Carte blanche: «Planter des cèdres au Liban pour manifester l’attachement à la terre»

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Le cèdre est le symbole du Liban. Il est considéré comme un arbre sacré par les principales religions monothéistes. Il a été exploité depuis l’Antiquité pour la construction de monuments religieux et les bateaux phéniciens, égyptiens, assyriens ou romains. Des siècles et des siècles plus tard, les cèdres du Liban sont en train de disparaître. Il ne reste plus que quelques bosquets isolés dans le pays. Le 6 décembre, on célèbre la fête de l’Arbre au Liban. Cette Journée a été instaurée dans les années 1930 par la Société des Amis des Arbres. À l’origine, les Libanais, surtout les écoliers, étaient invités à faire pousser chez eux des graines d’arbres pour les planter à l’occasion de cette fête.

Le 6 décembre a été chargé d’émotion dans le contexte actuel. Comme les cèdres, symbole de leur pays, les Libanais connaissent une histoire tumultueuse. Le pays se désintègre et semble être sur le point de disparaître. Après 30 ans de corruption et le maintien de la classe dirigeante au pouvoir, la situation est inquiétante. Les dirigeants politiques ont choisi de faire primer leurs intérêts personnels et de condamner le Liban au chaos. Les crises économiques, sanitaires et politiques se suivent depuis plusieurs années et la situation se détériore. Le phénomène s’est accentué depuis l’été 2019, avec une dégradation de la situation financière et sociale. L’explosion du port de Beyrouth est le symbole de cette déliquescence annoncée. La classe politique, entretenue par un système de corruption, porte la responsabilité de cet échec.

Alarmant

La thawra – révolte en arabe – est un mouvement citoyen et alternatif, né le 17 octobre 2019, avec un désir de changement profond. Des manifestations à grande échelle ont eu lieu dans tout le pays. Les revendications de ce mouvement sont au cœur des préoccupations de la population : le changement complet de la classe politique, la fin du confessionnalisme, la mise en place de réformes sociales et économiques, la place des femmes dans la société. Le Liban doit se réformer et ce mouvement est un espoir pour la renaissance du pays après des années de crises. Après l’explosion du 4 août 2020, le mouvement a regagné en popularité. Il s’organise désormais autour de la société civile et d’événements, mis en place par cette dernière. À l’occasion de la Journée de l’Arbre cette année, une quarantaine d’ONG et d’associations de la société civile ont planté plusieurs cèdres dans la montagne libanaise à Kfardebiane. L’initiative a été lancée par l’association Jouzour Loubnan. Ces ONG et associations, secouées par les épreuves tragiques que traverse le Liban, sont mobilisées et unies par une solidarité sans précédent. Au sein de ces ONG, on retrouve des enseignants, des avocats, des médecins, des architectes qui souhaitent sauver leur pays, vu que l’État libanais est en train de disparaître. La plupart de ces ONG étaient actives dans des domaines spécifiques, mais l’urgence de la crise les a réunies autour d’une seule et même cause : le sauvetage du Liban et l’aide aux citoyens les plus démunis.

L’ONG Hydromena – basée à Washington par transparence et pour échapper à la politique locale – avait pour mission d’éduquer les citoyens et défendre les pratiques de gestion durable de l’eau au Moyen-Orient. Pour la fondatrice, au cours des mois qui ont suivi l’explosion de Beyrouth, la situation est devenue alarmante dans le pays. Son organisation a reçu de nombreux appels de familles gravement touchées par les événements effroyables du pays. L’organisation a ressenti l’urgence et le besoin d’aider autant que possible les familles et les personnes isolées avec d’autres ONG locales. L’urgence a imposé aux organisations d’agir sur le terrain, malgré des objets sociaux très différents. Aujourd’hui, la majorité des ONG qui aident les gens en détresse sont dans cette situation.

La journée du 6 décembre 2020 était l’occasion pour la société civile de se réunir pour envoyer un message fort et symbolique. Grâce à la plantation de cèdres du Liban, ces organisations veulent enraciner l’attachement à leur terre et afficher l’espoir d’y voir grandir leurs enfants. Tels les cèdres sacrés, les Libanais sont amenés à renaître malgré les crises qu’ils traversent, avec l’espoir d’un avenir meilleur. À l’image du Phoenix qui renaît de ses cendres.

Embourbé dans les crises, l’Etat libanais joue les absents

Par Pauline Hofmann

LEBANON EDUCATION ECONOMIC CRISIS

Le tableau est dramatique : 49 % de chômage, une personne sur deux sous le taux de pauvreté, une inflation à plus de 130 % (imaginez que le prix de votre kilo de pommes double en un an), une monnaie qui perd de plus en plus de valeur. Le Liban est embourbé dans une folle et interminable crise économique et financière, aggravée par une crise politique et la double explosion au port de Beyrouth au mois d’août. Le tableau est donc bien dramatique.

Une des plus importantes aides d’Etat, les subventions aux produits de première nécessité (la farine, l’essence, les médicaments…) est sur le point de s’envoler ; les autorités planchent sur cette suppression depuis plusieurs jours. L’Etat libanais semble incapable de sortir les pieds de ces sables mouvants : pire, il bouge et s’enfonce.

Depuis longtemps, Beyrouth est accusé de laisser filer un système de corruption, de clientélisme et de mauvaise gestion. Mais, depuis plus d’un an, un mouvement citoyen réclame un changement radical pour en sortir. Des manifestations que la crise économique remotive.

L’Etat se montre incapable d’assurer des aides, notamment aux plus pauvres : « Il y a une carence dans les services normalement offerts par l’Etat, comme l’éducation ou la santé », explique Jihane Sfeir, historienne spécialiste du monde arabe et professeure à l’ULB. « Et cela bien avant la crise économique. » A défaut de l’Etat, c’est la solidarité, les communautés qui s’organisent.

Planche de salut et boulet

« Depuis la guerre civile libanaise, on assiste à la floraison de toute forme d’associations, d’ONG qui viennent pallier le manque de l’Etat. Sans compter les partis politiques qui appliquent un clientélisme autour de cette politique de bienfaisance, le Hezbollah en est un exemple », souligne la chercheuse. Le Hezbollah et les associations humanitaires n’ont évidemment pas les mêmes agendas politiques. Comme le montre une carte blanche publiée dans Le Soir (Planter des cèdres pour manifester l’attachement à leur terre), cette dynamique citoyenne (et politique) se renforce avec cette crise : face à l’urgence, des ONG étrangères aux questions sociales se tournent désormais vers les aides aux plus démunis.

Cet Etat providence parallèle est la planche de salut des Libanais comme le boulet qui entraîne le système politique vers le fond, estime Jihane Sfeir : « C’est ce qui empêche le Liban de sombrer complètement, mais c’est aussi la cause de cette situation. » Alimentant un système peu contrôlé, « cette multitude de services offerts parallèlement aux services de l’Etat » entretient le clientélisme et la corruption. Et, malgré les dénonciations continues des manifestants, empêche le Liban de sortir la tête de l’eau.

 
 
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