Les offres d’emploi dans les soins de santé explosent

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Avant même d’être diplômée, Valérie Bonmariage savait qu’elle n’aurait probablement pas de grandes difficultés pour trouver un emploi. Mais que tout irait si vite… Fin juillet, c’est un peu par hasard qu’elle fait savoir à son ancien lieu de stage, une maison de repos située au sud de Dinant, qu’elle est désormais disponible sur le marché du travail. Trois jours plus tard, on lui offre un poste et le premier septembre dernier, elle commence son premier contrat en tant qu’aide-soignante. « J’ai repris des études à 35 ans avec trois enfants, il fallait s’accrocher, donc aujourd’hui je suis contente », sourit cette passionnée, originaire de Beauraing. « Je suis dans mon univers, c’est un métier qui me tient à cœur et que je ne lâcherais pour rien ».

Voilà de quoi susciter quelques envies chez d’autres nouveaux entrants sur le marché du travail. Mais cela illustre une réalité : aujourd’hui, le secteur de la santé manque de bras. Si bien qu’il est devenu l’un de ceux qui recrutent le plus en Wallonie, après celui des services aux entreprises (digital, intérim) et du commerce. Fin octobre, 4.815 offres d’emploi sur le site du Forem en émanaient, soit une hausse de 27 % sur base annuelle. Les hôpitaux ont besoin de personnel, les maisons de repos aussi. Et désormais, infirmiers et aides-soignants figurent dans le top 3 des métiers les plus recherchés par les employeurs du sud du pays. « Mais pas seulement. On a également beaucoup de mal à trouver des technologues en imagerie médicale ou des technologues de laboratoire par exemple. Sur tous ces métiers, on est en offre permanente sur notre site internet », ajoute Daphné Lambert, responsable de la cellule recrutement chez Vivalia, l’intercommunale qui gère six sites hospitaliers et quatre maisons de repos notamment en province du Luxembourg.

« Des images dures du quotidien »

Si habituellement, la multiplication des recrutements dans un secteur est plutôt une bonne nouvelle, ici, on se passera de réjouissances. Car c’est bien évidemment le contexte de crise sanitaire actuelle qui renforce une tendance en place depuis plusieurs années. Avec la crise, il y a plus de malades à soigner et certains soignants sont eux aussi malades ou en quarantaine et doivent être remplacés. Facteur aggravant : ces métiers sont en pénurie depuis des années. « Aujourd’hui, alors que nous avons reçu plus de 1.600 offres d’emploi pour les infirmiers, on n’en trouve dans notre base de données que 413. Sachant qu’une grande partie d’entre eux ne sont pas mobilisables pour des raisons d’âge ou parce qu’ils ont abandonné le métier. Donc c’est une profession très très pénurique. C’est particulièrement visible ici car l’offre a fortement augmenté », constate Marie-Kristine Vanbockestal, administratrice-générale du Forem.

Les raisons du manque de candidats sont classiques pour un métier en pénurie. Une combinaison de plusieurs éléments. « Depuis des années, il est notoire que le métier d’infirmier est pénible, avec des conditions de travail qui pèsent très lourd et, selon les intéressés eux-mêmes, pas suffisamment rémunérées. C’est toujours une équation évidemment. Si c’est compliqué et difficile, mais accompagné de meilleures conditions de travail, dont une bonne rémunération, alors vous gommez l’effet pénibilité. C’est tout ce que réclame aujourd’hui les blouses blanches », poursuit notre interlocutrice. Et puis, il y a aussi la mauvaise image que peut renvoyer une profession, pas toujours justifiée d’ailleurs. « Certains métiers s’exercent aujourd’hui de manière moins pénible et mieux rémunérée que l’image qu’ils renvoient. C’est le cas de la construction par exemple ». Pour les soins de santé, difficile toutefois de tordre le cou aux préjugés. Et la crise ne semble pas arranger les choses. « Actuellement, on met davantage en évidence le caractère ingrat de la fonction qu’on ne l’a fait au début du confinement par exemple. Dans les médias notamment, on renvoie des images dures du quotidien, d’une forme d’usure ».

La solidarité en renfort

En attendant le renforcement de solutions de long terme, des actions sont menées pour tenter de soulager rapidement les structures. L’Aviq, l’Agence wallonne pour une vie de qualité, a lancé durant le premier confinement une plateforme en ligne pour faire « matcher » plus facilement employeurs, professionnels, et désormais volontaires. Tout profil est le bienvenu : pensionné, indépendant, demandeur d’emploi, chômeur temporaire ou même travailleur qui a envie de donner un coup de main. Pour l’instant, 2.130 personnes s’y sont déjà inscrites et déclarées disponibles.

Chez Vivalia aussi, un nouvel élan de solidarité se met en place, à l’image de celui qui avait permis la confection de masques durant la première vague. « Nous recevons des mails quotidiennement depuis la semaine passée pour toute sorte de tâches. Des volontaires se proposent. En interne, les équipes se mobilisent aussi entre elles. Des profils administratifs infirmiers reviennent sur le terrain par exemple, des professeurs infirmiers en vacances proposent leur aide aussi ».

Enfin, du côté du Forem, décision a été prise de contacter chaque soignant présent dans la base de données interne. « Nous avons un contact personnalisé avec chacun d’eux. Nous téléphonons également à chacune des 800 maisons de repos et structures d’hébergement pour connaître leur besoin, comme nous l’avions déjà fait durant la première vague ». Notons également qu’au niveau fédéral, une loi – controversée toutefois – vient d’être adoptée pour permettre que des activités relevant de l’art infirmier puissent être exercées temporairement par des personnes non légalement qualifiées.

Vers un marché de l’emploi de plus en plus déséquilibré

Par Cécile Danjou

Le marché de l’emploi wallon a, sans surprise, connu quelques turbulences ces derniers mois. La chute a été brutale en juin (le nombre de demandeurs d’emploi a grimpé de 7,8 %), puis les choses sont reparties dans le bon sens dès l’été. « On a eu les effets du déconfinement, le secteur touristique et l’horeca ont repris. Ça redescendait bien jusqu’au mois d’octobre, avec une hausse ce mois-là, mais pas extraordinaire : 3.000 demandeurs d’emploi en plus », commente Marie-Kristine Vanbockestal, administratrice-générale du Forem. Aujourd’hui, la Wallonie en dénombre 207.915 au total (hors chômage temporaire), ce qui représente un taux de demande d’emploi de 13,1 % de la population active. Ce dernier était de 12,8 % il y a un an, mais de 13,4 % en 2018. Voilà qui semble rassurant… pour l’instant.

« Je redoute qu’en novembre et en décembre, ça remonte. C’est logique, car tous les commerces non essentiels, l’Horeca, la culture, qui sont de grands pourvoyeurs d’emploi, sont fermés. Sans compter les difficultés dans le transport aérien et donc dans tout le secteur industriel de l’aéronautique ». Autre élément : la fin des mesures d’aide. « Elles tiennent encore un certain nombre d’employeurs à flot, mais elles ne vont pas durer. On risque de se retrouver avec un marché de l’emploi encore plus déséquilibré, avec davantage de chômeurs suite à des faillites ou à des licenciements collectifs ».

«La crise peut être une belle vitrine»

Par Cécile Danjou

«La crise peut être une belle vitrine»
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Cécile Dury, directrice de la catégorie paramédicale de la Henallux (Haute Ecole de Namur-Liège-Luxembourg).

Le nombre d’inscrits en soins infirmiers est en baisse. Qu’en est-il cette année ?

On n’a pas encore le décompte exact pour 2020/2021. Mais c’est vrai qu’en 2015, on avait encore plus de 4.000 inscrits en première année dans l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie Bruxelles. En 2019, ils n’étaient plus que 2.936. Ça représente une baisse de 27 %. Pour cette année, il semblerait toutefois que les choses se stabilisent. C’est le cas chez nous en tout cas, on a même une légère augmentation.

Comment expliquez-vous cette tendance ?

Il y a plusieurs hypothèses. La première, c’est qu’on est passé d’un programme en 180 crédits à un programme en 240 crédits. Les études ont été rallongées d’un an, elles durent maintenant quatre années au total alors que le salaire n’a pas bougé. Ça a pu en décourager certains. Puis il y a eu pas mal de mouvement, on a dû mettre en œuvre le nouveau programme, le décret Marcourt… Là, je pense qu’on a passé le pire.

Quelle influence va avoir la crise du Covid ?

C’est difficile à dire. Mais je me dis que ça peut être intéressant car beaucoup de monde se rend compte aujourd’hui de l’importance de ces métiers et du fait que ce sont de belles professions. Ça peut être vraiment une belle « vitrine » des compétences et un bon moyen d’appel des jeunes. D’ailleurs, je trouve que le profil des nouveaux étudiants qu’on accueille cette année est un peu différent. Ils sont motivés, ils savent que ça va être compliqué, ils ont vu ce qu’était le Covid et ils sont déjà dans une forme de résilience.

Comment en attirer plus justement ?

Il faut que le politique mette en place un plan d’attractivité pour la profession. Actuellement, il n’y en a pas. Il faudrait revoir les barèmes, les salaires donc, mais aussi le niveau des normes d’encadrement, c’est-à-dire le nombre de patients par infirmière. Ça pourrait agir sur la charge et les conditions de travail, avec une meilleure distribution des compétences. Et puis actuellement, nous sommes sur le point d’ouvrir un master en sciences infirmières. Le premier côté francophone. Ça pourrait être un facteur aussi pour contribuer à l’essor de la discipline et des sciences infirmières pour la santé publique. Enfin, il faut rappeler que si on s’engage dans ces études-là, on est certain à 100 % de trouver du travail. Chez nous, on a un taux d’employabilité maximal, avant même que l’étudiant n’ait terminé ses études.

 
 
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