Spectacles: «C’est parfaitement joué si vous cherchiez à démontrer que vous sacrifiez notre secteur et notre économie»

Spectacles: «C’est parfaitement joué si vous cherchiez à démontrer que vous sacrifiez notre secteur et notre économie»
AFP.

Madame la Première Ministre,

Madame la Ministre de la Culture,

Mesdames et Messieurs les trop nombreux ministres fédéraux, régionaux, communautaires, co-communautaires, · · · – – – · · ·, S.O.S., Sound Of Silence, Save Our Souls, Send Out Succour… tous les signaux et toutes leurs significations sont bons pour vous crier notre détresse et vous rappeler à vos responsabilités politiques que vous avez sollicitées lors des derniers scrutins.

Les avions sont pleins...

Aujourd’hui, les salles sont vides (100 places en intérieur équivalent à une salle vide, pardon d’insister). Les avions sont pleins, les plages sont presque réservées aux résidents secondaires qui par définition n’ont pas un besoin « primaire » d’échapper le temps d’un jour à un logement ou une situation de vie précaire, les activités récréatives sont limitées, les autres dites « culturelles » (ça sonne presque comme une injure) sont enterrées. Et pourtant… Demain, l’élargissement des mesures d’accueil du public voire les ouvertures des salles de spectacles et théâtres sembleront devenir du ressort exclusif des bourgmestres. Belle promotion pour ces derniers. Mais que devient le mandat pour lequel nous vous avons élus ? Que devient votre responsabilité à l’échelon supérieur (fédéral et FWB) ?

Je vous écris en tant que chargé de diffusion (équivalent d’un booker en musique) au sein d’un bureau indépendant (donc détaché de toute maison de théâtre, reconnue et/ou subventionnée). Mon métier consiste à monter, organiser, créer des tournées pour assurer aux artistes et leurs spectacles un rayonnement le plus large possible auprès des spectateurs de tous horizons. Jusqu’ici, la plupart d’entre vous ignoriez probablement que ce métier existe puisqu’il n’apparaît nulle part dans vos notes, circulaires ou décrets depuis cinq mois. Un métier oublié, ignoré. Ma foi, nul n’étant omniscient, je ne vous tiens pas rigueur de cette lacune.

Des mois à l’avance et non au jour le jour

Ce que vous semblez ignorer aussi, c’est qu’une tournée d’un spectacle se construit des mois à l’avance (et non pas du jour au lendemain, contrairement à certaines de vos mesures). Que de ces tournées dépendent une voire plusieurs économies. Pour exemple, j’avais un spectacle cette semaine au Festival de Spa (j’en mesure toute notre chance par ailleurs). Celui-ci emploie d’une part toute une équipe artistique et une équipe de diffusion ; et d’autre part implique une équipe technique et une autre logistique directement engagées par le Festival. Ce qui fait un total à la grosse louche d’une trentaine de personnes employées pour permettre de jouer 1 représentation (le mot « jouer » dans notre secteur signifie « prester » ou plus communément « travailler »). Et je ne parle pas des services hôteliers et HoReCa dont nous dépendions également ce soir-là. Comprenez par là qu’on n’organise pas un spectacle (aussi petit soit-il en se réinventant) comme on décide du repas du soir.

Patate chaude

Pourtant, vous renvoyez désormais la patate chaude dans le camp local, donnant à chaque chef communal le pouvoir de décider de maintenir ou non une activité culturelle (ce mot…) sur son territoire. C’est parfaitement joué si vous cherchiez à démontrer que vous sacrifiez notre secteur (et notre économie). J’imagine tout à coup des points d’interrogation dans vos yeux. Pourtant c’est limpide. Une tournée, je le disais, se construit. Bien souvent, il est impérieux d’obtenir un nombre minimum de dates qui, ensemble, constituent une économie globale. Or si tout à coup, un bourgmestre trop prévenant annule une date, un autre très précautionneux réduit la jauge, un troisième angoissé reporte, de telle sorte que la moitié des représentations programmées se voient annulées, c’est l’économie de toute la tournée qui s’effondre. Que faisons-nous dans ce cas de l’autre moitié des dates, celles qui n’ont pas été supprimées ? Devons-nous accepter de les maintenir, au risque de plomber toute notre (parfois petite) production et risquer la faillite ? Devons-nous décider nous-mêmes de les annuler ? Dans ce cas, qui payera ? Ni l’Etat, ni la Fédération ; vous vous dédouanerez de cette responsabilité ; la force majeure ne pourra être invoquée ; les compensations ne pourront être réclamées ; les aides ne seront pas octroyées ; les équipes citées plus haut ne pourront être rémunérées ni même compter sur une indemnité. Et pourtant elles auront toutes travaillé. En amont. Pour rien. Je dis « pour rien » parce qu’on en a marre de « l’amour de l’art ».

En fait, on en a marre de tout ce silence. De votre silence. Il est insoutenable pour 80.000 professionnels qui ne demandent rien d’autre qu’un minimum d’attention et de considération.

Alors de grâce, entendez ce S.O.S.. Non, écoutez-le. Ou faites au moins semblant. Mais prenez vos responsabilités et les décisions qui s’imposent en les assortissant des mesures sociales adéquates nécessaires et d’explications claires. Réclamer l’adhésion de la population à des demi-mesures nécessite d’en expliciter le sens et les objectifs. Or, permettez-nous de douter de l’intérêt de l’ouverture des aéroports mais pas des théâtres, du remplissage des transports en commun mais pas des salles de spectacles, des rues commerçantes bondées mais des amphithéâtres limités à 200 personnes…

Un S.O.S., ce n’est pas une injure, ce n’est pas une critique, c’est un appel à l’aide. Et vous êtes mandatés pour y réagir. Et y répondre.

Culturellement ou artistiquement vôtre, vous choisirez.

PS : Si vraiment le mot « culture » vous brûle la langue, remplacez-le par « activités démocratiques sociétales ludiques – adsl » (ciel, encore un acronyme). Parce que c’est exactement notre mission. Et il nous tarde de recommencer à l’exercer à temps plein pour contrer les dérives spectaculaires (décidément…) de notre démocratie.

 
 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
  • RTX7J13U

    Par Vincent Tibaux (professeur d’histoire dans le secondaire)

    Cartes blanches

    «Le présentiel à tout prix est-il adapté à la situation actuelle?»

  • RTR4OPGB

    Par Jean-Baptiste Ghins (étudiant en philosophie)

    Cartes blanches

    «Si tout est politique, rien ne l’est»

  • RTX6TM68

    Par Tim Cassiers (BRAL, mouvement urbain pour Bruxelles), Joeri Thijs et Elodie Mertz (Greenpeace Belgique), Annekatrien Verdickt (Filter Café Filtré), Bass De Geus (VUB – MFYS & MOBI)

    Cartes blanches

    «Pourquoi Bruxelles a besoin d’un péage urbain»

 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous