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Kenzo, le pouvoir des fleurs

Il était le plus parisien des couturiers japonais. Le plus joyeux, le plus fou, le plus coloré. Kenzo Takada est décédé hier des suites du coronavirus, à l’âge de 81 ans.

Journaliste au service Culture Temps de lecture: 4 min

Saleté de coronavirus. Nous enlever Kenzo, c’était vraiment un coup bas.

Il y a moins d’un an, le 23 janvier 2020, on le croisait dans les coulisses de l’ultime défilé de Jean Paul Gaultier au théâtre du Châtelet, à Paris. Même allure juvénile. Eternelle. Octogénaire, ce gamin souriant, une main dans la poche de son costume marine ? De Gaultier, il nous avait dit ce soir-là : « Il a apporté tellement de choses à la mode, à Paris, à la France. Et plus que tout : son incroyable humour ! » Gaultier pourrait dire la même chose de lui aujourd’hui.

Kenzo, c’était l’anti-Saint Laurent. Ça, c’était Jean-Luc Estournel qui le disait, l’expert de la maison de ventes qui dispersa la collection d’art du couturier japonais en 2009. « Yves Saint Laurent était le pape de la haute couture, contrairement à Kenzo qui est une pop star ». Et il ajoutait : « Kenzo a mis son prénom en avant. Cela nous donne une idée d’un personnage très ouvert, très humaniste. »

Quand vous laissez le monde entier vous appeler par votre prénom, ça donne une idée de votre générosité. De la distance, ou non-distance que vous mettez entre les gens et vous. En 1999, quand il prend sa retraite de la mode, son ancien assistant, le créateur japonais Irié le décrivait comme ceci : « Kenzo est comme le magicien des contes de fées. Il pense très fort et les choses arrivent. Alors il fait la fête. Pas pour se glorifier, mais parce qu’il souhaite qu’autour de lui les autres soient heureux. »

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Des imprimés exotiques

Saleté de coronavirus. Depuis son arrivée à Paris fin des années 60, Kenzo avait tout chamboulé. Il faisait la révolution dans les défilés en laissant ses mannequins improviser, aucune chorégraphie n’était imposée, ce qui donnait des résultats parfois très surprenants. Il a glissé de l’ampleur dans la rigueur, les imprimés floraux et le kimono dans nos garde-robes occidentales et la maille, réservée jusque-là aux vêtements utilitaires. On lui doit aussi la mode « jungle » qui n’a plus quitté le devant de la scène depuis les années 70, et un univers joyeux et coloré qu’il a transposé de son prêt-à-porter féminin à sa ligne homme (née en 1983), au parfum (1988) et enfin à sa ligne maison (1991).

En 1999, il se retirait de la couture, six ans après le rachat de sa marque par le groupe de luxe LVMH. « Je n’ai que l’âge de la retraite, disait-il. Pas l’envie de tout arrêter. » Il avait hâte de retrouver du temps pour lui, pour se lancer dans la peinture, la sculpture et surtout, pour voyager. Retrouver l’étincelle de sa première odyssée : Yokohama-Marseille.

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Pour les filles aux grands yeux

C’était en 1965. Son immeuble à Tokyo allait être démoli pour les Jeux olympiques d’hiver. Avec les trois cent cinquante mille yens de dédommagement, Kenzo s’offre une croisière vers l’Europe, avec escales de rêve : Hong Kong, Saigon, Singapour, Djibouti, Alexandrie… Il accoste à Marseille puis met le cap sur Paris.

Gros coup de blues. Rien n’est comme il l’imaginait. Ici, Cardin triomphe avec les costumes masculins ajustés. A des années-lumières de ses propres créations. « Les tons des années 70 étaient assez neutres, naturels. On travaillait beaucoup le Tergal, les imprimés Liberty, les coupes étroites… Tout à coup, j’ai apporté mes imprimés japonais, des couleurs vives et du 100 % coton », nous confiait-il au moment de son départ de la mode, en 1999.

Kenzo ne retournera pas vivre au Japon. « J’aime bien mon pays, mais pas pour y rester. La tradition y est très forte. Et il y a encore beaucoup de barrières. » Il réalisera ses premières collections avec des bouts de ficelle, achetant des étoffes pour une bouchée de pain au marché Saint-Pierre, à Paris, et recrutant vendeuses et copines pour le premier défilé dans sa boutique parisienne Jungle Jap, en 1970.

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C’était un garçon tenace et patient. Au Japon, on lui refuse l’accès aux écoles de mode, strictement réservées aux filles. Il se rabat sur les magazines que lit sa sœur aînée (il était le quatrième d’une famille de sept enfants) qui, elle, a le bonheur d’apprendre la couture et la confection des bouquets. Il dessine, fabrique des poupées pour ses sœurs et les habille. « C’est ainsi que je me suis faufilé dans la mode, raconte Ginette Sainderichin dans une biographie parue chez Assouline. Et que, dans mes rêves, j’ai cousu des robes pour les filles aux grands yeux d’un Occident lointain. »

 

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