Comment reconnecter le maraîcher et le consommateur

Dans cet article
Les clients de François Sonnet viennent cueillir leurs légumes dans le champ eux-mêmes. Ils inscrivent ensuite sur le tableau noir ce qu’ils ont emporté.
Les clients de François Sonnet viennent cueillir leurs légumes dans le champ eux-mêmes. Ils inscrivent ensuite sur le tableau noir ce qu’ils ont emporté. - Dominique Duchesnes

Reportage

Sur les hauteurs de Jupille, François Sonnet inspecte ses terres qu’il a poétiquement baptisées le « Champ des possibles ». Elles sont divisées en six parcelles distinctes. L’une actuellement consacrée à la culture des choux, une autre aux courges, d’autres encore aux légumes à feuilles, des poireaux ou aux pommes de terre. Dans ses deux couloirs de serres, il arrose de jeunes pousses en pleine croissance.

Commercial durant de longues années, François a été remercié voici cinq ans. Son passé de petit-fils d’agriculteur lui est alors remonté à la mémoire. « J’ai pris ce licenciement comme une occasion », commente le Liégeois. « J’ai pris conscience des enjeux climatiques et je me suis dit que j’avais un rôle à jouer. J’ai donc suivi une formation de maraîchage durant un an. Immédiatement, j’ai opté pour le mode de fonctionnement coopératif. J’ai réussi à acquérir un terrain, mais je n’avais pas les moyens d’engager du personnel pour m’aider. J’ai opté pour l’autocueillette. Les gens prennent un abonnement d’un an et viennent chercher leurs légumes dans les champs quand ils le veulent. En général, une fois par semaine. Ça me fait gagner 70 % de mon temps. »

« Grâce à ce système, on avance ensemble et on répartit les risques », poursuit le maraîcher. « L’an passé, il a fait très sec et les récoltes ont été plus faibles. Cette année, on a produit beaucoup. Afin de jouer la transparence, la centaine d’abonnés sait avec précision combien je gagne. Ils ont accès à tout. Grâce à ça, je vis décemment et sans pression. »

Un tableau noir

Dans l’autre sens, François peut aussi avoir un œil sur l’évolution des cueillettes et récoltes de ses abonnés. « Sur un grand tableau noir, j’inscris toutes les récoltes possibles et un système de drapeaux devant les planches de culture permet de repérer ce qui est récoltable. Les membres ont à leur disposition aux abords du champ tous les outils nécessaires à la récolte des légumes : fourches, bêches, couteaux, etc. Quand ils collectent quelque chose, ils l’indiquent sur le tableau. Notre collaboration est basée sur la confiance. »

Dans son Champ des possibles, François n’utilise aucun produit phytosanitaire. « Je n’ai, par contre, pas de label », s’amuse-t-il. « Je n’en ai pas besoin car mes clients le savent. Ce qu’on oublie un peu, c’est que même en bio, les producteurs utilisent des biopesticides qui dézinguent les insectes. Chez nous, comme on n’a recours à aucun produit, les légumes sont parfois troués, parfois irréguliers. Les abonnés les prennent alors qu’ils ne le feraient pas dans le commerce. »

Le commerce, François Sonnet y a parfois recours pour écouler les surplus que ses abonnés n’emportent pas. Mais pas n’importe quel commerce. « Je travaille avec la coopérative “Des petits producteurs”, à Liège », commente-t-il. « Ils ne contestent jamais le prix que je demande pour mes légumes car ils savent le travail que ça demande. »

Une thrombose cervicale

Lancée voici trois ans, les « Petits producteurs » compte aujourd’hui trois magasins et emploie 16 personnes dans le centre de la Cité ardente. Mais la progression constante de la coopérative fait dire à son gérant-fondateur, Pascal Hennen, que d’autres magasins vont s’ouvrir prochainement à l’extérieur de la ville. Dans les caisses et sur les étagères, que du bio, du local et du vrac en circuit court. C’est l’essence-même de l’enseigne.

« Je suis agronome et j’ai travaillé dans la grande distribution », commente Pascal Hennen. « La pression était telle que j’en ai fait une thrombose cervicale. J’ai alors décidé de me réorienter dans l’agriculture bio. J’ai tout appris à la Ferme à l’arbre, à Ans. J’ai décidé que le modèle que je voulais défendre est celui d’une coopérative à finalité sociale. Donc, pas de banque chez moi. Toutes les parts appartiennent aux clients et coopérateurs. Quant à la gamme de produits, elle répond à 80 % des besoins des clients en proposant 300 références, pas plus. Elément primordial, le prix est toujours fixé par le producteur. On vend un modèle agricole durable et solidaire. »

Menu local pour les cantines

Pascal et François font tous deux parties de la Ceinture Aliment-Terre de Liège. Un concept basé sur les modes de consommation passés qui retrouve des partisans dans certaines villes, comme Liège. « Auparavant, l’alimentation était organisée en ceintures autour des villes », commente Christian Jonet, coordinateur. « La première ceinture fournissait le maraîchage, la deuxième les céréales et ainsi de suite. Notre but est de reconnecter les agriculteurs aux consommateurs. Au début de la décennie, nous nous sommes rendu compte de l’émergence de nouvelles pratiques maraîchères bio, agroécologiques liées au retour des coopératives. Avec plusieurs acteurs de terrain, nous avons eu envie de les développer avec une stratégie commune. »

En 2013, la Ceinture Aliment-Terre de Liège était née. « D’emblée, nous avons posé les bases d’une réflexion et d’un plan d’action pour que la part locale des biens alimentaires consommés à Liège grandisse significativement », poursuit Christian Jonet. « Notre objectif est que dans 25 ans, le Liégeois consomme 50 % de produits locaux. Nous voulons rendre accessible une alimentation de qualité qui procure une juste rémunération à l’agriculteur. Notre rôle est de raccourcir la filière et de changer la nature des intermédiaires. »

Depuis le lancement de la ceinture, une vingtaine de coopératives ont été créées en région liégeoise. Elles sont actives dans la filière du lait, dans les céréales de panification ou encore dans la transformation, comme l’une d’elles qui produit des soupes. « Notre rôle », ponctue le coordinateur, « c’est de soutenir les porteurs de projets au niveau technique, de favoriser le réseautage et les collaborations. Actuellement, nous démarchons les cantines scolaires de petites écoles afin qu’elles changent leurs menus en s’approvisionnant chez nos producteurs locaux sans augmenter le prix des repas. Certaines jouent le jeu. Notre but est que ce modèle économique essaime le plus possible ».

«Permettre aux gens de se nourrir autrement»

Par Frédéric Delepierre

Coincé entre la voie ferrée et la route, à Tilff, un imposant potager dans lequel s’affairent quelques hommes et femmes autour desquels gambadent et sautent trois chiens. C’est le terrain de jeu des membres de la coopérative Vent de terre. « C’est le projet de Gabriel », explique Christian Deltour, coopérateur. « En 2016, il a eu envie de cultiver sa parcelle naturellement, avec des méthodes différentes. Il a voulu favoriser la biodiversité. C’est la raison pour laquelle près de nos fruits et légumes, nous faisons aussi pousser des arbustes, des buis et des massifs qui attirent les insectes. Tout ça fait fuir les limaces sans que nous n’ayons à utiliser de produits. Ce qui nous réunit, c’est l’équilibre entre le sol et ce que l’on vit. C’est bien plus que du bio. »

Très vite, Vincent et Christian rejoignent Gabriel. Leur credo : l’agroforesterie et l’agroécologie. « On se positionne comme des éco-postpétrole », poursuit Christian qui a auparavant fait carrière dans la banque. « Le pétrole va devenir impayable. Nous travaillons donc tout à la main, sans machines motorisées. Sur la même surface, on nourrit plus de gens chez nous que dans un champ. Nos techniques sont dix fois plus productives que l’agriculture traditionnelle. La population augmente et les surfaces cultivables diminuent. Nous voulons prouver que nous allons dans la bonne direction. »

Vent de terre vient d’acquérir et aménage un nouveau terrain qu’elle va mettre en culture prochainement à Mehagne. Pour l’heure, avec ses 4.400 m² de Tilff, la coopérative qui emploie huit personnes nourrit 250 personnes. « C’est plus que ce que peut faire un agriculteur avec un hectare », insiste Christian. « Nous voulons permettre à des gens qui ont envie de se nourrir autrement de pouvoir le faire. »

Les clients qui se fournissent chez Vent de terre souscrivent un abonnement de quatre mois. « Nous vendons 75 paniers par semaine », explique Muriel, bénévole. « Nous proposons le contenu au client, mais il peut le modifier. Nous avons aussi des restaurants partenaires et nous vendons une partie de notre production dans notre magasin ouvert trois jours par semaine. »