Foire du livre: Jean D’Amérique voudrait coudre un soleil sur les ténèbres haïtiennes

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Jean D’Amérique.
Jean D’Amérique. - Marie Monfils

Ce vendredi à 19 heures, la Foire du Livre donnera un coup de projecteur sur deux jeunes écrivains haïtiens. Face à Néhémy Pierre-Dahomey, 34 ans et auteur d’un deuxième roman (Combats, au Seuil, dont on parlera bientôt dans les Livres du Soir), on aura l’occasion de découvrir Jean D’Amérique, 26 ans à peine et déjà auteur de cinq livres. Après trois recueils de poésie et une pièce de théâtre (Cathédrale des cochons), le voilà qui publie son premier roman, Soleil à coudre, chez Actes Sud s’il vous plaît. On y assiste, dans une langue poétique fiévreuse, au destin tragique d’une jeune femme en quête de salut, sur fond de bidonville et de gangstérisme. La violence y est omniprésente. Pour le très jeune personnage féminin, « Tête fêlée », ce salut ne viendra que dans la quête d’un ailleurs, au détour d’instincts de survie.

Jean D’Amérique vit aujourd’hui entre Paris, Port-au-Prince… et Bruxelles qui, dit-il, « m’apaise et m’élève ». C’est sur une terrasse du parvis de Saint-Gilles que l’homme nous raconte son parcours. Né dans un petit village du sud-est d’Haïti, il monte à onze ans à Port-au-Prince, pour y poursuivre ses études. Il y vit dans différents quartiers populaires. « Ces lieux sont imprimés en moi, dit-il. Je sortais à peine de l’enfance et j’ai découvert brutalement la violence urbaine. Ce fut un apprentissage assez rude, au cœur d’une ville mouvementée, qui bouillonne sans cesse. »

De Tupac à Frankétienne

A son arrivée à Port-au-Prince, Jean est subjugué par la puissance du rap, alors très en vogue. « C’était l’âge d’or, à Haïti. J’ai été conquis par cette vague de poésie directe. » Il en est resté quelque chose, reconnaît l’écrivain. « Je suis très nourri par l’oralité, et l’importance du rythme. »

En exergue de son roman, une phrase du rappeur Tupac Shakur : « Est-ce que je survivrai jusqu’à l’aube, pour voir le soleil ? » Le rappeur américain a été assassiné en 1996 à Las Vegas. « Ce qu’il raconte fait écho à mon parcours. Ses paroles viennent des bas-fonds, connaissent le vécu de la marge. »

A l’adolescence, Jean D’Amérique, sous l’influence de quelques professeurs de lettres, découvre la littérature. Ses lectures des œuvres de Frankétienne ou Jacques Stephen Alexis sont un choc. Très vite, il se met à écrire. Puis, présente de petits textes, souvent poétiques, dans des cafés ou centres culturels. A vingt ans, voilà déjà son premier recueil (Petite fleur du ghetto).

Aujourd’hui, Jean D’Amérique est le directeur artistique du festival international Transe poétique, à Port-au-Prince. Il y invite des poètes haïtiens, français… ou belges, comme Milady Renoir ou la belgo-congolaise Lisette Lombé. Tout, dans son parcours littéraire, ramène sans cesse à la poésie. « C’est mon identité première, observe-t-il. Une histoire à raconter, ça ne suffit pas pour moi. Il faut une musique souterraine, qui est celle de la langue. Je suis d’abord poète. »

Le point commun entre son roman, sa pièce de théâtre et sa poésie ? On y parle d’errance, de migration, de l’expérience de la violence urbaine. Le tout avec pour paysage et décor la ville de Port-au-Prince.

Comment survivre ?

Dans Soleil à coudre, il y a tout cela. « Tout m’est venu à partir d’un personnage, “Papa”, qui est une figure métaphorique de la violence, à la fois physique et patriarcale. » Le roman suit pourtant la trajectoire de Tête fêlée, la belle-fille de “Papa” tombée du berceau dans un univers ultra-violent. « Comment construire sa vie au cœur de ce milieu ? Comment survivre ? Voilà les questions que se pose Tête fêlée, personnage complexe, avec lequel je me sens en profonde empathie. »

Dans son roman, Jean D’Amérique dépeint une société haïtienne gangrenée par la corruption et l’anarchie. Haïti, pour nous autres Occidentaux, se résume souvent, à travers la lunette de nos journaux télévisés, à un condensé de misère et de catastrophe, comme celle liée au tremblement de terre de 2010. « Et pourtant, Haïti, ce n’est pas que ça. La corruption et la violence, ce sont celles de l’Etat, pas du peuple. Le peuple haïtien se bat, dit non, est toujours debout. Et puis nous avons les lettres et les arts… »

Ce qu’il pense des mouvements antiracistes de Black Lives matter ? « Partout où l’être humain est discriminé, malmené, mon cœur y est déjà. De toute façon, mon expérience de vie m’oblige à être solidaire… »

A ne pas rater vendredi 14 mai

Par Jean-Claude Vantroyen

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12 h. Maurice Carême et le football. Le poète belge a écrit Le martyre d’un supporter, sans doute le premier roman au monde sur le football. Rossano Rosi et Thierry Luthers en parlent.

16 h. Carl Norac rencontre les enfants autour du conte musical Le carnaval des animaux sud-américains.

18 h. Annie Lulu et Sandrine Roudeix parlent « Familles, mode d’emploi ». La première a écrit La mer Noire dans les Grands Lacs (Juillard), la seconde Ce qu’il faut d’air pour voler (Le Passage).

20 h. Erri De Luca et Alain Damasio (photos) en conversation. Cela se passe à Bozar. Damasio (Les furtifs chez La Volte, Scarlet et Novak chez Rageot) est à Bruxelles, De Luca (Impossible chez Gallimard, Aller simple chez Poésie/Gallimard) a préféré rester à Rome. Si les parcours de ces écrivains engagés sont très différents, leurs œuvres littéraires convergent en direction d’une même dénonciation de la violence sociale, qu’elle s’exerce à travers les rapports sociaux de production, les inégalités entre pays riches et pauvres, le contrôle normatif de l’État ou encore ce que Damasio appelle le technocapitalisme. Le livestream peut aussi être gratuitement suivi sur le channel YouTube ou sur la page Facebook de Bozar.

Erri De Luca. Alain Damasio.

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