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Bruxelles est Kultuur

Les néerlandophones sont largement minoritaires à Bruxelles. Et pourtant, ils représentent une clé de voûte de l’identité de la capitale, dont ils ont forgé une partie de l’âme. Plongée dans ce microcosme culturel, très éloigné d’Anvers.

Temps de lecture: 6 min

Dans la fosse, ça parle flamand. Sur scène, ça chante français. Au bar, même chose : « Wat wilt u drinken ? – Deux bières, s’il vous plaît. – Très bien. » Le bilinguisme est une réalité à l’Ancienne Belgique. Ce soir, la salle de concert bruxelloise accueille Swing, un rappeur francophone de la capitale. Historiquement, l’établissement est néerlandophone. En 1977, le ministère des Finances a racheté le lieu et l’a mis à la disposition de la communauté flamande. A l’époque, ce mélange français-néerlandais dans un même lieu n’était pas commun.

Il y a Flamand et Flamand

« Parler la langue ne suffit pas pour avoir la culture et l’identité néerlandophone ou flamande », amorce Eric Corijn, philosophe et sociologue de la culture à la Vrije Universiteit Brussel (VUB). « La culture flamande n’est pas la même que la culture wallonne. En Flandre, il y a un certain attachement au romantisme allemand. Ça se traduit par une idée différente de l’émancipation. »

Cette diversité de culture s’est concrétisée sur le plan politique lors de la création des communautés linguistiques néerlandophone et francophone. Une architecture institutionnelle savamment dosée, avec ce détail important pour la Région bruxelloise : 20 % des élus sont néerlandophones alors qu’ils ne représentent que 8 % de la population (sur base des déclarations fiscales déposées en 2019). Cette surreprésentation politique fait des Bruxellois dont la langue maternelle est le flamand l’une des minorités les mieux protégées au monde. Elle trahit surtout une bataille pour ne pas voir l’usage du néerlandais submergé par le français.

Pour autant, ça ne règle pas le problème d’identité pour tout le monde. Eric Corijn insiste sur le fait que même si 20 % des jeunes vont dans des écoles néerlandophones, ils n’en deviennent pas pour autant des « Flamands de Bruxelles ».

Cette culture différente empêche-t-elle les Flamands de s’intégrer dans la ville ? Si c’était le cas, il y aurait sans doute beaucoup moins de néerlandophones dans les rues de Bruxelles. Philippe Van Parijs, philosophe travaillant sur l’usage des langues au sein de la capitale belge, calme le jeu : « Il existe un phénomène d’autosélection. Les Flamands qui aiment et acceptent Bruxelles dans son multiculturalisme restent, les autres partent vivre en Flandre. » Aussi simple que ça. D’ailleurs, c’est un point sur lequel s’entendent toutes les personnes que nous avons rencontrées : la majorité des habitants néerlandophones s’estiment avant tout Bruxellois.

« Quand j’étais plus jeune, Bruxelles c’était une ville trop cool »

« Les néerlandophones participent beaucoup au fonctionnement de la ville, en s’exprimant et en agissant sur ce qui va mais aussi sur ce qui ne va pas », relève Filip De Rycke, rédacteur en chef du média néerlandophone Bruzz. Le journal traite de l’actualité bruxelloise en néerlandais et propose un agenda culturel. Joyce Azar, journaliste à la VRT et cofondatrice du site DaarDaar, qui traduit des articles de la presse flamande en français, enchérit : « Les habitants qui parlent flamand s’intéressent tout autant à ce qui se passe dans Bruxelles. Il y a des collaborations qui sont faites avec des institutions et des maisons culturelles. La scène culturelle devient de plus en plus bilingue et tente vraiment de partager une culture bruxelloise. La communauté existe. Sur le plan culturel, elle fait partie intégrante de Bruxelles. »

Même pour les Flamands récemment arrivés dans la ville, le lien avec la capitale se crée généralement très vite. Sam a 25 ans et vient de Louvain. Elle habite à Bruxelles depuis deux ans. Dans un mélange d’anglais et de français, la jeune femme raconte qu’elle n’a jamais prêté attention au pedigree linguistique d’un endroit ou d’un autre. « Quand j’étais plus jeune et que je vivais à Louvain, Bruxelles c’était une ville trop cool. On voulait être comme les jeunes Bruxellois, on écoutait la même musique et on portait les mêmes vêtements qu’eux. Finalement, si je vais à l’Ancienne Belgique ou si mon amie va au KVS, c’est d’abord parce qu’il y a des choses qui nous plaisent là-bas ! »

Une transition et un festival plus tard

Le flamand est une culture et une identité à défendre. C’est le rôle du Théâtre royal flamand, le KVS, cœur de la culture néerlandophone depuis 1886. Pendant longtemps, la maison bruxelloise proposait un répertoire classique flamand de pièces de théâtre et attirait un public qui venait principalement de Flandre.

Une constitution classique, en somme, pour un théâtre « royal »… Jusqu’à l’arrivée de Jan Goossens. Il en a été le directeur artistique pendant 15 ans et l’instigateur de sa transformation. Quand il prend ses quartiers en 2001, l’établissement bat de l’aile. « On avait hérité d’une maison qui avait perdu sa connexion avec Bruxelles. La ville avait beaucoup changé en termes de population dans les années 1960. Elle devenait plus cosmopolite, plus mixte. » Le directeur décide alors de moderniser le répertoire. Les pièces sont maintenant surtitrées en français et en anglais et s’ouvrent à la danse et la musique.

2005, nouvelle étape de la transformation : le KVS et le Théâtre National, sa déclinaison francophone, décident de s’associer. Ils créent ensemble le festival « Toernee Générale » et s’échangent une partie de leurs programmations ainsi que leurs artistes et leurs publics. Le festival évolue finalement en une collaboration quasi permanente entre les deux théâtres. Selon Jan Goossens, le public bruxellois représentait 60 à 70 % des spectateurs en 2016.

A l’époque, pourtant, certains grincent des dents. Comme le Vlaams Blok, peu enthousiaste à l’idée qu’un lieu financé par la Communauté flamande propose une programmation francophone. Pour l’ancien directeur artistique, la démarche a toutefois permis de sortir le KVS d’une crise économique, financière et existentielle.

Les politiques s’attellent à la question

Lors de la dernière rentrée politique, la Communauté flamande a annoncé la suppression de 60 % des subventions attribuées à la culture. Un coup de massue pour ce secteur et le public bruxellois. Le manque à gagner allait être important, notamment pour les lieux culturels néerlandophones émergents de la ville. « Nous voulons continuer à défendre un projet inclusif et montrer au secteur qu’il compte pour nous », déclarait, dans Le Soir du 10 décembre, Philippe Close (PS), bourgmestre de Bruxelles. Dans la foulée, la Ville débloque 300.000 euros en faveur des acteurs culturels néerlandophones de la capitale.

Preuve que les mentalités ont évolué, il n’est pas rare aujourd’hui que néerlandophones et francophones œuvrent de concert pour forger une identité bruxelloise commune. C’est le cas à Ixelles. Lors de l’arrivée d’Ecolo/Groen, les deux échevins de la Culture, Kélountang Ndiaye et Els Gossé, décident de s’associer. « Nous avons voulu adapter notre offre culturelle à la réalité multiculturelle. 50 % des habitants d’Ixelles n’ont pas la nationalité belge. Nous voulons une offre culturelle adaptée à une réalité cosmopolite. La culture est le meilleur outil pour y parvenir. » Bruxelles s’inscrit indéniablement dans un multiculturalisme.

 

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