«Vous avez de ces mots»: ce {toiturier} qui tutoie les sommets

«Vous avez de ces mots»: ce {toiturier} qui tutoie les sommets
D.R.

Le salon Batibouw revient, en toute virtualité, et avec lui des pelletées de mots et d’expressions spécifiques à ces Belges qui ont une brique dans le ventre, choisissent volontiers le clé sur porte et font la fête lorsque leur maison est sous toit.

À ce propos, comment appelez-vous l’homme – ou la femme – de l’art, qui fait ou qui répare la toiture d’une maison ? Un récent sondage effectué sur Twitter et Facebook a permis de tester, pour la Wallonie et Bruxelles, les appellations en usage. Avec quelques surprises à la clé…

Tirons la couverture

Évoquons d’abord les dénominations empruntées aux langues régionales, de diffusion très restreinte aujourd’hui. Selon les endroits, vous pouvez faire appel au chayteû (variantes : chèyteû, scayteû, hayteû), littéralement écailleur, c’est-à-dire celui qui place des chayes (ou chèyes, scayes, hayes). Les « écailles » sont en réalité de fines ardoises, à distinguer des pierres plates grossièrement taillées qui formaient jadis de lourdes couvertures de toit et que l’on appelle parfois chèrbins (ou hèrbins). Vous pouvez aussi vous adresser au pan’teû – littéralement panneteur – qui place des pannes, équivalent belge de la tuile française.

Mais un trio bien plus en vue se dégage des centaines de réponses aimablement fournies par les personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux. Et une appellation récolte près des deux tiers des suffrages : couvreur, employé tant en Wallonie qu’à Bruxelles, avec une intensité variable selon les régions. Pour les dictionnaires usuels du français, il s’agit de la forme « de référence », celle que l’on retrouve dans les documents officiels (diplômes, répertoires). Connu depuis le XIIIe siècle, ce mot a même été adopté dans certaines variétés de wallon sous la forme covreû (ou couvreû).

À la différence des dénominations dialectales déjà citées, couvreur ne renvoie pas à un matériau précis. De ce point de vue, il peut être considéré comme générique, ce qui est un atout pour sa diffusion. Mais le score enregistré en sa faveur dans le sondage est sans doute aussi dû au fait que certaines personnes, lorsqu’elles s’expriment sur les réseaux sociaux, privilégient des formes jugées correctes plutôt que des formes perçues comme régionales.

Effaçons l’ardoise

Dans le sondage, ardoisier arrive en troisième position et ce résultat pourrait en surprendre plus d’un. Il y a quelques décennies en effet, ce nom était largement diffusé tant à Bruxelles qu’en Wallonie, au point de figurer dans tous les inventaires de belgicismes comme solide concurrent de couvreur. Son déclin paraît pourtant bien réel, pour des raisons diverses.

L’une d’elles est la raréfaction de l’ardoise comme matériau de couverture du toit. Associant la profession au produit employé, certains répugnent à utiliser ardoisier pour quelqu’un qui travaille avec des tuiles ou d’autres types de revêtement. L’argument convainc, mais il a ses limites : vous continuez de faire appel au plombier alors que le plomb est banni depuis longtemps de vos canalisations.

On sait par ailleurs que ardoisier désigne également une personne qui travaille dans une carrière d’ardoise, usage qui appartient au français général. Sans doute y a-t-il là risque de confusion. Mais rien de déterminant : la plupart des cas d’homonymie ne posent guère de problème en contexte. Et je note que la diffusion du nom ardoisier au sens de « couvreur » est plus forte dans les régions de l’est et du sud de la Wallonie, là où les ardoisières sont fréquentes.

Toiturons, toiturons

Reste l’invité surprise de l’enquête, le nom toiturier. À ma connaissance, il ne figure dans aucun inventaire de belgicismes, ni dans les dictionnaires « participatifs » qui accueillent à bras ouverts les particularismes. Mais il est bel et bien attesté aujourd’hui, tant à Bruxelles qu’en Wallonie où il devance ardoisier.

Sa formation est on ne peut plus classique : le suffixe -ier s’applique à une personne qui exerce une activité professionnelle et s’ajoute à une base qui désigne le lieu ou le poste de travail : caissier, magasinier, portier. L’association avec toiture, plutôt qu’avec un matériau de recouvrement, lui confère un caractère générique qui lui permet de rivaliser sur ce plan avec couvreur.

Mais d’où sort ce régionalisme qui a échappé aux radars des chasseurs de belgicismes ? Vraisemblablement du centre du pays – Bruxelles ou ses environs –, d’après trois indices que je vous soumets. Le premier, ténu, est que les personnes ayant déclaré ne pas connaître toiturier ont des accointances wallonnes. Le second, plus solide, est une note de Cléante, dans Tours et expressions de Belgique (2000, p. 9), qui signale que l’aire de diffusion de certains belgicismes peut se limiter à une seule ville ; il donne l’exemple de toiturier, uniquement connu, selon lui, à Wavre (Brabant wallon).

Le troisième indice, quelque peu discordant par rapport à l’observation de Cléante, m’a été fourni par le linguiste Jacques Pohl. Il s’agit d’un papillon de la firme bruxelloise Cobera s.a., qui propose une offre variée de services assurés par des plombiers, des vitriers et des… toituriers. Le mot n’est accompagné d’aucune glose, ce qui signifie qu’il est considéré comme connu des clients potentiels de la firme.

Mais ce feuillet publicitaire recèle une autre information, tout aussi intéressante. Jacques Pohl y a ajouté la mention manuscrite : « décembre 1978 ». Voilà qui fait remonter notre toiturier à plus de quatre décennies. Nous avons donc affaire à un mot qui a sommeillé à l’ombre de deux rivaux, avant d’évincer l’un d’entre eux, ardoisier, sans doute ressenti comme plus régional ou plus spécifiquement lié à un matériau de recouvrement.

L’autre, couvreur, protégé par son statut d’appellation officielle, paraît intouchable. Ne le criez cependant pas sur tous les toits : toiturier est un belgicisme qui monte, qui monte…

 
 
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