Carte blanche: «Nos libertés, leurs inégalités», retour sur les polémiques de la Boum du Bois de la Cambre

Carte blanche: «Nos libertés, leurs inégalités», retour sur les polémiques de la Boum du Bois de la Cambre

Revenons au Bois et retournons à Cureghem. Les polémiques autour de la Boum du Bois de la Cambre ne sont pas encore éteintes qu’un peu plus loin, à Anderlecht, dans le quartier de Cureghem, on s’apprête à commémorer la mort du jeune Adil qui s’est produite il y a exactement un an dans des circonstances qui restent « indéterminées ».

Dans les deux cas, il s’agissait de jeunes gens occupant l’espace public en temps de Covid afin d’y faire valoir leur désir de se rencontrer, de se réunir avec des amies et des amis, de n’être pas cloitrés chez eux. Dans les deux cas, ces jeunes agissaient en contravention avec des arrêtés ministériels connus de tous. Dans les deux cas, il y a eu intervention policière. Dans les deux cas, il y a eu des dégâts humains. Des blessés d’un côté. Un mort de l’autre. Malgré la gravité des faits, le traitement donné à la mort d’Adil à Cureghem n’est pourtant pas celui auquel ont eu droit les désobéissants du Bois.

Ce n’est pas tant l’intensité de la réponse policière qui me fait dire cela : après tout, la jeune fille renversée par la charge d’un cheval lors de la Boum de la Cambre aurait pu, elle aussi, subir de plus graves traumatismes. Non : c’est que notre regard lui-même sur ces événements n’est pas un regard neutre, ni égal. Notre regard est inégal. Notre regard rend ces événements inégaux. Cette inégalité dans la considération et dans le commentaire de « ce qui nous arrive » en ces temps de pandémie m’apparaît comme un marqueur fort de la division sociale et sociologique qui est à l’œuvre depuis plus d’une année aujourd’hui et singulièrement depuis le « deuxième confinement ».

Les événements du Bois nous ont montré que la situation géographique où l’on désobéit compte. Il n’y a rien à faire, le bas de la ville n’est pas le haut de la ville. Tout le monde n’y est pas suspect de la même manière. Je ne suis pas en train de dire que tous les pique-niqueurs du Bois appartiennent à la frange la plus aisée du pays. Non, ce que je dis c’est que personne n’a invité à une Boum à Cureghem pour y faire valoir ses libertés de se rencontrer, de se réunir, de se déconfiner. Comme si on savait que cette question y était d’office déplacée.

Car des milliers de personnes en Belgique et notamment à Cureghem n’ont pas dû attendre le confinement pour voir leurs libertés ou plutôt leurs droits les plus fondamentaux bafoués. Une famille sur trois à Bruxelles et une famille sur cinq en Belgique galèrent depuis des années pour pouvoir s’offrir ce dont aujourd’hui, la classe moyenne et supérieure, est privée. Ce n’est pas des cours à distance que ces jeunes souffrent, c’est de l’impossibilité financière de s’offrir une inscription aux études supérieures. Ce n’est pas de l’interdiction d’inviter des amis à la maison qu’ils souffrent, c’est de vivre dans un logement tellement exigu et souvent mal chauffé qui leur fait honte et leur rappelle en permanence leur précarité. Ce n’est pas le télétravail qui leur blesse les yeux, mais l’absence de travail et de perspectives même d’emploi. C’est de devoir obéir à un marché immobilier qui tourne fou et laisse les propriétaires louer des appartements insalubres à des prix exorbitants.

Alors oui je m’indigne. Je m’indigne que les jeunes et moins jeunes au Bois de la Cambre ou ailleurs s’indignent de l’amenuisement de leurs libertés plus que de l’extension des inégalités. Car les libertés dont il est question étaient déjà devenues des privilèges pour 20% de la population. Elles n’étaient déjà plus des biens communs, collectifs, immuables et généreux. Je m’indigne que la population préfère parler la langue de ces libertés plutôt que celle des inégalités. Elle oublie que les libertés ne sont pas automatiquement conductrices d’égalités, mais que les inégalités quand elles sont combattues puis éradiquées amènent toujours à de nouveaux droits et à de nouvelles libertés. Pour tout le monde.

Qu’est-ce qui apporte le plus de liberté, à la fin ? De refuser un vaccin ou de contribuer à obliger les firmes pharmaceutiques à rendre publics et au public les brevets sur les vaccins ? L’une de ces positions est un choix, l’autre est un combat. L’une circonscrit la liberté au domaine de l’individu qui décide pour lui, l’autre en fait un acte collectif qui engage le monde entier et notamment les pays du Sud.

Alors, maintenant que nous avons tous fait l’expérience de la privation de libertés, il est temps de nous indigner collectivement. Et d’arrêter de penser qu’en désobéissant aux mesures, nous désobéirons en même temps au virus. Car le virus continue de tuer et d’handicaper. Et particulièrement les plus fragiles de notre société. Encourageons-nous plutôt à poursuivre ou à entamer des gestes de solidarité avec celles et ceux que ces mesures affaiblissent économiquement, sanitairement, culturellement. C’est là qu’est la révolte. Le fonctionnement néolibéral qui nous a inondé de son idéologie et a mené des coupes budgétaires dans des domaines publics aussi essentiels que la santé ne peut pas s’en tirer comme ça et sortir vainqueur d’une situation qu’il a largement causée et aggravée.

Mais nous ne le ferons que si nous nous remettons d’accord. Nous savons que cette zoonose que nous connaissons n’est qu’un épisode de ce que nous sommes appelés à vivre. Les changements climatiques, la perte de biodiversité et l’appauvrissement des terres arables vont nous mener à devoir redéfinir très vite les libertés qui nous semblent essentielles et les égalités auxquelles nous tenons.

Alors ne perdons pas notre énergie à polémiquer sur la dangerosité du virus et portons notre regard au-delà de notre cercle. Indignons-nous ensemble de la répartition inéquitable de l’impact socioéconomique et psychosocial des mesures dont l’Etat est responsable. Si le gouvernement nous demande obéissance au bénéfice de tous, il est à tout le moins légitime d’exiger en retour sa protection sur les plans économiques et psychosociaux et la garantie d’une sécurité sociale réinvestie.

S’il y a une chose avec laquelle je suis d’accord avec celles et ceux qui défendent leur liberté, c’est de reconquérir celle de prendre part au débat public. Tous ces panels citoyens, ces mécanismes de dialogue, de débats, de mise en conflits et de propositions doivent être aujourd’hui déployés pour redéfinir notre position, en tant qu’habitantes et habitants d’un même espace politique, sur ce que nous appelons « nos » libertés et ce qui ne peut plus être « leurs » inégalités.

 
 
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