Un piétonnier pour «changer la vie» à Bruxelles

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Yvan Mayeur profite d’une pause dans la polémique pour faire le point sur le projet de la Ville. © Bruno Dalimonte
Yvan Mayeur profite d’une pause dans la polémique pour faire le point sur le projet de la Ville. © Bruno Dalimonte - bruno d’alimonte.

Le décompte final a démarré. Dans moins d’un mois, dans la nuit du 28 au 29 juin, le centre de la capitale connaîtra une transformation historique par la mise en place du plus vaste piétonnier d’Europe. Une volonté politique de la majorité PS-MR-SP.A-Open-VLD à la Ville de Bruxelles, dont le bourgmestre Yvan Mayeur (PS), montre ces jours-ci quelques signes de nervosité. C’est que si le projet enthousiasme un grand nombre de Bruxellois, il compte aussi ses détracteurs.

Qu’est-ce qui a motivé votre volonté de faire aboutir si vite ce projet de piétonnier dont on parle depuis vingt ans ?

Il y a eu de nombreuses discussions sur le thème de la mobilité. Mais ce qui nous a permis d’aboutir, c’est que nous avons réussi à inverser la logique. Plutôt que de parler d’abord de mobilité pour aboutir à une extension de la zone touristique par la piétonisation de l’une ou l’autre artère commerciale, ce qui était l’approche de la question dans les années 90 ou au début des années 2000, des interventions ponctuelles, sans vision, nous avons voulu introduire un vrai changement de paradigme. Ma philosophie est de changer la ville pour changer la vie. Nous sommes les héritiers d’une ville qui est fondée sur l’industrie automobile après la seconde guerre mondiale. On a tout élagué pour permettre le développement de cette industrie, parce qu’on a cru que ça allait simplifier les déplacements. Le mouvement dans ces années-là était un mouvement de “manhattanisation” de la ville. Heureusement, on a réussi à y mettre un frein. Et aujourd’hui, ce que nous faisons est une vraie rupture par rapport à cette époque. Au fond, la blessure béante au milieu du cœur de la ville, on va la retisser, pour permettre aux quartiers de revivre ensemble.

Ce n’est pas le cas actuellement ?

Le problème auquel on est confronté, c’est une segmentation de la ville dans des quartiers qui ne cohabitent pas, même à l’intérieur du Pentagone. Aujourd’hui, ce que nous proposons, c’est de rompre définitivement avec ce schéma et d’imposer le retour d’une ville citoyenne avec des places publiques rendues aux gens. Aller vers un changement d’usage de la ville, de la vie dans cette ville, de la philosophie de la ville, c’est un vrai changement de paradigme.

Mais certaines craignent de lourdes conséquences en termes de mobilité…

OK, il faut trouver des solutions concernant la mobilité, mais il faut dire pourquoi on fait ça. C’est une amélioration du cadre de vie, c’est s’inscrire dans les perspectives de réduction de la pollution atmosphérique, c’est améliorer la santé publique au cœur des villes, c’est réduire le bruit. On ne s’y attendait pas dans le premier schéma du piétonnier, mais ce qui est formidable, c’est la verdurisation qu’on va pouvoir déployer sur les places et les boulevards, puisqu’on passe de 200 m2 verdurisés aujourd’hui dans les bacs des années 70, à un projet qui prévoit 3250 m2 de verdurisation, sans compter le parc Fontainas. Il y aura un square verdurisé sur Fontainas, ce qui n’était pas prévu au départ.

On vous accuse de vouloir transformer le centre-ville en Disneyland.

Il y a des gens qui sont de vrais opposants à ce projet, mais qui, vu son succès, ne l’attaquent pas frontalement. Trouvent d’autres arguments. Je rappelle qu’on a fait un sondage en direct à la Bourse, avec 50 % d’habitants du centre-ville et 50 % d’usagers, et que 73 % des gens interrogés sont favorables au piétonnier. La “disneylandisation” est un argument qui nous est opposé, mais qui ne repose sur rien. C’est un slogan. La zone touristique piétonne existe depuis plus de 15 ans, c’est la zone Unesco et la Grand-Place. Ce qui n’existe pas, c’est ce qui est nécessaire pour les habitants, pour les Bruxellois.

Il y aura tout de même davantage d’animation.

J’ai réuni tous les acteurs culturels de la zone (les Riches-Claires, l’Ancienne Belgique, le Beursschouwburg, la Monnaie, le Théâtre national, l’UGC De Brouckère), et je leur ai dit : “dans votre programmation, programmez de l’activité culturelle sur l’espace, saisissez-vous de l’opportunité qui vous est offerte d’avoir une scène en plein air et de l’utiliser. L’AB et le Beurs sont très réactifs. L’AB fête ses 35 ans, le Beurs, ses 50 ans. Ils comptent utiliser la rue Orts. La Monnaie a des difficultés budgétaires, mais elle réfléchit à quelque chose lié à l’opéra dans une dimension populaire en plein air, l’UGC a des projets aussi place De Brouckère, on n’est pas du tout dans un choix de type Disneyland.

Certains habitants craignent le tapage nocturne.

L’espace ne peut pas devenir un immense dancing en plein air, ce n’est pas l’objectif. Mais il y aura des festivités, il faut accepter l’activité dans le centre-ville, c’est comme ça, il faut accepter de le partager. Mais on doit être capable de réduire les nuisances, ce que j’ai fait, dans la rue du Marché au fromage. Mais la ville restera festive aussi, pour les Bruxellois. On est une ville très jeune, une des plus grandes villes étudiantes de Belgique.

Tout ça, c’est fait pour le tourisme ?

Non. Que nous soyons attractifs sur le plan touristique, c’est la politique de la Région, et il faudrait d’ailleurs que la Région élargisse son spectre : on ne peut pas tout concentrer sur la Grand-Place et Manneken-Pis. Mais je ne m’occupe pas de cette politique-là. Quand on fait le piétonnier, ça n’a rien à voir avec une politique touristique, c’est pour améliorer le cadre de vie des Bruxellois. Et faire revenir dans le centre des Bruxellois ou des Belges qui n’y sont plus venus depuis longtemps, c’est l’un des objectifs.

Revenons à la mobilité. On vous accuse de créer un miniring pour les véhicules à l’intérieur du Pentagone.

Ce que nous avons voulu, c’est la même chose que pour le piétonnier. Le projet écolo de boucles de circulation depuis la petite ceinture, c’est une punition pour les habitants du Pentagone. S’ils veulent voyager à l’intérieur du Pentagone, ils sont obligés de passer par la petite ceinture. Notre boucle de circulation est préférable pour les habitants du Pentagone. Ce sera peut-être être difficile au début pour certains de comprendre qu’ils ne pourront plus traverser le cœur de la ville. La circulation de transit, c’est terminé. Mais nous devons permettre aux gens à l’intérieur du Pentagone de circuler sans devoir être renvoyés dans les encombrements généraux.

Yvan Mayeur: «Nous avons dégagé une majorité»

Par P.V.

On a reproché à Yvan Mayeur un manque de concertation dans l’élaboration du projet. Sa réponse : « On a sondé les gens par rapport au principe du piétonnier, on a sondé les partis politiques, il y a une unanimité. Après, sur la manière de le faire, il n’y a plus du tout unanimité, c’est clair, mais sur le principe, tout le monde est d’accord. Et oui, nous avons dégagé une majorité, c’est comme ça, la vie démocratique. Et nous avons associé les gens. Ce n’est pas juste de dire qu’on leur a demandé leur avis sur la couleur des bancs. On a demandé quel usage faire des espaces, on a tenu compte de toutes les vraies questions des gens qui vivent et travaillent sur le terrain. On a tiré 60 personnes au sort qui ont pu donner leur avis. On a fait de la démocratie participative intense. Jamais personne n’avait fait ça. »

 
 
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