Chronique «Vous avez de ces mots»: on se le fait, ce {datif éthique}?

L’oral n’est pas le parent pauvre de l’écrit du point de vue des constructions linguistiques.
L’oral n’est pas le parent pauvre de l’écrit du point de vue des constructions linguistiques. - D.R.

Je paressais, sirotant un lait russe sur un sofa qui ne fait l’objet d’aucun scandale, quand me parvient l’aimable remontrance d’un lecteur assidu : à quand un billet sur un sujet grammatical ? Diantre ! Me serais-je laissé aller à une coupable indolence ? Un coup d’œil sur les récents sujets de cette chronique me convainc de l’évidence : il est grand temps de quitter les eaux tranquilles du lexique pour m’aventurer dans des flots plus agités.

Vous voulez de la grammaire ? Le plat du jour sera donc le datif éthique, spécialité qui, j’en suis sûr, vous est familière. Mais peut-être pas sous cette dénomination…

Le faire, pour débuter

Je ne vous ferai pas l’injure de préciser que ce datif est éthique, et non étique. Son histoire le prouve : il ne souffre pas de consomption. Mais qu’a-t-il d’éthique ? Rien dans le sens courant du terme : aucun datif ne défie les règles de la morale. Il faut remonter à l’Antiquité pour en saisir l’origine : il s’agit de ce que les grammaires latines appellent le dativus ethicus, parfois aussi appelé dativus iudicantis (de point de vue), dativus commodi (d’avantage) ou même dativus sympatheticus (vive la grammaire latine !).

Il y a donc un cas – le datif – qui marque le complément d’attribution (à qui, à quoi) et est appelé éthique parce qu’il exprime l’intérêt témoigné par le locuteur à l’action en cours ou parce qu’il sollicite l’attention de l’interlocuteur pour cette action. Un exemple parmi cent autres, tiré de Cicéron : « Alter tibi descendit de Palatio et aedibus suis », littéralement « L’autre, te [le voilà] qui descend du Palatin et de sa demeure ».

Ce tibi, pronom personnel de la deuxième personne au datif, prend le lecteur à témoin de l’action : la mise en scène d’un riche Romain, propriétaire d’une superbe maison sur le mont Palatin. Quel lecteur ? Celui qui entend la plaidoirie de Cicéron en faveur d’un certain Roscius. L’emploi du datif éthique est bien un procédé pour quémander ou retenir l’attention.

Se le faire, pour suivre

Fort bien, me direz-vous. Mais que vient faire ce datif éthique dans une langue qui ne connaît pas les déclinaisons ? Question pertinente, mais qui méconnaît la pérennité de certaines structures latines parvenues jusqu’à nous. Comme en latin, le datif éthique fonctionne en français contemporain avec les pronoms personnels des première et deuxième personnes, qu’ils soient toniques ou atones : moi, me, toi, te, nous et vous.

D’où des énoncés comme ceux-ci : je te l’ai secoué comme un prunier ; regardez-moi ce pauvre homme ; tu vas m’attraper un rhume ; il vous avait une allure de vagabond ; cette montée, nous allons nous la faire comme à l’entraînement. On remarquera, dans ces exemples, que les pronoms concernés ne sont pas nécessaires à la construction de l’énoncé : leur fonction n’est pas grammaticale, mais liée au contact que le locuteur souhaite établir avec son interlocuteur.

Ces pronoms sont appelés « explétifs », c’est-à-dire qu’ils ne jouent pas le rôle – syntaxique ou sémantique – qu’ils semblent jouer. On qualifie de la même manière le ne dans des énoncés comme je crains qu’il ne parte ou avant qu’il ne soit rentré, qui n’ont rien de négatif  ; l’article l’dans si l’on veut, qui n’est pas une consonne euphonique ou encore le pronom réfléchi se avec certains verbes comme se mourir, se moquer.

Te me le faire, pour finir

Ainsi donc, des siècles après Cicéron et consorts, nous employons le datif éthique à des fins purement énonciatives. Malgré cette illustre filiation, ce tour est généralement considéré comme familier en français et est donc à éviter dans un style soutenu.

Nous avons même élargi la sphère d’emploi de cette construction à la troisième personne. Il n’est pas rare d’entendre aujourd’hui ce type de phrases : on va s’écouter un petit extrait du dernier album d’Angèle ; elle se la joue relax ; on se boit un petit meursault ?

Parallèlement à ce qui a été observé pour les pronoms des première et deuxième personnes, le se n’a pas la fonction attendue. S’écouter n’est pas ici le verbe pronominal signifiant « écouter soi-même » ; se jouer n’a pas le sens « se moquer (de) » ; se boire est généralement employé pour la boisson (un vin se boit avec sagesse), non pour la personne qui boit. Comme les précédents, ces emplois du se montrent que l’aspect énonciatif l’emporte sur le grammatical.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Aux exemples déjà cités, on peut ajouter des variantes plus débridées : je te me lui aurais passé un de ces savons ; ils vont te me le détraquer, avec leurs bêtises ; tu vas te me le dégager en vitesse. Même Obélix y va d’un « Je vais te me les disperser, moi ! » qui déclenche le combat des chefs.

Ces séquences te me le, te me lui peuvent étonner à l’écrit, mais elles sont bien attestées à l’oral. Elles combinent deux mécanismes énonciatifs : celui du datif éthique (je vais te les disperser), suscitant l’attention pour le propos qui est tenu, et celui du me sollicitant l’intérêt pour l’énonciateur du propos. Cette différence dans la visée énonciative est parfois explicitée dans la terminologie : le datif éthique (ici te) est distingué du « datif d’intérêt » (ici me).

Cette structure nous rappelle que l’oral n’est pas le parent pauvre de l’écrit du point de vue des constructions linguistiques. Et cela, depuis les origines du français, au temps du dativus sympatheticus. Merci d’avoir dégusté ce datif roboratif. La prochaine fois, promis, on se le fera plus léger, le billet du week-end…

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