A Bruxelles, un enfant sur deux naît dans une famille plurilingue

Dans cet article
«
Grand-mère
» et «
créativité
» en italien pour les enfants, «
melting-pot
» en anglais pour Francesco, et «
ailes
» en allemand pour Carola.
« Grand-mère » et « créativité » en italien pour les enfants, « melting-pot » en anglais pour Francesco, et « ailes » en allemand pour Carola. - D.R.

Je me rappelle très bien le premier mot que mon fils a écrit, c’était “pizza” ! C’était incroyable, je me suis dit : “C’est bon, j’ai fait mon travail de transmission” ! », rit Francesco. Né à Vérone, en Italie, il déménage avec sa famille à Bruxelles à l’âge de 20 ans. Avec sa femme Carola, originaire d’Allemagne, ils sont aujourd’hui parents de deux enfants. Italien, allemand et français s’entremêlent dans leur foyer. Ce plurilinguisme, les deux parents l’ont retrouvé dans l’école de leur fille, où pas moins de 170 nationalités sont représentées parmi les élèves.

« Les familles multilingues sont de plus en plus la norme. Elles ne font plus exception », confirme Rudi Janssens, sociologue à la VUB. Selon son baromètre linguistique, près de la moitié des jeunes bruxellois de 18 à 25 ans parlent une autre langue à la maison en plus du français. C’est le cas d’Issam. Sa mère ne s’adresse à lui qu’en darija, le dialecte marocain. « Je me sentirais très honteux de ne pas pouvoir communiquer avec ma propre mère dans toutes les parcelles de la parole », explique-t-il. « J’ai envie de comprendre tout ce qu’elle dit, même les plus petites bribes. »

La langue, composante de l’identité

La langue maternelle est avant tout la langue de l’intime et de l’émotionnel. « C’est plus précis et agréable de s’exprimer dans sa langue maternelle », résume Carola. Pour elle, transmettre sa langue, c’est aussi transmettre un vécu et une identité culturelle.

Issam et sa mère.
Issam et sa mère. - D.R.

« L’identité, c’est l’image de soi : “qui suis-je ?” », explique Michel Vandenbroeck, professeur en pédagogie de la famille à l'université de Gand. Cette question fondamentale appelle une réponse au pluriel : l’identité, dont fait partie la langue, est en effet multiple. Ce qu’on oublie parfois à l’école. « Dès leur plus jeune âge, beaucoup d’enfants sont blessés dans cette image de soi. On ne peut pas leur dire : “Tu es le bienvenu mais ce que tu as hérité de ton papa ou de ta maman, tu le laisses au porte-manteau parce qu’on n’en veut pas.” »

Myrna, originaire du Mexique et mère de deux enfants, n’a pas hésité à transmettre l’espagnol, sa langue maternelle. « S'ils sont à l’aise dans leur langue, ils vont l’être avec cette partie d’eux, et c’est essentiel pour la confiance en soi. » De leur côté, Catherine et Ioannis n’ont pas bénéficié de la transmission du grec par leur père. Pour la jeune femme, ce n’est pourtant pas synonyme de rupture avec son identité grecque, contrairement à son frère : « Je suis né ici, je connais les codes de la culture belge, pas ceux de la culture grecque. »

Un passeport professionnel

Pour d’autres parents, la transmission linguistique est avant tout gage de passeport professionnel pour leurs enfants. Une motivation justifiée par le marché du travail bruxellois. Selon les chiffres de Rudi Janssens, une minorité de salariés ne travaille en effet que dans une seule langue : un tiers d’entre eux n’utilise que le français, alors qu’ils étaient près de trois quarts en 2000.

«
Fromage
», un mot utilisé dans de nombreuses expressions roumaines.
« Fromage », un mot utilisé dans de nombreuses expressions roumaines. - D.R.

Radu et Ioana ont bien conscience de cette réalité bruxelloise. Venus de Roumanie, lui est fonctionnaire européen, elle, est professeure d’anglais. « On a toujours travaillé avec les langues, c’est comme ça qu’on gagne nos vies », confie Radu. Aujourd’hui parents, ils souhaitent que leurs deux enfants soient trilingues roumain, français et anglais. « Peu importe leur choix professionnel, c’est déjà un atout. S’ils ne sont doués en rien, au moins ils auront ça ! », plaisante la mère de famille. Un atout dont les enfants bénéficieront également pour l’apprentissage d’autres langues. « Plus on en apprend, plus on crée de connexions linguistiques qui nous aident à en apprendre d’autres », confirme Luk Van Mensel, sociolinguiste à l’université de Namur.

Peu importent leurs motivations, les Bruxellois issus de l’immigration tendent à transmettre leur langue maternelle à leurs enfants, créant ainsi un environnement plurilingue. « Nous vivons dans un contexte de “super-diversité” : les minorités font la majorité », explique Michel Vandenbroeck. Une réalité trop peu prise en compte à Bruxelles selon Rudi Janssens : « Il y a un grand fossé entre la politique qui se concentre sur le français et le néerlandais, et la réalité quotidienne qui est multilingue. » Au niveau scolaire, Michel Vandenbroeck plaide pour une reconnaissance de la diversité linguistique. « On a un enseignement néerlandophone et un enseignement francophone, alors que la moitié des enfants ne sont ni l’un ni l’autre. Il nous faut réinventer la pédagogie du multilinguisme. »

Tous les multilinguismes ne se valent pas

« Le multilinguisme, on l’adore quand c’est l’anglais, le néerlandais, le français, l’allemand, ou même le chinois. Pas quand c’est le berbère, l’amazigh, le farsi ou l’arabe », analyse Michel Vandenbroeck. « Il existe une certaine hypocrisie qui reconnaît certaines appartenances mais en dénie d’autres. Cela envoie le message aux enfants qu’il y a une hiérarchisation des cultures et donc des langues. Il y a quelque chose de colonialiste dans ce déni d’héritage culturel. »

Une hiérarchisation qui a des conséquences pour les enfants dont les langues ne sont pas considérées comme prestigieuses. « Pour ceux-là, leur multilinguisme va être perçu comme un obstacle et ils seront tenus d’intégrer le français de manière plus autoritaire », relève Perrine Humblet, sociologue retraitée et docteur en sciences de la santé publique à l’ULB, qui accompagne les travaux de l’Observatoire de l’enfant. « Il y a encore beaucoup à faire pour un rapport bienveillant et positif vis-à-vis de la langue. »

«Certaines disent que je ne suis pas une vraie Congolaise»

Par Léa Dhaoui et Lorraine Ami

Morgane, étudiante en informatique, est d’origine congo-coréenne. Pour elle, l’apprentissage de l’anglais est devenu plus important que celui du lingala, langue maternelle de sa mère. Si cette jeune Bruxelloise comprend le lingala, elle ne le parle que très peu. « Pour l’instant, je ne souhaite pas apprendre davantage cette langue parce que je suis en pleines études. Mon optique, ce sont les langues qui pourront me servir, professionnellement. Le lingala, je peux seulement l’utiliser si je vais au Congo », explique la jeune femme de 21 ans.

Un objectif qu’elle poursuit depuis l’adolescence, période à laquelle elle s’est interrogée sur l’intérêt de l’apprentissage du lingala. Après discussion, mère et fille décident d’arrêter momentanément cette transmission, ce qui n’est pas au goût de tous. « Certaines amies de ma mère sont choquées que je ne parle pas la langue et disent que je ne suis pas une vraie Congolaise. Elles pensent que je ne tiens pas à mon pays. Mais si, j’ai des bases, des notions de lingala. Ma mère est congolaise, donc je suis congolaise. »

 
 
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