«La protection sociale peut empêcher le sacrifice d’une génération d’enfants dans le monde»

Dans cet article
« Avec la fermeture des écoles due au Covid, ce sont les filles qui risquent le plus de ne pas reprendre les cours : elles doivent souvent assurer les tâches domestiques du foyer, alourdies avec la crise. C’est très préoccupant : quel sera l’impact de cela sur tous les progrès qui avaient été réalisés en matière d’égalité des genres ? »
« Avec la fermeture des écoles due au Covid, ce sont les filles qui risquent le plus de ne pas reprendre les cours : elles doivent souvent assurer les tâches domestiques du foyer, alourdies avec la crise. C’est très préoccupant : quel sera l’impact de cela sur tous les progrès qui avaient été réalisés en matière d’égalité des genres ? » - Unicef

ENTRETIEN

Ces dernières décennies, des progrès majeurs avaient été réalisés dans la réduction de la pauvreté frappant les enfants dans le monde. Mais la crise du covid est venue renverser cette tendance positive, et les indicateurs repassent dans le rouge. Quelle est l’ampleur des dégâts ? Que faire pour empêcher un désastre ? Sola Engilbertsdottir, spécialiste de la pauvreté infantile pour l’Unicef à New York, nous aide à y voir plus clair.

La crise du covid a-t-elle réduit à néant tous les progrès précédemment acquis ? S’agit-il de la crise la plus grave depuis la seconde guerre mondiale ?

Des progrès incroyables avaient en effet été réalisés. Entre 1990 et 2013, plus d’un milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté, notamment grâce aux progrès réalisés en Chine. Au début de cette année, on comptait cependant encore 700 millions de personnes vivant dans une extrême précarité (avec moins de 1,9 dollars US par personnes et par jour), dont 356 millions d’enfants. Auxquels il fallait ajouter 633 millions d’enfants vivant dans une pauvreté affectant leur vie, leur éducation, leur sécurité, leur santé. Tous les indicateurs concernant les enfants s’étaient aussi sensiblement améliorés : mortalité infantile, taux de malnutrition, de vaccination. La tendance était très nettement positive avant cette crise. Il est encore un peu tôt pour en tirer le bilan : nous sommes toujours en plein dedans. Et nous revoyons sans cesse nos prévisions. À cause du confinement et de la récession qu’il a entraînée, 117 millions d’enfants seront cette année projetés dans l’extrême pauvreté, 150 millions d’autres dans la pauvreté multidimensions, deux tiers d’entre eux vivant en Afrique subsaharienne et en Asie du sud-est. Il s’agit en effet de la pire crise depuis des décennies, probablement, comme vient de l’annoncer la Banque mondiale, depuis la grande dépression des années 1930. Notre grand défi, c’est de sauver tous les progrès spectaculaires qui avaient été réalisés en termes de santé, d’accès à l’éducation, à l’eau, à la nutrition. Avec cette crise, les données évoluent sans cesse, il y a quelques améliorations inattendues, des aggravations qui le sont tout autant. Il faut faire preuve d’humilité, essayer, tâtonner, et souvent adapter nos plans face à une situation qui se dégrade.

Certains évoquent une « génération perdue ». Y a-t-il moyen de faire mentir cette horrible prévision ?

Tout dépend des politiques des gouvernements et de la réaction de la communauté internationale. Il faut absolument sauvegarder les dépenses sociales. Après la crise de 2008, des politiques d’austérité ont été mises en place pour plusieurs années, avec des réductions des budgets consacrés au social. Il faut absolument éviter de reproduire cela et au contraire investir davantage dans les programmes sociaux. Je me refuse à parler de « génération perdue », parce que j’espère toujours que les gouvernements apprennent de leurs erreurs passées, et qu’ils vont protéger les progrès obtenus grâce à leurs investissements. Mais ces gouvernements sont soumis à de fortes pressions budgétaires. Or, l’investissement dans les services sociaux, en faveur des enfants, devrait être dans le top 3 des priorités, car il s’agit de l’avenir du pays. Les enfants ont droit à ces services. C’est vraiment l’investissement le plus intelligent, parce que nous viendrons à bout de cette crise un jour, et tous les pays auront besoin de main-d’œuvre solide et qualifiée, d’un capital humain de bonne qualité.

Tous les aspects de la vie des enfants du monde ont été affectés par le covid : santé, accès à l’éducation, à la protection et notamment celle des filles. Dans quelles proportions ?

Les chiffres les plus frappants concernent l’éducation : 1,5 milliard d’enfants n’ont, pendant de longs mois, plus eu accès à l’éducation. Or, chaque mois d’interruption de la scolarité a un impact sur leur futur, en particulier pour ceux vivant dans les foyers les plus pauvres. Ce sont les filles qui risquent le plus de ne pas reprendre les cours : elles doivent souvent assurer les tâches domestiques du foyer, alourdies avec la crise. C’est très préoccupant : quel sera l’impact de cela sur tous les progrès qui avaient été réalisés en matière d’égalité des genres ? Plusieurs catégories sont touchées : ceux qui étaient déjà dans la grande pauvreté, ceux qui en étaient sortis et risquent d’y retourner, ceux qui devaient en sortir mais n’y arriveront pas, et ceux qui vont y plonger pour la première fois. Il s’agit de toutes ces familles qui s’en sortaient mais ne possédaient pas grand-chose, n’avaient pas d’argent de côté avant la pandémie. Leur situation est très difficile : il s’agit souvent de populations plus urbaines, plus éduquées, qui travaillaient dans la construction, le tourisme, souvent de façon informelle. Ils avaient du travail, mais précaire. Il y a aussi des migrants, qui avaient réussi à trouver un emploi stable qu’ils ont perdu à cause de la crise, et qui n’ont droit à aucune protection sociale. Et désormais, ils n’arrivent plus à envoyer de l’argent à leur famille restée au pays, au Liban, en Égypte, en Moldavie, mais aussi en Asie du sud-est. Et ces familles-là plongent aussi dans la pauvreté. Dans certains pays, ces envois d’argent comptent pour 20 % du PIB ! Or, selon la Banque mondiale, ils vont chuter de 7 % cette année, ce qui fera 508 milliards de dollars en moins en 2020 ! Et l’année 2021 devrait être difficile aussi : -7,5 %, soit 470 milliards de dollars de moins. En matière de santé, la crise du covid a fortement perturbé l’accès aux soins, et notamment les programmes de vaccination, ce qui peut avoir de graves conséquences. Car ces interruptions ont aussi affecté le suivi des femmes enceintes, avec des conséquences pour la mortalité maternelle et infantile. Là aussi, c’est un dramatique retour en arrière après des décennies de progrès… La mortalité infantile n’avait jamais été aussi basse qu’en 2019, mais les estimations récentes signalent une forte hausse pour cette année.

On a pourtant vu qu’il était possible d’engranger des résultats très positifs…

Notre première priorité, c’est donc de sauvegarder les programmes sociaux en matière d’éducation, de santé, de protection sociale. Or, ces dépenses sont très inégalitaires : moins d’1 % des dépenses globales de santé est consacré aux pays à bas revenus. L’essentiel de ces dépenses se fait dans les pays aux revenus les plus élevés. Dans les pays à bas revenus, seul 1,3 % du PIB est consacré à la protection sociale, ce qui est extrêmement bas. Nous devons donc mettre la pression sur notre communauté globale et faire en sorte que, malgré la récession, les programmes sociaux n’en paieront pas le prix. La deuxième priorité, c’est, en ces temps de crise, d’arriver à étendre la couverture et l’ampleur de la protection sociale : tant de familles ont perdu leurs revenus, leurs moyens de subsistance, il faut les protéger. La communauté internationale, c’est-à-dire le système onusien, doit s’y consacrer. La Banque mondiale a déjà dégagé 160 milliards de dollars pour aider les gouvernements à faire face. Dans de nombreux pays, il y a des tas d’exemples positifs, de bonnes pratiques. Il ne faut surtout pas céder au désespoir, au contraire ! Nous avons traversé précédemment d’autres crises, et nous savons maintenant comment réagir. Et c’est le moment de mettre en application ces connaissances.

Il y a beaucoup de différences d’un continent à l’autre ? L’Afrique subsaharienne est à la peine alors qu’elle semble moins frappée par le covid que d’autres régions…

La situation de départ était déjà très compliquée en Afrique subsaharienne : c’est là que l’extrême pauvreté était la plus concentrée. Elle avait décru dans l’ensemble du monde y compris en Afrique, mais ces progrès y sont réduits par la croissance élevée de la population. Et cette région est aussi fortement touchée par le changement climatique, les conflits en cours, la fragilité des systèmes politiques et un endettement très lourd. Avant la crise, la situation était donc déjà très difficile dans de nombreux pays. Et, même si les dégâts directs dus à ce virus n’y ont pas été mesurés avec la même ampleur qu’ailleurs, ces pays seront forcément affectés par l’impact économique global du covid. Une partie d’entre eux vit aussi du tourisme, pratiquement à l’arrêt. C’est le cas du Rwanda, du Kenya, du Sénégal, de la Tanzanie et l’Afrique du sud. On risque aussi de voir certaines réductions des montants consacrés à l’aide publique internationale au développement ; or, certains pays d’Afrique dépendent de cette aide dans une grande proportion.

L’Amérique latine semble être particulièrement frappée par le covid, avec de multiples conséquences. C’est là que la situation est la plus difficile ?

Cette région, très connectée à l’économie globale, est en tout cas fortement touchée par les pertes d’emplois : c’est en Amérique latine et dans les Caraïbes que la hausse de la pauvreté infantile sera la plus forte à près de 20 %. La chute des envois d’argent par des proches ayant émigré a aussi un impact très lourd pour ces familles. Par ailleurs, de nombreux travailleurs, représentant près de 40 % de la population, sont actifs dans le secteur informel et n’ont accès à aucune protection sociale.

Et dans le sud-est de l’Asie ?

Pour la première fois depuis 60 ans, cette région va se retrouver en récession. Avant le covid, il était prévu que 33 millions de personnes sortent de la pauvreté cette année. Mais les dernières projections montrent que la pauvreté va au contraire augmenter, pour la première fois depuis 20 ans. Il n’y a cependant aucune fatalité : nous pouvons agir, mettre en place les bonnes politiques. Il suffit de prendre les bonnes décisions.

Avez-vous des exemples de bonnes pratiques qui ont été mises en place ?

Les pays qui disposaient déjà de services de sécurité sociale ont pu répondre à cette cerise plus rapidement. En Thaïlande par exemple, pays qui a été très actif pour combattre la propagation du covid, mais dont l’économie sera fortement affectée – certaines projections prévoient une croissance de -9 % cette année – le gouvernement a mis en place le paiement d’un complément de revenu via un transfert d’argent au bénéfice de 8 millions de familles. L’Unicef avait plaidé pour cette solution. Et on a vu que les familles bénéficiaires ont investi cet argent – une trentaine de dollars par mois – au bénéfice de leurs enfants. Pour améliorer leur alimentation, continuer à les envoyer à l’école et à les soigner. Cela diminue aussi le risque de voir ces familles, faute de moyens, marier précocement leurs filles ou être obligées de faire travailler leurs enfants. Et en réduisant le stress des parents, cela diminue aussi le risque de violences domestiques et de dégâts psychologiques. Il s’agit cependant souvent de programmes à court terme, 3 mois dans le cas de la Thaïlande, alors qu’ils devraient s’installer dans la durée, car la crise va, hélas, produire longtemps ses effets. L’organisation de repas scolaires, disponibles même quand l’école est fermée, d’un congé parental payé, de la mise en place de soins de santé gratuits, ou l’organisation de crèches subsidiées pour les plus jeune : tous ces programmes ont aussi fait leurs preuves pour aider les familles. Les exemples de bonnes pratiques sont donc nombreux, mais la phase suivante, c’est de voir comment les gouvernements vont dégager les moyens pour ces politiques alors que leur budget est sous pression, que leur endettement augmente. Les pays riches doivent donc prendre soin de leur population la plus vulnérable, mais aussi mettre tout leur poids au sein de la communauté internationale pour veiller à ce que l’assistance aux pays en développement ne soit pas réduite. Ils doivent aussi participer au débat sur la réduction de la dette, car le remboursement de la dette ne peut pas se faire aux dépens des enfants. Les pays les plus pauvres sont censés rembourser cette année 45 milliards de dollars à leurs créditeurs : si ces remboursements sont maintenus, 40 d’entre eux devront y consacrer plus d’argent qu’à leur budget de santé !

Et en tant que citoyens, que pouvons-nous faire ?

Il est bon que nous soyons informés et conscients des problèmes rencontrés par tant de familles pauvres dans nos pays : nous devons faire en sorte qu’il n’y ait pas de génération d’enfants sacrifiées. Mais aussi nous impliquer dans les débats internationaux, faire pression sur nos gouvernements pour que l’assistance aux pays plus fragiles continue. La société civile peut aussi jouer un rôle important, surtout les organisations qui agissent sur le terrain.

La vaccination a repris au Congo

Par V.K.

Depuis 1988, le nombre d’enfants touchés par la polio a diminué de 99 % dans le monde, passant de 50.000 cas dans 125 pays à moins de 200 cas dans 2 pays : l’Afghanistan et le Pakistan. Ces pas décisifs vers l’éradication de cette maladie sont dus notamment aux efforts des travailleurs communautaires.

Richard Elaka, 60 ans, qui vit à Kinshasa, est l’un d’eux. Il a attrapé la polio quand il avait 7 ans : « Ma mère disait que l’oncle de mon père m’avait ensorcelé. C’est bien plus tard que j’ai compris que mon handicap n’était pas dû à l’ensorcellement mais au fait que je n’avais pas été vacciné ». Depuis plus de 20 ans, il parcourt sa commune, Makala, pour convaincre les parents de l’importance de la vaccination en racontant son histoire. « De nombreuses familles refusaient la vaccination par ignorance », explique-t-il. L’apparition du Covid-19 a dangereusement perturbé les campagnes de vaccination, mais, avec masques et distanciation, Richard a repris ses béquilles et son travail de sensibilisation. Et les vaccinations ont recommencé au mois d’octobre.

Transfert d’argent au Guatemala

Par V.K.

Au Guatemala, frappé durement par le Covid-19, le strict confinement a été vécu très difficilement par les 60 % de la population qui se débattaient déjà avec la pauvreté. Comme de nombreux autres parents, Telma, 36 ans, a perdu le travail informel qui lui permettait de faire vivre sa famille : cuisiner et vendre 300 crêpes par jour. Elle a cependant bénéficié du Bonno Familia, un programme de transfert d’argent organisé par le gouvernement avec l’appui de l’Unicef et de la Banque Mondiale.

« Ma plus grande peur, c’était de ne plus pouvoir nourrir mes trois enfants qui ont 4, 9 et 11 ans », raconte-t-elle. Elle a donc d’abord acheté de quoi leur donner à manger. Elle a investi le reste de la somme reçue dans l’achat des matériaux nécessaires pour fabriquer, d’après un modèle trouvé sur internet, des masques de protection contre le covid. « Ce sont des masques réutilisables que je vends maintenant ». Elle a aussi pu acheter de la farine pour recommencer à fabriquer des pancakes, qu’elle vend également dans son quartier.

Retour à l’école au Laos

Par V.K.

A la mi-mars, le gouvernement laotien avait fermé les écoles pour éviter la propagation du covid : 1,4 million d’élèves se retrouvaient privés d’enseignement. Les experts de l’Unicef ont conseillé le gouvernement pour renforcer l’offre de cours à distance en digital et via la télévision. Et, quand le nombre de cas s’est réduit, ils ont aidé le ministère de l’Education à organiser le retour dans les écoles en sécurité : elles avaient servi de centres de quarantaine, il a fallu les désinfecter à fond pour obtenir la confiance des familles.

Des messages expliquant les bonnes pratiques et encourageant notamment les enfants à lire à haute voix ont été diffusés sur les réseaux sociaux, faisant près de 5 millions de vues. Un groupe WhatsApp a aussi été créé pour communiquer aisément avec les professeurs dans tout le pays. Et les cours ont pu reprendre en juin. « Nous étions à la maison depuis trop longtemps, c’est ma dernière année de secondaire et j’avais peur de ne pas réussir à passer mes examens d’État. Si contente de retrouver l’école », s’est réjouie Ketsavan, 18 ans.

 
 
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