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La BCE, ennemie de la protection sociale?

Garantir l’indépendance politique de la BCE est un impératif. Mais l’institution se met elle-même en danger lorsqu’elle prend des dispositions structurelles qui sont susceptibles d’engendrer des décisions politiques affectant le système de protection sociale.

Chroniqueur Temps de lecture: 4 min

La semaine dernière, Mario Draghi, le président de la BCE, fit un discours important dans la belle ville de Sintra où s’était rassemblée la fine fleur des banques centrales. Les gouvernements de la zone euro, exhorta Draghi, ont le devoir d’accélérer les réformes structurelles. Celles-ci sont nécessaires pour plusieurs raisons déclara-t-il.

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Le marché du travail, l’objectif nº1

En premier lieu, les réformes structurelles augmentent la productivité et, ce faisant, haussent la croissance économique. Ceci est la meilleure façon de réduire le chômage qui dans la zone euro atteint des hauteurs insupportables.

En deuxième lieu, en l’absence de réformes structurelles dans les marchés du travail, et des produits et services, l’efficacité de la politique monétaire menée par la BCE est réduite. Ainsi, le programme d’assouplissement quantitatif (connu sous le nom de QE) lancé par la BCE en janvier 2015 ne parviendra pas à stimuler l’activité économique si les rigidités des marchés du travail et des produits et services empêchent une augmentation de l’emploi et de la production.

En troisième lieu, étant donné que les rigidités sont très spécifiques dans les pays de la zone euro, elles conduisent à des divergences économiques même lorsque les pays sont soumis aux mêmes chocs. Ainsi, lorsque la BCE augmente la liquidité dans le cadre de son programme QE, l’existence de différents niveaux de rigidités conduit à de très différentes transmissions du même programme QE dans les Etats membres. Dans certains États membres, l’expansion de la liquidité stimule l’économie ; dans d’autres pays, très peu ou pas du tout.

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Belga.

Compétences des travailleurs en péril

En conséquence de tout cela, l’existence de rigidités structurelles réduit la puissance de la politique monétaire à stimuler l’économie. Les réformes structurelles, en conclut Mario Draghi, ont une grande urgence.

Ma critique de cette analyse du président de la BCE est double. Elle est économique et politique.

Concentrons-nous d’abord sur la critique économique. Ce qui étonne est le manque de preuves empiriques que les réformes structurelles stimulent la croissance économique. Cela est surtout le cas avec les réformes structurelles des marchés du travail. Ces réformes structurelles consistent à abaisser les salaires minimums, à réduire ses prestations de chômage, à démanteler la législation sur la protection de l’emploi. Le fait est qu’il n’y a pas d’évidence empirique que ces réformes ont comme effet de stimuler la croissance économique. Elles peuvent même l’abaisser. Prenons comme exemple la réduction de la protection de l’emploi. Celle-ci a surtout comme effet de réduire les incitations des entreprises à investir dans l’amélioration des compétences de leurs travailleurs, étant donné que ces derniers sont susceptibles de quitter l’entreprise rapidement. En conséquence, le capital humain se détériore et une baisse de productivité en résulte.

Investir davantage

En revanche, les études empiriques suggèrent que l’investissement dans le capital physique et humain est la clé pour stimuler la croissance économique. Malheureusement, les pays de la zone euro, poussés par des programmes d’austérité, ont réduit massivement l’investissement public et par conséquent ont réduit à long terme la croissance économique. Le président de la BCE, ferait bien d’exhorter les gouvernements de la zone euro à investir davantage comme moyen de stimuler la croissance économique à long terme. Au lieu de cela, il pousse les gouvernements à faire des réformes structurelles dont les effets sur la croissance économique sont très incertains.

Jeu dangereux

Ma deuxième critique est politique. Les rigidités structurelles que nous avons dans les marchés du travail et que la BCE voudrait éliminer existent parce que la population les désire. Beaucoup de gens veulent une protection de leur emploi ; ils veulent un salaire minimal qui leur permette de vivre correctement ; ils veulent prendre une retraite anticipée parce que pour beaucoup d’entre eux, contrairement aux banquiers centraux, leurs emplois ne sont pas très intéressants. Une grande partie de la population désire une protection sociale et vote pour les gouvernements qui leur offrent cette protection. Lorsque la BCE demande instamment de réduire les rigidités structurelles, elle invite les gouvernements à démanteler la protection sociale qui est le résultat d’une volonté populaire dans les sociétés démocratiques. En conséquence, la BCE se positionne en dehors du processus démocratique. Ceci est un jeu très dangereux. Si la BCE continue de le jouer, elle organisera l’opposition contre elle-même. Ceux qui défendent la protection sociale, et ils sont nombreux, verront la BCE comme leur ennemie. Ils rejetteront un système monétaire, présidé pare la BCE, qui veut installer l’incertitude sociale.

Ce problème est d’autant plus dangereux que la BCE est fière d’être politiquement indépendante. Cette indépendance est importante et mérite d’être maintenue. Elle est en danger lorsque la BCE prend des positions politiques sur la protection sociale qui la met sur une trajectoire de collision avec une grande partie de la société.

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