Marc Metdepenningen, la passion du journalisme

« Le Soir » a perdu  dimanche une de ses meilleures plumes. Marc « Met » était un chroniqueur judiciaire hors pair, doublé d’un homme sans concessions.
« Le Soir » a perdu dimanche une de ses meilleures plumes. Marc « Met » était un chroniqueur judiciaire hors pair, doublé d’un homme sans concessions. - Bruno Dalimonte.

Il y avait « radio-flic », une boîte noire qui crépitait dans un coin, avec ses lumières de fin de kermesse. Le scanner pistait les conversations des policiers qui parcouraient la nuit bruxelloise. « Suspect identifié. Voiture immatriculée Charlie, Alfa… » Aux côtés de la machine, un gars longiligne laissait traîner une oreille tout en défrichant des paperasses tombées du camion. Du confidentiel, du pas net. Concentré, les guiboles tendues sur un siège amorti, il grillait les sèches l’une après l’autre. Et puis soudain, il lançait un « On y va, ket ? » au photographe de garde. Les deux hommes s’engouffraient dans une bagnole cabossée. Le lendemain, un long papier signé Marc Metdepenningen s’étalait à la une. Meurtres, braquages, procès… rien de ce qui compose la face sombre de la société ne lui échappait.

Trente ans plus tard, Marc Metdepenningen en était convaincu : ce temps-là était le « bon vieux temps ». Le temps où l’info se faisait à la fraîche, en buvant des coups avec les flics et les avocats, en allant renifler les truands. Le temps où les journées pouvaient s’achever au-delà de minuit pourvu qu’il y ait une bonne histoire à raconter. Le temps où les « IG », les informations générales, faisaient palpiter le cœur du journal, le confluent de l’encre et du récit, le sang de la vie.

Au carrefour des années 90 et 2000, après avoir longuement roulé sa bosse de faits-diversier, Marc Metdepenningen avait dirigé les « infos génés », comme on disait alors. Ce service couvrait un spectre très large de l’actualité, depuis le judiciaire jusqu’à la religion en passant par les phénomènes de société, la vie quotidienne, la santé, l’environnement, la justice… Entouré d’une batterie de secrétaires de rédaction, le chef de service jouait les funambules pour offrir des pages variées et équilibrées aux lecteurs en ménageant les susceptibilités des « plumes » de son équipe. Ces dernières années, Marc Metdepenningen avait été président de la SJPS, la société des journalistes du Soir.

La passion d’une vie

Malgré ces responsabilités, Marc « Met » n’avait jamais renoncé à sa passion pour l’information criminelle et judiciaire, dont il était rapidement devenu un grand spécialiste, entretenant une mémoire encyclopédique sur les grands dossiers, dont évidemment l’affaire Dutroux et l’enquête sur les tueurs du Brabant. Pour Le Soir, il aura suivi des dizaines de procès d’assises et de plaidoiries devant les tribunaux correctionnels de tout le pays. Les procédures n’avaient aucun secret pour ce chroniqueur judiciaire qui avait collaboré longtemps avec René Haquin, figure emblématique du journalisme francophone. Formé à la science politique, Marc avait appris le droit pénal en autodidacte. Il avait longuement éprouvé la mécanique erratique de la Justice en usant ses jeans sur les bancs des salles d’audience. « On ne me la fait pas, ket », s’amusait-il quand on l’asticotait sur son interprétation rigide, vétilleuse parfois, des lois.

Ces connaissances s’accommodaient parfaitement d’une véritable fascination pour la face obscure de l’humanité. Il voulait tout savoir des motivations de l’assassin, du mobile du crime, du ravin inattendu où bascule le quidam pour devenir la star improbable d’une cour d’assises. Le sordide allait de pair, cette ronce. Il le disséquait auprès de qui voulait l’entendre. C’était son exutoire, sa manière d’évacuer la somme d’horreurs qui se déversait dans les prétoires. « Marcus », car c’est ainsi que ses camarades de plume l’appelaient, « si tu n’avais pas été chroniqueur judiciaire, tu aurais fini serial killer. ». Il en riait de bon cœur.

Le journal était (presque) toute sa vie. Il travaillait sans relâche, dans le nuage de ses clopes roulées. Dès l’aube, il dépiautait le canard encore chaud. Cet insomniaque scannait tout, même les pubs, les petites annonces et les nécros. Il savait que le diable, mais pas seulement lui, se cache dans les détails. Il avait ses ennemis et ses causes : l’extrême droite sur laquelle il crachait (un euphémisme), la peine de mort qu’il vomissait, le génocide juif et le nazisme qu’il considérait comme une non-humanité, les affaires pédophiles qui le meurtrissaient profondément. Et bien sûr Le Soir volé, inféodé à l’occupant allemand, qu’il trucidait chaque fois qu’il fallait en appeler aux valeurs. Tout ce qui éloigne l’homme de son idéal – l’injustice, la trahison, le racisme – le répugnait. Il se foutait du politiquement correct, des idées reçues et des révolutionnaires de pacotille.

Don Quichotte et Zorro

Marc Metdepenningen était au journalisme ce qu’est le pitbull aux canidés : son os, il ne le lâchait jamais. Sa conviction faite, il menait le combat jusqu’au bout. Il y avait en lui du Don Quichotte, du Zorro, du croisé. Un besoin scriptomaniaque de rétablir la vérité, ou de ce qu’il pensait être la vérité.

Des scoops, Marc Metdepenningen en a déversé des camions. L’un d’eux traduit bien sa méthode d’investigation et sa détermination. En 2008, le journaliste est convaincu qu’il y a bien une imposture Defonseca. Dans un ouvrage intitulé Survivre avec les loups, l’auteure belge Misha Defonseca a raconté dix ans auparavant l’histoire d’une enfant juive parcourant à pied l’Europe de la Seconde Guerre mondiale, en plein hiver. Sa propre histoire, prétend-elle… En réalité, rien n’est vrai. Ni la judéité, ni le périple, ni les loups. Marc Metdepenningen le sait, encore faut-il le prouver. Manque de chance, le témoin-clé dont il a besoin possède un de ces noms qui couvrent des pages entières de l’annuaire. Il les appellera tous, avant d’avoir au bout du fil celui qui balancera toute la vérité.

Peu de gens connaissaient l’affaire Dutroux mieux que Marc Metdepenningen : en 2003, il avait passé ses vacances à lire l’intégralité du dossier répressif. Il était un farouche adversaire de la fameuse thèse dite « des réseaux », jamais démontrée. En 2004, il avait couvert le long procès d’Arlon avec René Haquin, dont il était devenu très proche au fil des années. Il avait conservé un souvenir très fort de ces mois-là, des tablées qui réunissaient la presse au Wapiti, le troquet installé devant le palais de justice. L’affaire et ses polémiques lui avaient valu des inimitiés personnelles, des menaces sur son intégrité et celle de sa famille. Jamais, il n’a plié.

Le monde de Marc Metdepenningen, à certains égards, était binaire : il y avait ceux qu’il aimait et les autres. Et sa mansuétude avec les premiers n’avait d’égale que sa morgue pour les autres. Quand il couvrait un procès, on comprenait très vite de quel côté balançait son cœur : il plaidait ou il requérait, c’était selon. Son humour, souvent teinté de cynisme, engendrait parfois l’hostilité – notamment sur les réseaux sociaux où il adorait jouer les agitateurs, où son refus de s’en laisser conter le conduisait à polémiquer sans fin. Vif, roulant des mécaniques face à l’adversaire, cognant de la plume et parfois du poing, il n’était pas pour autant à l’abri de tous les coups. Ceux qui l’atteignaient pouvaient le blesser profondément. Il en concevait une grande souffrance qui le martyrisait des mois durant.

Tout cela – cette force, ces connaissances, cette détermination, cette hypersensibilité – s’écoulait dans une écriture tantôt cisaillante comme un shrapnel, tantôt chevaleresque comme du Walter Scott. Il aimait l’Histoire qui le lui rendait bien. Avec les années, il était devenu la mémoire du journal. Il professait son expérience auprès des jeunes recrues. Pour ses séries d’été et son dernier ouvrage Crimes et Châtiments dans l’histoire judiciaire belge – il avait passé des semaines entières dans les bibliothèques et les dépôts d’archives. Il adorait sa ville, Bruxelles, et fort de ses lectures empoussiérées, pouvait vous dire que dans telle rue « une crapule s’était commis en 1877 de quelque forfaiture sur sa maîtresse… » En bruxellois, ça donnait quelque chose comme « un peï avait estourbi sa meï en 1877 ».

Jardin secret

Marc Metdepenningen aimait l’amitié et les amis. Il les voulait loyaux et drôles. C’est avec un humour grinçant qu’il reprenait au bistro l’audacieux coupable d’avoir défendu une vision de la société un peu trop avant-gardiste à son goût. Il levait alors sa blanche en en appelant au pardon de la dérision : « Mais tu sais que je suis un vieux con… ».

Marc « Met » adorait ses enfants. Il les appelait « mes petits ». Ensemble, ils ont traversé des années difficiles. Marc n’a jamais surmonté la mort de son épouse Catherine, qui l’a laissé inconsolable. « C’est comme ça, c’est la vie, ket », aurait-il coupé court s’il avait lu ces lignes. Car derrière, bien planqué derrière son numéro de voltigeur journalistique, il y avait un homme extrêmement discret. Jaloux de son jardin secret. Là non plus, « pas touche », Marc ne faisait pas de concessions.

Aujourd’hui, la rédaction du Soir, qui présente ses plus sincères condoléances à sa fille et à son fils, ressent un grand vide. Un immense vide. Il aurait été le premier à nous dire d’aller de l’avant, de penser aux lecteurs, de défendre le journalisme, la rédaction, toute la rédaction. Et nos valeurs. Nous le ferons, Marc, mais avec les larmes aux yeux et le cœur bien lourd.

 
 
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