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Redoubler en 3e maternelle sera bientôt (quasi) impossible

On redouble trop à l’issue de l’enseignement préscolaire. Joëlle Milquet (CDH), la ministre de l’Education, a décidé de brider cette sale manie. Le Soir a pu lire son avant-projet de décret.

Temps de lecture: 4 min

L’école belge francophone est au moins championne dans une discipline : elle détient tous les records de redoublement. En fin de 6e primaire, 2 élèves sur dix ont pris une année de retard (voire deux). En fin de 6e secondaire, cette part a monté à 6 élèves sur dix. C’est l’hécatombe – qui nous coûte plus de 500 millions d’euros par an. Et la faucheuse n’attend pas. Elle est précoce. On redouble beaucoup dès la 3e maternelle, dans des proportions qui, en son temps, avaient inquiété l’ancienne ministre de l’Enseignement Marie-Dominique Simonet (CDH).

De 3 à 4 % de redoublants

Les chiffres : le maintien en 3e maternelle touchait (au moins) 5 % des élèves entre 2005 et 2008 avant de connaître un tassement progressif – le redoublement a ainsi filé vers les 2 %. Ceci est un effet du décret interdisant de parcourir en plus de 4 ans le cycle 5 ans/8 ans. On était l’an dernier à 2,15 %. Cela représente tout de même encore un contingent de 1.168 élèves.

Pour dérisoire qu’il soit, quantitativement, le redoublement à l’issue du niveau préscolaire choque (il a été prouvé et redémontré qu’il est contre-productif et qu’il est psychologiquement désastreux pour l’enfant) et Joëlle Milquet (CDH), désormais à la barre, a décidé d’agir.

Mercredi, elle fait adopter au gouvernement de la Communauté française un projet de décret-programme qui, parmi d’autres, se propose de (fortement) brider cette manie du redoublement en 3e maternelle.

A titre exceptionnel seulement

Que dit ce texte ?

Les parents qui souhaitent que leur enfant passe une année supplémentaire en 3e maternelle devront invoquer un motif « exceptionnel » (le gouvernement fixera plus tard, par arrêté, ce qu’il faut entendre par « motif exceptionnel » mais il s’agira, sans doute, d’arguments liés à la santé, à un éventuel handicap…).

Pour le reste, la procédure reste à affiner. Mais, grosso modo, elle devrait ressembler à ceci : les parents devront solliciter l’avis du directeur d’école (ou du pouvoir organisateur dans l’enseignement officiel) et du centre psycho-médico-social (CPMS). Si ces avis sont positifs, il faudra encore l’accord du ministère. Si le ministère dit non, et si l’école passe outre, l’élève maintenu en 3e maternelle n’entrera pas en ligne de compte pour le calcul de l’encadrement ; d’autre part, l’élève ne produira aucune subvention à son école.

Si la décision de faire redoubler est décidée par l’école, même topo : il faudra l’accord du ministère. Et s’il dit non : pas d’encadrement, pas de subvention pour l’élève retenu.

On résume : la procédure sera pesante et les écoles seront pénalisées en cas d’arrêt de l’enfant. Autant dire que le redoublement, rendu quasi impossible, deviendra réellement exceptionnel.

Arrêter l’enfant est inutile

Le dispositif, on l’a vu, part de l’idée que ce sont souvent les parents qui sont à l’origine du maintien en préscolaire. Et ce n’est pas faux. Beaucoup de gens pensent (à tort) que plus le redoublement est précoce, plus il est supportable par l’enfant – il a été maintes fois prouvé que c’est l’inverse. Ils estiment aussi que redoubler la 3e maternelle blindera l’enfant au point de vue scolaire et que la suite de sa scolarité en sera facilitée. C’est faux. Et bien des enseignants partagent ces croyances, solidement arrimées dans notre « culture scolaire. »

Atteinte à la confiance en soi

Commandée par l’ancienne ministre Simonet, une étude ULB-ULg, diffusée en 2012, avait fait le point sur le phénomène du redoublement en pré-primaire. Les chercheurs universitaires écrivaient ceci : « La répétition d’une année s’avère (…), dans quelques cas, légèrement positive pour les résultats scolaires durant l’année ou les deux suivantes, ce qui explique un peu mieux pourquoi les enseignants ont toujours cru, croient et continuent à croire que le redoublement remet en selle les élèves faibles. » Mais à moyen terme : « Les conséquences négatives sur le plan des apprentissages et de la confiance en soi de l’élève et, surtout, les risques accrus d’abandon scolaire ont été solidement confirmés. »

Qui redouble redoublera

La preuve ? L’étude universitaire avait analysé le parcours scolaire des enfants retenus en 3e maternelle. Et son rapport faisait constater que l’élève retenu connaissait, par la suite, un parcours scolaire plus chaotique que les autres élèves. Les élèves qui ont redoublé la 3e maternelle sont 49 % à atteindre la 4e primaire sans retard alors que cette part s’élève à 85 % chez les non-redoublants. Les chercheurs avaient relevé que ce (faible) taux de 49 % ne troublait guère les enseignants de terrain, estimant qu’il confirmait au fond leur diagnostic : si l’élève a redoublé au début primaire, c’est bien la preuve qu’il était faible et que j’avais raison de le faire doubler. Argument contraire, votre honneur : le fait que l’élève retenu en 3e maternelle redoublera au début primaire peut démontrer qu’il était donc inutile de l’arrêter en préscolaire. Deux : si l’élève s’enlise en primaire, c’est peut-être (surtout ?…) parce que le maintien en 3e maternelle l’a installé dans le doute de soi et de ses capacités.

Milquet restreint l’envoi dans l’enseignement spécialisé

L’école ordinaire envoie dans le spécial des enfants qui ont pour seul handicap de ne pas parler français. Ce sera désormais interdit. Et d’une façon générale, il faudra désormais prouver que le maintien de l’enfant dans l’enseignement ordinaire était impossible.

Temps de lecture: 2 min

Le décret-programme que Joëlle Milquet a fait adopter en gouvernement, mercredi, va brider le redoublement en 3e maternelle. Il ne fait pas que cela. Il prévoit trois mesures visant à réduire l’envoi d’enfants de l’ordinaire vers l’enseignement spécialisé – ce flux croît et est jugé excessif (le spécial scolarisait 35.421 élèves en 2014, soit 5 % de la population scolaire). Aussi, il a été établi, notamment par l’Observatoire des inégalités, que les enfants des milieux socialement défavorisés sont, proportionnellement, surreprésentés dans le spécial alors que celui-ci prend en charge des handicaps déliés de toute considération sociale (le spécial scolarise des enfants victimes d’un handicap mental, de troubles du comportement, de déficiences visuelles ou auditives ou, encore, de troubles de l’apprentissage (dyscalculie, etc.).

Première mesure : l’avant-projet signalera qu’un « manque de maîtrise de la langue de l’enseignement ou l’appartenance à un milieu social défavorisé ne constitue pas un motif valable d’orientation vers l’enseignement spécialisé. »

La deuxième mesure ne vise que le spécialisé de type 1 (handicap mental léger), de type 3 (troubles du comportement) et le type 8 (troubles de l’apprentissage). Soit des enfants qu’il est parfois possible de maintenir dans l’ordinaire au prix d’un encadrement renforcé et de moyens adaptés. Si des élèves relevant de ces trois types sont envoyés de l’ordinaire vers le spécial, le rapport d’inscription devra « décrire l’accompagnement et les aménagements raisonnables mis en place dans l’enseignement ordinaire et démontrer que ceux-ci se sont révélés insuffisants pour assurer un apprentissage adapté aux besoins spécifiques de l’élève. »

Trois : à chaque fois qu’un enfant, devant relever du spécial, sera maintenu/envoyé dans l’ordinaire, on accordera 4 périodes d’encadrement à son école, ces périodes étant prises en charge par des profs du spécialisé. Ce sera 16 périodes au 3e degré du secondaire (8 prises en charge par des profs du spécial, 8 par des profs de l’ordinaire), sauf pour les élèves des types 1 (handicap mental léger), 2 (handicap mental lourd) et 3 (troubles du comportement) – pour eux, on en restera à 4 périodes.

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