : marches pour le climat ou pas, « la motivation pour engager une rénovation énergétique est davantage financière qu’environnementale ». Pour Corenove, l’autofinancement doit également permettre de développer un aspect social, en apportant la preuve auprès des ménages en situation de précarité énergétique que de tels travaux de rénovation ne leur sont pas par définition inaccessibles.

Entrepreneurs locaux

L’autre particularité de Corenove, c’est de privilégier le recours à des entrepreneurs locaux – la coopérative en a sélectionné 85 jusqu’ici –, situés dans un rayon de 35 kilomètres maximum autour du chantier. « Pour eux, c’est une opportunité d’accéder à un marché de proximité, avec des créations d’emplois potentielles à la clé », note Thierry Laureys.

Rémunérée en fonction des devis signés, Corenove ne dégage pas encore de bénéfices. Lorsque ce sera le cas, ils seront reversés aux coopérateurs. Mais partageant une vision de réorientation des flux financiers, l’équipe de la coopérative se félicite « d’avoir, avec peu de moyens, réussi à enclencher une dynamique qui combine une dimension sociale, économique et environnementale ».

Cociter, le fournisseur d’électricité qui a le vent en poupe

Par Bernard Padoan

Depuis plusieurs années maintenant, la Wallonie a vu fleurir de nombreuses coopératives de production d’énergie renouvelable, (essentiellement dans l’éolien, mais aussi le photovoltaïque, la biométhanisation ou la biomasse). Pendant longtemps, cette électricité a été injectée « anonymement » dans le réseau de distribution. Puis est née l’idée de créer un outil pour livrer cette électricité à domicile. Douze coopératives se sont réunies pour mutualiser ce service en créant leur propre fournisseur d’énergie, la coopérative Cociter. Active dans toute la Wallonie, mais bien plus petite qu’Engie, Luminus ou Eneco, Cociter ne compte à ce jour que 5.000 clients. « Mais nous avons la capacité de produire pour 20.000 ménages », assure Mario Heukemes, administrateur de Cociter. « Une production qui sera même doublée dans les deux à trois ans. »

La garantie offerte par Cociter : une électricité 100 % verte et locale. Certes, ce courant est aujourd’hui physiquement noyé dans la masse d’électricité « grise ». « Mais plus il y aura de transition, plus le réseau va se verdir », ajoute Mario Heukemes. « Nous faisons notre part, et nous invitons tous les consommateurs à prendre des parts dans les coopératives de production. De cette façon, ils financent l’outil et deviennent de vrais acteurs de la transition énergétique. Cet investissement génère une activité économique, dont les bénéfices sont retournés aux coopérateurs sous forme de dividendes. En plus de bénéficier d’une ristourne sur le prix de l’abonnement lorsqu’ils deviennent clients chez Cociter. »

La coopérative est un fournisseur comme les autres, insiste l’administrateur. « On propose un tarif dans la moyenne des prix du marché et un très bon service », dit-il. « Et contrairement à ce que certains pourraient craindre, il n’y a aucun risque de coupure de courant que ce soit lorsque le client change de fournisseur ou pendant la durée du contrat. »

En avril, l’assemblée générale de Cociter s’est fixé comme objectif de capter de 3 à 5 % du marché d’ici à 2030. « On sent vraiment que la demande augmente », assure Mario Heukemes. « Notre projet a du sens pour le client qui se réapproprie son énergie et nos prix sont concurrentiels. Nous pensons que la transition ne fonctionnera que si elle devient populaire, accessible au plus grand nombre dans un élan positif. »

Coopeos fait feu de tout bois pour booster la transition énergétique

Par Bernard Padoan

Le premier métier de Coopeos, c’est donc la transformation des déchets en combustible (on parle de «
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») de qualité, permettant d’économiser 95
% d’émissions de CO
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 par rapport au mazout. Des déchets qu’elle trouve notamment au Moulin de la Hunelle, une entreprise de travail adapté qui effectue des travaux de jardinage.
Le premier métier de Coopeos, c’est donc la transformation des déchets en combustible (on parle de « plaquettes ») de qualité, permettant d’économiser 95 % d’émissions de CO 2 par rapport au mazout. Des déchets qu’elle trouve notamment au Moulin de la Hunelle, une entreprise de travail adapté qui effectue des travaux de jardinage. - AFP

Transformer les déchets verts en chaleur tout en sensibilisant le public aux enjeux de l’énergie durable : c’est le souhait qui a guidé les 30 coopérateurs à l’origine de la création de Coopeos en 2015. « C’est né d’une volonté de changer les choses, dans un esprit d’économie sociale et circulaire », explique Frédéric Bourgois, administrateur de la coopérative. Le premier métier de Coopeos, c’est donc la transformation des déchets en combustible (on parle de « plaquettes ») de qualité, permettant d’économiser 95 % d’émissions de CO2 par rapport au mazout. Des déchets qu’elle trouve notamment au Moulin de la Hunelle, une entreprise de travail adapté qui effectue des travaux de jardinage. « Cela représente un volume de 1.500 m3  », poursuit Frédéric Bourgois. « Or, ces déchets ont un coût lorsqu’on veut s’en débarrasser. Nous avons accompagné le Moulin pour qu’ils qualifient eux-mêmes les déchets et en extraient les fractions valorisables, par broyage, séchage et tamisage. »

Mais Coopeos est également engagée dans la mise en place d’une plateforme de démonstration de valorisation des déchets avec l’intercommunale Intradel, que celle-ci récolte dans ses parcs à conteneurs. « Là, on parle de 65.000 tonnes de déchets verts par an », explique l’administrateur de Coopeos. « Soit l’équivalent de 5 millions de litres de mazout de chauffage ». La coopérative vise à terme une collaboration avec vingt plateformes de collecte de déchets verts et de production de plaquettes.

Rentable à moyen terme

Ces plaquettes, Coopeos voulait évidemment les valoriser en leur créant un débouché. C’est le deuxième métier de la coopérative : proposer à des moyens ou gros consommateurs de troquer leur installation de chauffage au mazout ou au gaz contre une chaudière au bois. Sont notamment visées ici les communes ou des PME, que Coopeos se fait fort de convaincre. « Il y a plusieurs freins à ce changement, notamment la méconnaissance technique ou la question du stockage des plaquettes », constate Frédéric Bourgois. « Il y a aussi l’aspect financier. C’est un investissement de départ assez lourd, mais qui est rentable sur le moyen terme. »

L’installation d’une chaudière de 150 kW peut se monter, par exemple, à 180.000 euros. Un montant que Coopeos peut proposer à ses clients de financer, avec un modèle d’installation, de gestion et d’entretien « tout compris ». « En fait, on vend de la chaleur », note Frédéric Bourgois. « L’objectif est bien de quitter un modèle de vente et de travaux pour aller vers un service. C’est de l’économie de la fonctionnalité. » Au terme du contrat de 10 ou 15 ans, le client devient propriétaire de l’installation, qui lui assure en outre une facture d’énergie annuelle allégée de 50 %.

Un modèle économique « soutenable, réplicable et durable » qui fonctionne. « Il y a un intérêt des communes pour ce modèle qui intègre des valeurs citoyennes et qui a un impact sur l’activité locale », constate Frédéric Bourgois. Ceroux-Mousty et Nivelles (qui chauffera les serres communales avec ses propres déchets verts) ont notamment été séduites, mais aussi la brasserie de Bertinchamps, une maison de repos en région liégeoise ou les entreprises de travail adapté Nos Pilifs et la Serre-outil à Bruxelles.

Avec une quinzaine de chaufferies entièrement automatisées installées, la coopérative a atteint le seuil de rentabilité cette année. Et quand bénéfices il y aura, elle les redistribuera – avec un seuil limité de 3 à 4 % – à ses coopérateurs, qui sont aujourd’hui au nombre de 200. Les citoyens séduits par le projet peuvent également choisir d’investir via des obligations (2,5 % de rendement brut garanti). « On ne vient pas pour un rendement financier, mais pour donner un sens à l’argent investi », insiste François Bourgois. Une manière de sensibiliser le public aux enjeux du développement durable, que Coopeos présente comme son troisième métier. Et qui se traduit aussi par la participation de la coopérative à des fêtes ou des événements, ou encore sa présence dans des écoles.