Instances d’avis sur les projets théâtraux: «Ma lettre de démission…»

Dominique Gratton.
Dominique Gratton. - D.R.

Pourquoi démissionner du conseil d’aide aux projets théâtraux ?

Plusieurs raisons, importantes pour moi, viennent profondément choquer mon éthique de vie.

Tout d’abord, le problème lié à la manière de rétribuer les membres des instances d’avis n’est toujours pas résolu, la situation actuelle est inacceptable. Non seulement la responsabilité de la circulaire administrative du 6 août 2019 (NDLR : lettre par laquelle l’administration annonçait unilatéralement aux artistes que leur mode de rétribution serait modifié) n’a pas été endossée : afin de recevoir vos jetons de présence, vous devez devenir indépendant, sinon il vous reste à démissionner ou à être bénévole, ceci avec effet rétroactif.

Quel respect du travail accompli ?

Le paiement 2019 à ce jour n’a toujours pas été honoré. Aucune justice n’a été rendue face à ce mépris, cette maltraitance que nous avons dû essuyer. C’est un déni démocratique que subissent ainsi tous les artistes ou toute personne voulant faire entendre sa voix au sein d’une instance d’avis.

Je suis donc en grève au Capt depuis septembre 2019.

Il y va pour moi du respect du travail accompli : le déplacement aller-retour à l’endroit de la réunion, le temps de lecture des dossiers pour lesquels une indemnité forfaitaire et globale représente moins de 5 euros par dossier examiné. Ne sont pas pris en considération : l’examen des dossiers qui sortent de l’ordinaire, des nombreux documents qui permettent le fonctionnement de l’instance, l’examen des avant-projets de décrets ou d’arrêtés, des exposés des motifs ou autres qui viennent à l’appui de la rédaction de ces textes ; la rédaction chez soi des avis rendus sur base de la délibération en séance ; l’information nécessaire à la réalisation du mandat, les contacts avec d’autres membres d’autres instances, la connaissance du terrain culturel et artistique, ses initiatives, ses institutions, les visionnements et auditions des projets réalisés. Soit des heures et jours de travail et de responsabilités.

Un verrou démocratique a sauté

Il y a aussi et surtout un problème de représentativité démocratique. Qui, dans ce régime abusif, sera susceptible de faire partie d’une instance d’avis ? Exclus les chômeurs ! Le statut d’indépendant pour qui ? On ne peut forcer un salarié à devenir indépendant. Tout cela arrange qui ? De quel droit proposer de telles alternatives ? Se permettre une telle violence institutionnelle ?

Un verrou démocratique saute et rejaillira à terme sur la création artistique : dans les instances d’avis, qui va décider à qui attribuer les subsides et dans quel sens, lorsque ces instances seront composées de membres pouvant répondre à ces critères réducteurs ?

Il y a urgence de garder une vigilance au respect de la notion de pluralité et du travail des personnes à tous les niveaux.

Un rythme de travail inadmissible

En 2018-19, la ministre en place a imposé au Capt, en accord avec l’administration, une méthodologie et un rythme de l’analyse de son projet de décret absolument Inadmissible ! Il nous a fallu travailler sur des textes de projet d’une nouvelle gouvernance soumis quelques jours auparavant, tout en suivant les dossiers artistiques afin de respecter les dates limites imposées par le marché. J’ai indiqué alors les problèmes majeurs que ce texte entraînait et proposé que nous refusions de collaborer à ce simulacre de consultation. Il y a eu blocage de l’administration et de mes collègues alors qu’une grande partie du monde des arts de la scène s’opposait à ce projet.

La liste des échecs

En effet en ce qui concerne les objectifs de réforme des instances d’avis :

Simplification ? Échec ! Le décret multiplie les formes de régimes des instances d’avis.

Harmonisation ? Échec ! Éducation permanente, jeunesse, aide à la presse (50 % des opérateurs de l’administration de la culture) sont exclus. Il existe des lignes de fracture entre les différentes politiques culturelles.

Dépolitisation ? Échec ! Les conditions sont créées d’une politisation larvée sans limite, sans transparence.

Diversification du pluralisme ? Échec ! Il est affaibli et non étendu.

Économie ? Échec ! L’ensemble du dispositif ne peut que coûter plus cher. Le statut des indemnités et remboursement de frais n’a pas été clarifié sur le plan fiscal et social.

Réduction du travail administratif ? Échec ! On peut légitimement penser qu’il va être accru.

Réduction du nombre d’instances ? Échec ! Il y a démultiplication du nombre d’instances et des relations croisées entre les différents niveaux.

À quoi joue-t-on ? À quel jeu assassin de nos droits ?

Un choix libre

Quelle conscience avons-nous de ne servir dorénavant que des enjeux économiques mondiaux voués à la seule notion de rentabilité ? Chaque citoyen est englué dans une manipulation complexe et perverse. La planète entière est en train d’en mourir.

Ma démission est un choix libre afin de placer mon énergie de transformation ailleurs et autrement. Jusqu’où se compromettre ?

Grande est la difficulté dans ce monde, de se positionner et d’agir au profit de l’humanité. L’espace culturel de notre culture est riche de nombreux artistes porteurs de superbes projets œuvrant dans le sens d’un renouveau face à tous les dysfonctionnements majeurs et mortifères que mettent en place ceux qui désirent encore se ranger du côté des « possédants ».

Suite à cette fin de mandat, voici mon devoir de transparence et de comptes à rendre à tous les acteurs culturels de notre communauté.

 
 
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