La crise va-t-elle booster les envies de reconversion professionnelle?

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Agnès Reis, ancienne porte-parole de la police, s’épanouit dans la boulangerie. © Dominique Duchesnes.
Agnès Reis, ancienne porte-parole de la police, s’épanouit dans la boulangerie. © Dominique Duchesnes. - Dominique Duchesnes.

Une architecte devenue fleuriste, un webmaster désormais boulanger, une ancienne journaliste transformée en agent immobilier… Des exemples de reconversions professionnelles « radicales », les professionnels de l’emploi et de la gestion de carrière en ont beaucoup à raconter. De plus en plus. Avec des virages parfois surprenants, mais souvent inspirants. Agnès Reis, elle, a été pendant une petite dizaine d’années porte-parole de la police fédérale avant d’ouvrir une petite boulangerie, à Liège. « Lorsque j’ai démissionné de mon emploi dans la communication, je ne savais pas vers quoi j’allais. Mais depuis un moment, je faisais du pain à la maison et j’aimais bien. Je suis donc allée frapper à la porte d’une boulangère, qui m’a formée de façon informelle. Six mois plus tard, j’ai été engagée, sans formation, par un boulanger qui m’a appris le métier. Il a accepté que je fasse 36.000 erreurs de débutante », rigole encore la jeune femme de 36 ans.

« Le milieu ne me convenait plus »

Un petit séjour en France et une formation de plusieurs mois plus tard, elle lance finalement son propre business avec deux autres « reconvertis ». « Nous avons créé l’Amicale des Boulangers en novembre 2018 et aujourd’hui, on prépare notre déménagement dans des locaux plus grands ». Vincent, 48 ans, a lui commencé sa nouvelle vie il y a un peu plus de deux mois. Dans l’ancienne, il gérait du matériel médical. Dans le milieu hospitalier, puis dans le secteur privé. « J’ai commencé à avoir pas mal de questionnements. Certains éléments ne me convenaient plus. Il y avait une forte pression économique, les conditions de travail se dégradaient… » Suite à une rupture de contrat, il bénéficie d’une procédure d’outplacement qui lui donne l’occasion de faire le point sur sa carrière. Il embraye tout de même sur un dernier contrat d’un an dans le secteur médical, avant de matérialiser sur papier son idée de reconversion. « J’aimais bien l’innovation, l’analyse des processus, l’informatique, j’ai donc cherché une formation ». Son choix se portera finalement sur le métier de business analyst. Une fonction qui consiste à mettre en place des outils informatiques dans une entreprise, selon les besoins et les activités de cette dernière. Après quatre mois de formation au centre carolo Technofutur TIC, et deux autres de stage, Vincent décroche un contrat dans une structure publique.

Retrouver du sens avant tout

Aujourd’hui, il n’existe pas vraiment de statistiques officielles sur les reconversions. Ni sur celles entreprises, ni sur celles réussies. Mais sur le terrain, les observations vont dans le même sens : elles seraient de plus en plus nombreuses. Et qu’il s’agisse d’un changement de secteur, de fonction ou, comme pour Agnès et Vincent, des deux à la fois. Chez RiseSmart, la branche « outplacement » de Randstad, Séverine Ledoux constate qu’environ 30 % des 200 personnes qu’elle accompagne chaque année se dirigent désormais vers une reconversion totale. « Lorsque j’ai commencé il y a huit ans, il n’y en avait quasiment pas, c’était rare. Depuis trois ou quatre ans environ, il y en a beaucoup beaucoup ». Chez Right Management, (ManpowerGroup), le mouvement est plus timide. On estime que 10 à 15 % des gens accompagnés changent effectivement de secteurs ou de fonctions. « Mais c’est clair que les gens sont en forte demande pour de la reconversion », reconnaît Nathalie Van Noten, consultante en outplacement dans la structure. Partout en tout cas, ce sont les mêmes raisons qui motivent la démarche. « Ce matin, j’étais encore avec un demandeur d’emploi qui souhaitait arrêter son travail actuel car il n’avait plus de sens, il ne se sentait plus utile », illustre Paul De Sacco, conseiller au Forem. « Nous sommes dans une période charnière pour la reconversion, c’est une évolution sociétale. La crise climatique donne des frayeurs à certains qui ont envie de faire des choses de valeur et pas forcément correspondre à une trajectoire professionnelle qui serait prédéfinie par les parents ou par une classe sociale ». Nathalie Van Noten acquiesce : « Les gens sont de plus en plus conscients qu’ils veulent donner du sens à leur travail, ils veulent plus d’« humain » et un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. On assiste à un tournant ». Dans ce contexte, il y a de grandes chances pour que la crise vienne accélérer la tendance. « Le climat anxiogène actuel fait qu’on revient à des choses plus essentielles », souligne Paul De Sacco.

Du temps, de l’argent,

un accompagnement

Mais pour tirer des conclusions, il faudra sans doute encore patienter. Car la démarche n’est pas anodine et elle ne s’effectue pas non plus sur un claquement de doigt. Pour Agnès comme pour Vincent, la transition a pris deux à trois ans. « La première difficulté, c’est que ça demande du temps. Il faut d’abord arriver à accepter l’idée de changer et la faire accepter à son entourage », insiste Paul De Sacco. Vincent ne le contredira sûrement pas. « Il faut lâcher des certitudes. Quand on a travaillé autant d’années dans un secteur, on a des repères. Il faut faire le deuil d’un environnement, d’une zone de confort. C’est un peu un grand saut dans l’inconnu », reconnaît notre interlocuteur, qui a bénéficié d’un accompagnement durant sa transition. Un suivi bienvenu dans beaucoup de cas, qui peut se faire via des sociétés privées, dans le cadre d’une procédure d’outplacement le plus souvent, mais aussi dans les organismes publics classiques, qui ont affiné leurs outils ces dernières années pour faciliter les réorientations. Au Forem par exemple, les « essais métiers » permettent de découvrir rapidement une ou plusieurs professions. Les mises en situation professionnelles (MISIP) donnent accès à une entreprise pour un stage d’observation de quelques jours. Des aides en tout genre sont aussi accessibles pour ceux qui souhaitent se lancer comme indépendants. De quoi donner un coup de pouce pour faire tomber les barrières psychologiques, mais aussi pour analyser ensuite les contraintes pratico-pratiques. Dans la plupart des cas, il faudra envisager le suivi d’une formation ou la reprise d’études. « L’aspect financier est aussi une donne importante. Est-ce que la personne va pouvoir rester quatre mois sans travailler ? Est-ce que l’entourage sera d’accord pour que la personne ne soit plus présente en soirée, si ce sont des cours du soir ? », poursuit Paul De Sacco. « Moi j’avais de l’argent de côté, mais j’ai dû déménager pour payer un loyer moins élevé. Il faut aussi accepter de retomber au bas de l’échelle et ne pas baisser les bras », souligne Agnès, qui ne regrette rien. Vincent non plus. « Aujourd’hui, je suis très heureux. J’aime vraiment bien ce que je fais, je suis dans un environnement différent. C’est un métier où il y a énormément d’écoute et de discussion. Et le fait de pouvoir apporter mon expérience, mon expertise, mon parcours, c’est très important et intéressant ».

Des réorientations rapides pour remédier à l’urgence

Par Cécile Danjou

Aujourd’hui, des reconversions, rapides cette fois, s’opèrent un peu partout pour gérer l’urgence de la situation. On a ainsi vu des travailleurs de Decathlon venir prêter main-forte dans les magasins Colruyt ou encore des employés de Brussels Airlines ou de l’assureur Axa offrir leur aide dans le secteur des soins de santé. Au Forem également, on table dans certains cas sur des réorientations rapides pour réintégrer rapidement sur le marché de l’emploi les travailleurs qui ont perdu leur job ces derniers mois. 78.146 se sont inscrits ou réinscrits depuis la mi-mars (chiffre arrêté au 31 octobre), indique l’office wallon. Celui-ci s’est donc réorganisé pour accueillir le plus rapidement possible cet afflux de nouveaux arrivants. Un dispositif a été mis en place, appelé l’« accompagnement instantané ». Le nom résume l’idée, il s’agit de prendre en charge le nouveau demandeur d’emploi le plus rapidement possible. En temps normal, celui-ci s’inscrit et doit patienter un laps de temps avant d’être convoqué et de rencontrer une première fois un conseiller. Ici, tout est accéléré. Dès que la personne s’inscrit, la base de données du Forem analyse son dossier et elle reçoit, dans les 48 heures, une ou plusieurs offres d’emploi correspondant à son métier. Quelques jours plus tard, un conseiller la contacte. « On regarde un peu le suivi qu’elle a donné à l’offre ou aux offres, si celles-ci correspondent bien à son profil, s’il y a des freins particuliers comme un besoin de réorientation ou des freins médicaux. Si c’est le cas, on peut proposer de basculer vers un cycle d’accompagnement classique », détaille Véronique Quenon, conseillère au Forem, qui vérifie également le fameux « positionnement métier ». « Si on estime que la personne n’est pas sur un métier “robuste”, c’est-à-dire un métier où il y a beaucoup d’offres, on va voir avec la personne s’il y a une possibilité d’élargir son positionnement métier. Dans l’horeca par exemple, un commis de cuisine qui travaille en restauration pourrait passer commis de cuisine dans une collectivité. On va identifier les compétences transposables de la personne d’un métier vers un autre, où il y a plus de demandes ». Aujourd’hui, 119.312 offres d’emploi ont déjà été envoyées dans le cadre de l’accompagnement instantané et 25.878 personnes ont déjà retrouvé un l’emploi dans le sud du pays.

 
 
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