Bruxelles et sa franco-faune plurielle

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Rudi Janssens, sociologue linguistique officiant au Brio (Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles).
Rudi Janssens, sociologue linguistique officiant au Brio (Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles). - D.R.

Le Covid-19 a gâché bien des événements. Le cinquantième anniversaire de la Francophonie n’a pas fait exception. Une déception pour Québec, Dakar, Bucarest. Un non-événement pour Bruxelles. Si honorer Bruxelles lors de la Fête de l’Iris peut paraître évident pour la population locale, célébrer le français, la quatrième langue la plus parlée au monde, le semble moins.

Peut-on parler de Bruxelles comme une ville francophone ? Ou est-ce un mythe ? Aujourd’hui, la langue française est de loin la plus pratiquée dans la capitale, qui abriterait environ 92 % de francophones selon les déclarations fiscales de 2019. Mais derrière les chiffres, la réalité est plus complexe.

Une langue importée

Historiquement, les Bruxellois ne parlaient pas le français, mais le brabançon, un dialecte néerlandophone. La francisation de la ville s’est opérée d’abord sous l’impulsion des élites, à partir du XVe siècle. « Dès les Ducs de Bourgogne, le français se répand dans la haute aristocratie, certainement pas chez l’habitant moyen », précise Jean-Jacques de Gheyndt, dialectologue et membre du Cercle d’histoire de Bruxelles.

La culture francophone « populaire » y a été importée en grande partie sous l’occupant français de 1794 à 1815. « On a fait table rase du passé, tout devait être français, c’était une volonté politique. L’administration, la justice, tout l’officiel. Maîtriser la langue était essentiel à la progression sociale. Si Bruxelles est devenue francophone, c’est parce que l’on a converti sa majorité flamande », poursuit M. de Gheyndt. Une conversion linguistique donc, pas vraiment culturelle, du fait de la difficulté et/ou la réticence à s’approprier une culture étrangère.

La francisation massive s’engage véritablement au XIXe siècle, puis s’intensifie au XXe, encouragée par un militantisme farouche. « Ni les Flamands ni les francophones ne voulaient du bilinguisme, ils étaient très radicaux », acquiesce Jean-Jacques de Gheyndt. La création de la frontière linguistique en 1962 va crisper une partie des francophones. En première ligne : le FDF (Front démocratique des francophones), créé deux ans plus tard, un mouvement qui s’apparente peut-être à l’une des dernières traces concrètes d’un « combat » francophone à Bruxelles.

Aujourd’hui, cet aspect militant n’a plus le même sens. Selon la présidente du groupe Ecolo au parlement francophone bruxellois, Barbara de Radiguès, cette vision du francophone contre le néerlandophone est dépassée. « Ce clivage s’effrite au profit d’une identité plurielle, bruxelloise », estime-t-elle. « Les mentalités ont changé en même temps que le statut de la ville. » Le français n’est plus une langue à défendre, elle est déjà acquise pour la grande majorité des Bruxellois.

Les chiffres du Taalbarometer de la VUB démontrent d’ailleurs que la langue de Molière recule en tant que référence identitaire. Jérémy Audouard, journaliste et auteur du livre Belges, lignes de vie d’un peuple, observe que « les locaux se sentent d’abord bruxellois, puis belges, avant d’être francophones. La francophonie bruxelloise est un puzzle de cultures, entre des natifs, des Flamands bilingues, des Wallons et des immigrés francophones ». La capitale européenne est une cité cosmopolite, il en va de même pour sa faune francophone. Celle-ci ne s’apparente pas à un ensemble cohérent ou unifié, mais plutôt une mosaïque d’identités diverses partageant un socle linguistique commun.

Francophonie plurielle pour ville multiculturelle

Selon les données recueillies par l’entreprise de statistiques Jetpack, Bruxelles héberge la population la plus diversifiée au monde après Dubaï. Près de six habitants sur dix sont nés à l’étranger. Une part de l’immigration récente a d’ailleurs redonné un élan à la francisation de la capitale. Certains nouveaux arrivants (autres que les Français) comme les Marocains, les Congolais, les Roumains ou encore les Italiens parlaient déjà le français ou ont choisi de l’apprendre pour mieux s’intégrer. Ils s’approprient la langue sans forcément adhérer au sentiment d’appartenance à une culture francophone. C’est une question de survie.

Fatima, la quarantaine, ne parlait pas un mot de français lorsqu’elle est arrivée à Bruxelles il y a quelques années. « Ayant grandi à Agadir au Maroc, je n’ai pas eu accès à l’apprentissage de l’arabe ou du français. L’enseignement était réservé aux garçons. J’ai commencé à apprendre le français quand je suis arrivée ici pour m’acclimater. Aujourd’hui, je communique en français avec mes enfants et en arabe avec mon mari », décrit-elle. Pour Hayat, le contexte est différent. Le français est sa deuxième langue après l’arabe. « Avec mes frères et mes sœurs nous parlons français, même si je préfère échanger en anglais. Mon père aussi s’exprime en français. En revanche, ma mère parle seulement arabe. » Plusieurs langues à la maison, une situation courante chez les ménages bruxellois.

Au sein de la classe politique bruxelloise, le multilinguisme est devenu le projet à suivre. En 2005, le Plan Marnix a été établi. Ce programme vise à encourager le multilinguisme à Bruxelles et la transmission des langues maternelles. Plus récemment, fin 2019, le ministre de la Région de Bruxelles-Capitale, Sven Gatz, s’est vu attribuer la compétence inédite de la Promotion du multilinguisme. Une première en Belgique. Avec notamment l’objectif de rendre tous les Bruxellois trilingues à 18 ans.

Exit l’unilinguisme, place désormais au multilinguisme. « Les francophones de Bruxelles doivent comprendre que le français restera la lingua franca, comme l’anglais dans le monde », relève Eric Corijn, sociologue et professeur à la VUB. « Le prix qu’une lingua franca paye naturellement, c’est que les référents culturels ne sont plus donnés nationalement. » Autrement dit, la francophonie doit être appréhendée comme une expression de la multiculturalité.

Bruxelles n’est plus seulement la capitale francophone de la Belgique. Elle est ouverte au monde. « Le français est devenu une langue de contact plus qu’un patrimoine à défendre », admet M. Corijn. « Ce que Bruxelles a comme atout, c’est de pouvoir parler à 500 millions de gens. Donc faisons une culture, faisons une politique de langues qui montre qu’on peut vivre ensemble sans se faire la guerre. Parce que les Bruxellois le prouvent. »

Paris fait de la résistance

Par Arthur Duquesne, Adrien Girard et Martin Muller

« Il y a un courant historique répandu en France qui consiste à penser la francophonie comme une sorte de propriété du centre parisien, fermée au dialogue avec les autres cultures qui la composent. »

Pour Jean-Marie Klinkenberg, président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de Belgique, la francophonie reste attachée à une France très centralisatrice. Ce discours franco-français a bien entendu des retombées sur le Belgique francophone, « mais il ne peut pas tenir très longtemps dans notre environnement mondialisé », avance l’expert.

Podcast: plongée dans la francisation de la capitale

Plongée dans l’histoire de la francisation de Bruxelles (mais pourquoi diantre y a-t-il plus de francophones que de néérlandophones dans cette capitale bilingue ?). Un trépidant safari radiophonique sur la franco-faune bruxelloise aujourd’hui. Et une chronique chafouine qui questionne l’identité linguistique de Bruxelles.

Cette émission, diffusée sur Radio Campus, a été coréalisée par Nicolas Kekatos et Ophélie Bouffil et mise en ondes par Leslie Doumerc.

 
 
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