Le marionnettiste se rêvait en tueur de la mafia

Toutes les investigations policières ont montré que personne n’en voulait à cet homme resté, dans sa tête, encore un grand enfant.
Toutes les investigations policières ont montré que personne n’en voulait à cet homme resté, dans sa tête, encore un grand enfant. - DR

La scène jugée dès ce lundi à la cour d’assises de Liège aurait pu être celle d’un polar. Il est 8 h 40, le dimanche 22 octobre 2017, et Salvatore Catalano, né en Sicile 65 ans plus tôt, prend son café comme tous les matins à la même heure, place du Marché, dans le cœur historique de Liège à quelques pas du palais des Princes-Evêques. L’établissement est encore vide : hormis Salvatore, il n’y a là que le serveur et un autre client, tandis qu’un couple de touristes allemands fait une pause sur la terrasse chauffée. Tous voient surgir un homme encagoulé, entièrement vêtu de sombre et les yeux cachés derrière des lunettes de soleil. Il se dirige droit vers Salvatore Catalano, sort un pistolet semi-automatique Glock, et tire dans le thorax. L’homme s’effondre. Son tueur l’achève d’une balle dans la tempe, presque à bout portant, puis quitte à pied l’établissement.

Cela ressemblait fortement à un règlement de comptes mafieux. Et, dans ce cas, il y aurait eu erreur sur la victime car le sexagénaire avait une vie d’un ennui complet, entre le café du matin, le sandwich de midi et la petite balade. S’il rencontrait quelqu’un, il se confiait en pleurant : depuis dix ans, il était en dépression à la suite de la mort de sa maman, qu’il n’avait jamais quittée. Toutes les investigations policières ont montré que personne n’en voulait à cet homme resté, dans sa tête, encore un grand enfant.

Un assassinat sans mobile, un auteur entièrement masqué, il y avait là les ingrédients d’un crime parfait. Mais les images des caméras de surveillance de la Ville ont été visionnées après les faits, et on y repérait le tireur sortir du café puis se diriger vers la rue Hors-Château, d’un pas décidé. Quelques secondes plus tard, on voyait sortir de la petite impasse perpendiculaire à la rue Hors-Château une Mercedes SLK, dont on pouvait relever les deux derniers chiffres de la plaque d’immatriculation. Les recherches à la DIV avaient permis d’identifier le propriétaire du véhicule, Giuseppe Ficarrotta, et là aussi, il y avait de quoi penser à une erreur de casting : né en 1961, le Liégeois a consacré sa vie aux marionnettes, qu’il animait devant les enfants, au Musée de la vie wallonne, depuis un quart de siècle.

Le jour du crime, vers 16 h, alors que les enquêteurs s’affairaient toujours au café Le Huit place du Marché, ils avaient repéré, ralentissant devant le lieu des faits, une SLK ressemblant à celle décrite par leurs collègues ayant visionné les images. Le conducteur avait été interpellé et c’était Giuseppe ; il avait dans son véhicule une paire de jumelles, des bonnets, mais surtout un pistolet Glock 9 mm caché dans le vide-poche. L’expert balistique est formel, les balles qui ont tué Salvatore Catalano sont sorties de ce pistolet. Depuis ce jour, le marionnettiste nie énergiquement ; selon lui, il était sous l’effet de puissants calmants le matin des faits, et il n’a pas entendu que quelqu’un venait lui emprunter son arme et sa voiture quand il dormait. Ce quelqu’un serait ensuite venu discrètement lui remettre ses affaires, ne le réveillant toujours pas.

Scénario fantasque

Aucune trace d’effraction n’a été relevée à son domicile, l’explication n’a pas convaincu, et les enquêteurs ont continué à fouiller dans le passé des deux hommes pour trouver ne fut-ce qu’un petit point commun. Il n’y en a qu’un, il vaut ce qu’il vaut : quand Salvatore était un jeune adulte et Giuseppe un enfant, les deux hommes ont habité pendant une quinzaine d’années à 100 mètres l’un de l’autre, rue Pierreuse à quelques centaines de mètres du lieu du crime. L’accusé a, de quelques semaines à quelques jours avant l’assassinat, fait des recherches sur le Net sur la mafia, sur le nom Catalano, sur les gens de la rue Pierreuse dans les années 70… Se serait-il imaginé un scénario fantasque, lui qui commençait, par ses menaces et sa paranoïa, à faire peur à ses proches ? On lui avait même ordonné de restituer son Glock suite à des plaintes de collègues qu’il avait menacés. Mais le policier n’avait pas envoyé de rappel, lorsque Giuseppe n’avait pas rapporté l’arme – cette distraction a fait l’objet d’une sanction disciplinaire à l’encontre du policier distrait.

Le procès qui s’annonce est celui d’un dossier qui, même s’il est le résultat de multiples investigations, ne permet pas de comprendre pourquoi Salvatore Catalano a été exécuté froidement, ce matin-là, devant son café. Présidée par Philippe Morandini, avec Marianne Lejeune à l’accusation et Mes Van der Beesen et Solfrini à la défense, la session d’assises durera cinq jours.

Le 1er président montois à la rescousse de Liège

Par M.M.

Le procès d’assises qui s’ouvre à Liège se singularise aussi par la dévolution de la présidence des débats au 1er président de la cour d’appel… de Mons, Philippe Morandini, délégué à cette fonction par le 1er président de la cour d’appel de Liège. Cette situation est inédite dans l’histoire judiciaire et témoigne une nouvelle fois de la problématique du manque de magistrats. Le Code judiciaire (article 113 bis) autorise la délégation à un conseiller d’un autre ressort que celui où l’affaire doit être jugée. Il s’agit aussi d’un échange de bons procédés, la cour d’appel de Mons avait ainsi désigné l’an dernier un conseiller liégeois pour recommencer un procès dont le président (pensionné et rappelé) Jonckheere avait été écarté pour une question de procédure. Un donné pour un rendu ? Les magistrats entendent aussi dire qu’ils peuvent remédier aux manques d’effectifs (il n’y a que 22 magistrats sur 31 prévus au cadre à Mons) pour ne pas retarder la tenue de procès, quitte à risquer de voir la mobilité des juges entre ressorts se développer comme le voulait la précédente majorité gouvernementale.

Cette démarche exceptionnelle du 1er président de la cour d’appel de Mons souligne surtout que la justice vit de plus en plus de sparadraps, des plus hautes chambres criminelles jusqu’aux plus ordinaires juridictions d’instance.

 
 
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