Le prince saoudien MBS a autorisé le meurtre de Jamal Khashoggi, selon les renseignements américains

Les Etats-Unis ont publiquement accusé vendredi le puissant prince héritier d’Arabie saoudite d’avoir «validé» l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et annoncé de premières sanctions, au risque d’une crise entre les deux pays alliés.

«Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane a validé une opération à Istanbul, en Turquie, pour capturer ou tuer le journaliste saoudien Jamal Khashoggi», écrit la direction du renseignement national dans un rapport de quatre pages, déclassifié à la demande du président Joe Biden alors que son prédécesseur Donald Trump l’avait gardé secret.

«Le prince héritier considérait Khashoggi comme une menace pour le royaume et plus largement soutenait le recours à des mesures violentes si nécessaire pour le faire taire», ajoute-t-elle.

Le rapport souligne que le jeune dirigeant, surnommé MBS, disposait depuis 2017 d’un «contrôle absolu» des services de renseignement et de sécurité, «rendant très improbable l’hypothèse que des responsables saoudiens aient pu conduire une telle opération sans le feu vert du prince».

Le renseignement américain publie une liste d’une vingtaine de personnes impliquées dans l’opération commando, dont l’ex-numéro deux du renseignement saoudien Ahmed al-Assiri, proche de MBS, et de l’ex-conseiller de ce dernier à la Cour royale Saoud al-Qahtani, tous deux blanchis par la justice de leur pays.

Restrictions de visas

Le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken a annoncé dans la foulée des restrictions de visas pour 76 Saoudiens, dont l’identité n’a pas été dévoilée, dans le cadre d’une nouvelle règle, baptisée «Khashoggi ban», ou «interdiction Khashoggi», visant à interdire d’entrée aux Etats-Unis toute personne accusée de s’attaquer, au nom des autorités de son pays, à des dissidents ou journalistes à l’étranger.

Washington a aussi annoncé des sanctions financières contre une unité d’intervention spéciale et contre Ahmed al-Assiri.

Le général Assiri, un influent militaire, avait été mis en accusation mais acquitté par la justice saoudienne. La justice turque l’accuse de son côté d’être un des commanditaires du meurtre du journaliste saoudien intervenu en octobre 2018 dans le consulat de son pays à Istanbul.

Le président Biden, qui avait jugé, avant son élection en novembre, que le royaume du Golfe devait être traité comme un Etat «paria» pour cette affaire, a tenté de déminer le terrain en appelant jeudi au téléphone le roi Salmane pour la première fois depuis son arrivée à la Maison Blanche.

S’il a mis l’accent sur «les droits humains universels» et «l’Etat de droit», il a aussi adressé un satisfecit au monarque pour la récente libération de plusieurs prisonniers politiques. Et il a évoqué «l’engagement des Etats-Unis à aider l’Arabie saoudite à défendre son territoire face aux attaques de groupes pro-Iran», selon la présidence américaine.

Corps démembré

Critique du pouvoir saoudien après en avoir été proche, Jamal Khashoggi, résident aux Etats-Unis et chroniqueur du quotidien Washington Post, avait été assassiné le 2 octobre 2018 dans le consulat de son pays à Istanbul par un commando d’agents venus d’Arabie saoudite.

Son corps, démembré, n’a jamais été retrouvé.

Après avoir nié l’assassinat, Ryad avait fini par dire qu’il avait été commis par des agents saoudiens ayant agi seuls. A l’issue d’un procès opaque en Arabie saoudite, cinq Saoudiens ont été condamnés à mort et trois autres à des peines de prison -- les peines capitales ont depuis été commuées.

Cette affaire a terni l’image du jeune prince héritier, véritable homme fort du royaume rapidement désigné par des responsables turcs comme le commanditaire du meurtre malgré les dénégations saoudiennes.

Le Sénat des Etats-Unis, qui avait déjà eu accès aux conclusions du renseignement américain, avait aussi jugé dès 2018 que le prince était «responsable» du meurtre.

Mais Mike Pompeo, alors secrétaire d’Etat de Donald Trump, avait lui affirmé que le rapport de la CIA ne contenait «aucun élément direct liant le prince héritier à l’ordre de tuer Jamal Khashoggi».

«J’ai sauvé sa peau»

Et l’ex-président républicain n’avait jamais voulu publier ce rapport ni blâmer publiquement Mohammed ben Salmane, pour préserver l’alliance avec Ryad, pilier de sa stratégie anti-Iran, premier exportateur mondial de pétrole brut, et gros acheteur d’armes américaines.

Les photos de Mike Pompeo, tout sourire, aux côtés de MBS avaient apporté de l’eau au moulin des détracteurs de la diplomatie trumpiste, accusée d’avoir couvert l’assassinat.

«J’ai sauvé sa peau», a d’ailleurs reconnu, après coup, le milliardaire républicain auprès du journaliste américain Bob Woodward.

L’administration Trump avait émis des sanctions à l’encontre d’une douzaine de responsables saoudiens subalternes.

Le groupe de pression Open Society Justice Initiative a appelé le gouvernement américain à prendre «des sanctions financières et des interdictions de voyage contre le prince héritier» et à «suspendre toutes les ventes d’armes à l’Arabie saoudite».

Washington a d’ores et déjà prévenu que Joe Biden entendait «recalibrer» sa relation avec Ryad, en ne parlant qu’au roi et non au prince, interlocuteur privilégié de Donald Trump, et en mettant l’accent sur les droits humains.

Il a aussi mis fin au soutien américain à la coalition militaire, dirigée par les Saoudiens, qui intervient dans la guerre au Yémen, et tente de renouer le dialogue avec l’Iran, grand ennemi régional de l’Arabie saoudite.

 
 
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