Voile : « Ils sont 5 ou 6 à pouvoir gagner le Vendée Globe », selon Armel Le Cléac’h

Jérémie Lecaudey
Jérémie Lecaudey

Successivement classé deux fois 2e puis 1er des trois dernières éditions du Vendée Globe, Armel Le Cléac’h (43 ans) vit pour la première fois depuis 2008 ce tour du monde à la voile, sans escale et sans assistance, les deux pieds sur terre. Ce qui ne l’empêche pas de se passionner pour cette neuvième édition qui, à deux semaines environ de son terme, est des plus indécises, avec neuf bateaux réunis en 245 milles nautiques (450 km environ), et six navigateurs capables de revendiquer la victoire : les Français Dalin, Burton, Ruyant, Seguin, et Bestaven, ainsi que l’Allemand Herrmann ! « Même depuis la terre, cette course est passionnante ! », s’exclame le Breton désormais occupé par la construction de son maxi trimaran dont la mise à l’eau est prévue en avril en vue d’une participation à la Transat Jacques Vabre, puis à la Route du Rhum 2022. « Je ne suis pas ça heure par heure, mais j’aime regarder le routage de chacun, et puis je participe à la Virtual Regatta, comme plus d’un million d’autres personnes ! »

Un bel indice de la popularité de cette épreuve. Qui reste le graal absolu de la course au large ?

Pour la course en solitaire, oui. C’est la plus longue et la plus dure, une vraie référence. Mais au-delà de la course, c’est aussi une aventure. Et je pense qu’on a besoin de ça pour le moment.

Une aventure qui offre des émotions très variées, comme a pu en témoigner Clarisse Crémer, la fille qui vous a succédé au sein de l’écurie Banque Populaire au départ de cette course ?

C’est vrai qu’en plus de réaliser une belle course (NDLR : elle est actuellement 12e et 1ère des six femmes à avoir pris le départ), elle est très douée pour communiquer. Elle sait comment partager ses émotions. Elle arrive à faire vivre sa course. C’est vrai que ma génération de marins a tendance à ne pas tout montrer ou tout raconter, parce qu’on n’a pas l’envie ou le talent pour le faire. Aujourd’hui, les nouveaux marins ont cette culture. Et puis les moyens de communication ont aussi évolué. C’est sympa pour le public qui a le sentiment de vivre la course de l’intérieur.

Vous êtes désormais tourné vers l’Ultim, avec la construction du maxi trimaran Banque Populaire XI. Quels seront vos prochains défis ?

La transat en double Jacques Vabre, qui partira en octobre du Havre. La Route du Rhum en 2022, un objectif très important. Et en 2023, la Brest Océans, première édition d’un tour du monde en solitaire en Ultim. Ce sera le Vendée Globe, mais en Ultim, ce qui ne s’est jamais fait. Cela s’annonce incroyablement difficile car on est très peu de marins à pouvoir maîtriser ces bateaux dans un tour du monde. Certains l’ont fait, moi pas encore. Ce sera pour moi un nouveau challenge.

La Route du Rhum, vous en prendrez le départ avec un sentiment de revanche, 4 ans après y avoir chaviré ?

Oui, bien sûr ! Cela a été un coup très dur pour moi : le naufrage, puis le fait que le bateau n’a pas pu être reconstruit, c’est pour ça qu’on a entrepris la construction d’un nouveau trimaran. Avec le Vendée Globe, le Rhum reste l’épreuve la plus mythique de la course au large.

« Dans une course comme le Vendée Globe, arriver est déjà une victoire »

L’évocation de ce naufrage rappelle bien sûr celui de Kevin Escoffier, début décembre. Alors que le grand public s’intéresse de loin à la course au large, on a ressenti un engouement soudain et certain autour de ce qui aurait pu être un drame. Comment vivez-vous ce genre de chose, alors que pour vous, la performance sportive autour d’une telle épreuve vous intéresse davantage ?

C’est vrai que ce sont des événements très forts et heureusement assez rares. Mais ça reste un accident. Et comme l’actu se focalise sur le sauvetage, le public s’y intéresse d’autant plus que la compétition passe au second plan à ce moment-là. Ça n’existe pas que pour la course au large : quand des mineurs chiliens sont restés bloqués dans une mine pendant des semaines, il y a quelques années, tout le monde suivait leur sauvetage. Pour en revenir à la voile, cet engouement momentané du grand public reste positif, car cela a été l’occasion pour notre sport de mettre en avant ses valeurs de solidarité et de transparence. De courage aussi. Un moment pendant lequel on a pu oublier un petit peu le côté superficiel de la vie. Ce sont de belles histoires, et les gens en ont sans doute besoin encore plus pour le moment. Maintenant, je reconnais aussi que cet événement aura sans doute connu un retentissement plus grand que ne connaîtra l’arrivée du 3e ou du 5e de cette course.

Revenons à celle-ci. Avec une bonne nouvelle pour vous d’abord : votre record de 74 jours ne sera pas battu cette fois-ci. Ça fait plaisir ?

Disons que quand j’ai pris le départ il y a 4 ans après mes deux 2es places, mon seul objectif était de gagner ! Peu importe le nombre de jours. Puis le record est venu comme un petit bonus. Mais il faut relativiser : dans une course comme le Vendée Globe, arriver est déjà une victoire. Puis le classement importe ; pas le temps qu’on a mis, car celui-ci dépend essentiellement de la météo. Or, si on a eu des conditions particulièrement favorables il y a 4 ans, c’est exactement l’inverse qui s’est passé cette fois-ci. Pour être plus précis, disons que la météo a été assez fidèle à ce qu’on peut trouver dans les différentes mers visitées. Mais disons que c’est l’enchaînement d’épisodes difficiles qui a été marquant dans cette édition-ci.

Avec de grosses conséquences…

Oui, à commencer pour les huit bateaux neufs construits pour cette édition. On n’en dénombre plus que trois, et ils sont loin d’être aussi intacts qu’au premier jour, ce qui est normal. Ils ne sont donc plus en mesure de donner leur pleine puissance. Il y a aussi eu le naufrage de Kevin qui a calmé les ardeurs de certains, je pense. Mais c’est bien : c’est une gestion de course intelligente. Corollaire à cela : on a toujours 26 bateaux en course, sur les 33 au départ, c’est un record (NDLR : d’habitude, la moitié de la flotte n’arrive pas). Et puis les bateaux à dérive ont pu donner leur plein potentiel, ce qui leur a permis d’être encore au contact des bateaux à foils. Bref, cela a contribué à ce que mon record soit préservé. C’est bien : ça me donne la garantie qu’on parlera à nouveau un peu de moi au départ de la prochaine édition… (rires)

Ces fameux foils étaient au cœur de toutes les discussions avant le départ. Peut-on dire qu’ils ont raté le rendez-vous ?

Comme je l’ai dit, la météo a joué un très gros rôle cette année. Mis à part une petite incursion en tête de Damien Seguin au tout début, puis de Jean Le Cam un peu plus tard, c’est toujours un foiler qui a été en tête, et ils y sont toujours. Après, on sait que dans les mers du sud notamment, mais aussi dès la descente de l’Atlantique, on a vu que ces bateaux à foil dernière génération avaient plus de mal à faire le trou. Mais je pense quand même que les conditions de ces deux dernières semaines de course vont leur donner un avantage clair. La victoire et même le podium leur sera réservé. Si je repartais demain à l’assaut du Vendée Globe, je dessinerais à nouveau un bateau à foils. Il y aura peut-être juste une réflexion à avoir au sujet de leur taille afin d’être plus adapté aux conditions si particulières de cette course unique en son genre.

« Le confinement a impacté le temps de préparation »

Michel Desjoyeaux déclarait récemment dans une interview à « Voiles et Voiliers » que la nouvelle génération de skippers avait aussi moins souvent l’occasion de se frotter à des conditions extrêmes, et qu’on l’avait notamment constaté en début de course, quand des gars comme Thomson ou Le Cam avaient foncé sans rechigner sur la tempête Thêta, tandis que les autres avaient préféré contourner cette dépression, quitte à y laisser pas mal de temps.

C’est vrai qu’on a senti que ces marins embarqués sur de nouveaux bateaux n’avaient peut-être pas eu le temps nécessaire aux réglages que requiert une telle embarcation. Le confinement a aussi impacté fortement le temps de préparation. Du coup, à certains moments de la course qui leurs semblaient favorables on a vu ces nouveaux skippers en garder sous le pied et ne pas permettre à leur bateau de déployer leur pleine puissance. Sans compter qu’ils ont également eu des avaries. Tout cela mis bout à bout les a sans doute empêchés d’accrocher l’un ou l’autre système météo favorable qui auraient pu leur permettre de creuser un écart significatif, dès lors difficile à combler par les autres ensuite. Mais encore une fois, il est facile de dire ça quand on est assis à terre devant nos écrans. Le plus intéressant sera d’en parler avec les marins à leur arrivée. On sait qu’ils ne racontent pas tout non plus pendant la course…

Cette fois pourtant, ils risquent de devoir se dévoiler un peu plus en marge de ce sprint final ! On se souvient que votre duel avec François Gabart pendant votre remontée de l’Atlantique (2012-2013) avait donné lieu à un fameux poker menteur entre vous deux. Doit-on s’y attendre à nouveau ?

La grosse différence ici, c’est qu’à l’époque, on n’était qu’à deux ! Du coup, François n’avait eu qu’à me surveiller. Ici, c’est très différent, car le leader, qui a tendance à changer pas mal de ces jours-ci, ne va pas pouvoir se permettre de marquer les huit concurrents qui l’entourent. Donc ça va ouvrir complètement le jeu. Il est clair que certains vont tenter des coups et prendre des risques à un certain moment. On va aussi voir davantage le plein potentiel des bateaux, alors que les conditions devraient se stabiliser. La fatigue des bateaux et des marins va aussi entrer en ligne de compte de manière plus importante. En fait, on peut considérer qu’on vit un nouveau départ, et que 5 ou 6 de ces neuf bateaux sont capables de jouer la gagne. Cent milles d’écart, ça commence à jouer dans ces conditions-là.

Les « compensations » données aux navigateurs qui se sont déroutés pour sauver Kevin Escoffier (16h15 à Jean Le Cam, 10h15 à Yannick Bestaven, et 6 heures à Boris Herrmann) ne vont-elles pas plomber cette fin de course ?

C’est clair que ça va être une donnée supplémentaire très importante, mais j’espère qu’elles ne pèseront pas trop dans le décompte final. Les marins n’y pensent pas trop pour le moment. Et de toute façon, ceux qui n’ont pas de bonifications n’ont aucune raison de tergiverser : il faut y aller !

Elles sont justes, ces compensations ? Un membre du jury a déclaré après avoir rendu son verdict : « On doit viser à être les moins injustes possibles »…

Il n’est jamais facile d’estimer ce genre de chose, mais ce jury a pris le temps avant de rendre son verdict (NDLR : deux semaines). Je pense que ça a été fait en bonne intelligence, par un jury international, épaulé par une série de spécialistes. Je pense qu’il n’y a pas débat là-dessus : je n’ai pas entendu les skippers se plaindre de quoi que ce soit. Disons que certains ont un joker pour l’arrivée. Mais pas tous le même.

 
 
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