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Ce Pape qui affole la droite américaine

François Ier multiplie des déclarations et des engagements qui déplaisent aux Républicains US. A l’approche des élections présidentielles de 2016, ils s’inquiètent de l’influence sur les américains.

Chroniqueur Temps de lecture: 5 min

Les catholiques conservateurs américains en laisseraient presque tomber leur missel. Mais quelle mouche a piqué le pape François, que l’on avait dit si docile, si conforme et si classique ? Depuis quelques mois, l’ancien prélat argentin multiplie des déclarations et pose des gestes qui perturbent profondément la droite républicaine, habituée depuis de longues années aux bénédictions de l’Eglise.

Le Pape s’en est d’abord pris aux dogmes conservateurs qui compliquent depuis des décennies la relation des Etats-Unis avec l’Amérique latine. A propos de Cuba d’abord, ce pays dirigé par un parti communiste intransigeant, mais dont le président, Raul Castro, a récemment évoqué son retour à la foi chrétienne : la détente entre La Havane et Washington doit beaucoup à l’entregent du Vatican. François 1er, qui avait été très discret lors des tumultueuses années 1970-80 en Amérique latine, a aussi remis en cause la politique conservatrice de Jean-Paul II, qui, mu par son anti-communisme, s’en était pris rudement à la gauche chrétienne et aux « évêques rouges ». En février, il a débloqué la procédure de béatification de Monseigneur Oscar Arnulfo Romero, l’archevêque des pauvres (et docteur honoris causa de l’université de Louvain) assassiné en 1980 au Salvador par des escadrons de la mort d’extrême droite. Plus audacieusement encore, il a reçu à Rome le théologien péruvien Gustavo Gutierrez, l’un des théoriciens de la « très subversive » Théologie de la Libération, qui avait été ostracisé par Jean-Paul II. Dans les milieux conservateurs américains, habitués à confondre les catholiques progressistes avec les bolcheviques, ces gestes ne sont pas loin de ressembler à une apostasie.

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Le pape François s’est également aventuré dans le champ de mines du conflit israélo-palestinien. A la mi-mai, il a signé un traité avec l’Autorité palestinienne, canonisé deux religieuses locales et qualifié Mahmoud Abbas d’« ange de la paix ». A la stupéfaction des néo-conservateurs américains, qui pensaient que les massacres de Chrétiens par des groupes islamistes et l’intolérance religieuse des Etats musulmans au Moyen-Orient allaient définitivement ancrer l’Eglise catholique dans le camp pro-israélien.

L’Encyclique qui déplaît

De surcroît, la droite républicaine se prépare avec angoisse à la publication dans les prochaines semaines d’une Encyclique sur l’environnement qui devrait prendre le contre-pied de ceux qui nient le réchauffement climatique. Très nombreux au sein du Parti républicain, ces « négationnistes » se demandent aujourd’hui pourquoi, diable, John Boehner, le très catholique et très conservateur président républicain de la Chambre, a invité le Pape à s’adresser en septembre prochain au Congrès. En avril, certains de leurs lobbyistes se sont rendus en urgence au Vatican, où se tenait un synode sur le climat, pour tenter de désamorcer la bombe.

Les démocrates n’en croient pas leur chance. C’est presque un miracle qui s’opère devant leurs yeux. Même si, depuis quelques années, le nombre d’Américains sans affiliation religieuse s’accroît, le vote catholique reste un enjeu considérable aux Etats-Unis. Il représente plus d’un cinquième de l’électorat. Il est aussi assez versatile et peut donc faire la différence lors de scrutins serrés. Depuis les 82 % obtenus en 1960 par John F. Kennedy, premier président catholique de l’histoire américaine, l’électorat « papiste » a oscillé comme un encensoir : après un coup de foudre pour Ronald Reagan en 1980 et 1984, les catholiques sont revenus majoritairement au sein du Parti démocrate et ont choisi Obama en 2008 et 2012, mais l’écart avec les Républicains s’est très fortement réduit.

« Un Pape marxiste »

Or, la tonalité que le pape François a introduite dans les débats américains bouleverse toutes les liturgies républicaines et cautionne en particulier l’approche de la gauche du Parti démocrate. Comme le note le célèbre chroniqueur catholique E. J. Dionne dans le mensuel The American Prospect, là où Jean-Paul II et Benoît XVI privilégiaient des thèmes proches des dogmes républicains (l’homosexualité, l’avortement, l’euthanasie), le pape François met surtout en avant des idées de justice sociale, de respect de l’environnement, de solidarité, de refus d’une société dominée par la course à l’argent. Le label catholique, si commode pour condamner des démocrates libéraux et libertins, échappe désormais aux conservateurs, qui sont d’autant plus inquiets que le pape, homme de pouvoir, place ses hommes à la tête d’épiscopats importants, là où ses deux prédécesseurs avaient casé des conservateurs.

« Le Pape est un marxiste », a rugi Rush Limbaugh, l’un des plus influents chroniqueurs radiophoniques de droite. Son discours peut sans doute chauffer des salles lors des élections primaires républicaines, souvent très primaires en effet, dominées par le Tea Party et ses ultras. Mais les candidats à l’investiture du Parti républicain, en premier lieu les catholiques Jeb Bush, Marco Rubio, Chris Christie et Rick Santorum, savent qu’il serait dangereux, dans la perspective des élections générales de novembre 2016, de s’en prendre directement à un homme qui séduit 70 % des Américains et 90 % des catholiques. Paradoxalement, aujourd’hui, ce sont les Démocrates qui prêchent la loyauté à Rome, après avoir pesté pendant de longues années contre les diktats du Vatican. Et ce sont les Républicains, jusque-là si ultramontains, qui s’évertuent à réduire l’influence d’un Pape qui a changé de bréviaire.

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