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Ihsane Haouach: «Je n’ai pas pu lui raconter ma journée…»

Ihsane Haouach a écrit un texte dans lequel elle revient sur ces dernières semaines.

Temps de lecture: 4 min

Je n’ai pas pu lui raconter ma journée. Elle avait bien commencé, pourtant. Une semaine après ma prise de fonction, ma joie s’estompe au rythme des obstacles. Des obstacles, sous forme de personnes, se dressent avec leurs principes théoriques, tellement beaux sur leurs lèvres et tellement injustes dans les faits.

Je voudrais oublier, me noyer dans la conversation. Mais je ne peux pas, je n’arrive pas. Mon téléphone vibre de messages de soutien, de félicitations, de questions, d’attaques, d’encouragements. Je coupe les notifications mais je ne peux m’empêcher de regarder.

De réseau en réseau, l’information se répand à grande échelle. Des personnes commencent à contester, certaines ma nomination, d’autres ma personne. Certaines me nomment, d’autres pas. Je suis décrite avec des termes que jamais je n’utilise pour moi-même. Un message me glace le sang : « Ne lis pas les commentaires, protège-toi. »

Je n’ai pas pu lui raconter ma journée. Il me regarde avec curiosité, une curiosité qu’aujourd’hui, je ne pourrais satisfaire. J’étais fatiguée, lasse. Je voulais juste être heureuse de ma nouvelle aventure.

Des fondamentalistes de la laïcité et extrémistes de tout bord se mettent à exposer tout ce que j’ai pu partager un jour dans ma vie, à retracer même où j’ai pu passer des vacances. Tout est devenu un sujet, une suspicion. Un acharnement sur ma personne, sur fond de débat idéologique… Plus le temps passe, plus la violence s’accentue. Si seulement les gens se contentaient d’être en désaccord. Une vraie chasse aux sorcières, où le bûcher est digital.

Pendant que je suis assise là, je deviens l’objet d’un débat médiatique, je deviens une polémique politique. Je ne suis plus, je n’existe plus en tant que personne, en tant qu’Ihsane Haouach. Je deviens un nom, un symbole… Des journalistes m’appellent, contactent mes proches, des connaissances d’université, d’école, des collègues… « Un journaliste m’a contacté, ne t’inquiète pas, nous sommes avec toi ! », me dit un camarade de classe.

Comme une condamnée, je fais l’objet d’enquêtes. De quel crime m’accuse-t-on déjà ? Celui de disposer de mon corps comme je le souhaite. Et mon libre arbitre ne va pas dans leur sens. L’inquisition de la « vérité unique » n’a-t-elle donc jamais quitté ces terres ?

Je me sens dépassée, je me sens impuissante. J’ai envie de dialoguer, mais je comprends que c’est impossible. J’espère que ça se calme. Qu’on puisse débattre en paix.

Faut dire que je ne suis pas tellement surprise. Ce n’est pas la première fois qu’on me parle de ce que j’ai sur la tête, qu’on ne me voit qu’à travers cet habit. Un tissu qui a autant d’interprétations imaginaires que les formes des nuages dans le ciel. On voit ce que l’on veut y voir. Et chacun y va de ses certitudes. Les nuances sont pour ceux qui le vivent, celles qu’on n’écoute pas, ou pas vraiment.

Je n’ai pas pu lui raconter ma journée. C’est trop dur. Je ne peux plus rester là à faire semblant. Les larmes montent. Je dois partir, m’isoler.

Non !

Je me rappelle m’être promis de ne plus jamais verser une larme pour ces gens-là. Ceux qui m’accusent sans me connaître, qui me jugent sans me voir. Ce jour où j’étais dans cet auditoire, où un professeur m’ordonna un choix impossible : ôter une partie de mon identité ou renoncer à mes études, mes ambitions, mon avenir. Ce jour où l’autorité a bafoué les droits humains par croyance d’un principe supérieur. Ce jour où on a enlevé mon humanité pour me voir comme un symbole. A coup d’encouragements intérieurs – « Reste forte, reste digne, ne faiblis pas » –, j’ai dialogué, écouté, argumenté. Ce fameux jour, j’avais tenu bon en public… mais craqué en privé. Trop de larmes avaient coulé. Mes yeux s’étaient vidés, mon cœur s’était serré, ma respiration s’était arrêtée. L’émotion était tellement forte que j’avais découvert le phénomène de dissociation. Je me voyais dans cet auditoire, j’étais spectatrice d’un triste événement pour nos libertés.

Ce jour-là, j’avais décidé de ne plus jamais laisser qui que ce soit m’abattre. Je suis Ihsane, je suis forte, je suis moi. Personne ne me définit, personne ne m’est supérieur et jamais, au grand jamais, je ne demanderai l’autorisation à qui que ce soit, pour faire quoi que ce soit.

Je n’ai pas pu lui raconter ma journée. Mais ma journée lui est parvenue. Son visage pâlit, ses yeux regardent avec inquiétude, son sourire se crispe.

Je me lève et lui jette un léger sourire : « Je vais bien. »

Ihsane Haouach: «Je me suis sentie agressée, j’envisage de porter plainte»

La commissaire du gouvernement à l’Institut pour l’égalité hommes-femmes envisage de déposer plainte contre Corentin de Salle. « Je ne suis pas pro-foulard, je défends la liberté de choix », plaide-t-elle.

Entretien - Temps de lecture: 10 min

Ce mercredi après-midi, lors du conseil d’administration de l’Institut pour l’égalité hommes-femmes, Corentin de Salle (MR), le directeur du centre Jean Gol, a demandé à Ihsane Haouach, commissaire du gouvernement, de s’abstenir de porter le voile lors de sa participation au conseil, ou de s’abstenir de siéger. Depuis sa nomination à la mi-mai par Sarah Schiltz (Ecolo), elle se trouve sous le feu des projecteurs, entre ceux qui la soutiennent et ceux pour qui sa nomination ne passe pas. Elle s’exprime pour la première fois, à titre personnel précise-t-elle.

Comment vous sentez-vous ?

Je me suis vraiment sentie super-agressée. Je m’attendais à un show mais je ne pensais pas que ça allait être une agression personnelle, que j’allais recevoir un ordre. C’était une attaque personnelle frontale qui avait pour but de m’intimider, de me faire craquer. Clairement, c’était une domination masculine envers une femme, il ne se serait jamais permis ce ton-là avec un homme. Je sentais vraiment une oppression, une tentative de domination. J’ai toujours voulu croire que c’était un débat sur la neutralité. Mercredi, j’ai compris que c’est un débat qui a un fond sexiste et raciste.

Sexiste et raciste, ce sont des mots forts, qui peuvent donner lieu à des actions en justice ?

Je l’envisage actuellement avec mon avocate.

Vous avez eu des contacts avec Georges-Louis Bouchez ou Corentin de Salle ?

Non, j’aurais aimé et j’aurais répondu présente. Mais, maintenant, la discussion, c’est fini, parce qu’on m’a attaquée personnellement. Sauf si on s’excuse. Parce que, oui, je demande des excuses. De celui qui m’a attaquée et de ceux qui ont commandité sa réaction qui n’était pas spontanée. Les précédents incidents m’inspiraient plus de la tristesse ; l’événement de mercredi m’inspire de la colère. Je suis entièrement disposée à débattre de la neutralité. Mais il faut entrer dans ce débat en étant prêt à changer d’avis. Et il doit être mené dans un environnement serein, pas sur les réseaux sociaux, où certaines personnes trouvent que je mérite ce bashing parce qu’ils ne sont pas d’accord avec moi.

Ces personnes-là, c’est qui ?

Cela reste une petite sphère sur Twitter, qui nage clairement avec l’extrême droite. Ces personnes ne disent pas forcément qu’elles sont d’extrême droite mais elles ont les mêmes propos et les mêmes attitudes. Je peux comprendre que, quand on ne baigne pas dans la diversité, on a peur des personnes qui en sont issues. Quand on s’enferme et qu’on les stigmatise, on va dans du fondamentalisme.

Vous dites vouloir débattre de la neutralité ?

La neutralité n’est pas une fin en soi, elle sert un objectif, l’égalité. La neutralité exclusive, ça devient une doctrine qui prend le pas sur tout. Quand on est trop dans des doctrines, c’est la base du fondamentalisme, on oublie pourquoi on défend ses principes. Si on se dit que l’objectif final, c’est l’égalité de traitement, il faut travailler là-dessus. Ceux qui défendent la neutralité d’apparence visent aussi la neutralité de traitement. On pense qu’il existe une neutralité d’apparence, elle n’existe pas, on véhicule tous quelque chose : on a une façon de s’habiller, une couleur de peau, un sexe, une couleur de cheveux.

N’est-ce pas différent pour le port de signes convictionnels ?

Ça, c’est vous qui vous le dites !

C’est un marqueur religieux !

Non, ça, c’est ce que vous dites !

C’est quoi alors ?

C’est une partie de mon identité qui n’a pas à être débattue publiquement ni à être justifiée. Je ne viens pas parler de religion, moi. Ça, c’est une présomption, un stéréotype qu’on a. On pense que parce que je porte le foulard, je parle religion. Je travaille depuis quinze ans, je n’ai jamais parlé religion sur le lieu de travail, même quand on me poussait à le faire. Parce que justement, je veux être plus clean que clean.

Cela ne nourrirait-il pas le débat que vous l’expliquiez ?

Il suffit de se balader dans les rues de Bruxelles et de parler aux gens, en fait. C’est le problème de tout ce débat : les gens ne se parlent pas, ils lisent les médias, ils tweetent. Quand on veut connaître l’intimité de quelqu’un, on lui parle. Chaque femme aura une réponse différente. Je n’ai pas de réponse toute faite à donner. Et ce serait une très mauvaise idée de la donner parce qu’on présumerait que je parle pour toutes les autres. Vraiment, il faut sortir de son quartier, sortir pour parler aux gens, il faut avoir plus de mixité sociale, il faut enlever toutes les barrières. Rien ne peut justifier qu’on refuse l’entrée d’une école à une femme, c’est la pire chose qu’on puisse faire.

Il y a vraiment encore beaucoup d’endroits où cela pose problème ?

Malheureusement trop. Malheureusement, beaucoup de femmes font leur choix de carrière ou de non-carrière en fonction de là où elles sont acceptées ou pas. C’est vraiment scandaleux. On arrive à une mixité sociale quand il n’y a plus de barrière à l’entrée, dans l’éducation et l’emploi.

Le voile est-il toujours porté de manière volontaire ?

J’ai plus entendu de cas de personnes qui avaient la pression de porter le foulard dans les médias que dans les faits. J’entends très très peu ces cas forcés, je ne dis pas qu’ils n’existent pas mais on en entend beaucoup plus parler. Par contre, on n’entend pas parler des femmes qui le retirent et versent une larme chaque jour parce que ça leur brise le cœur de le retirer pour aller travailler. Ça, on n’en parle pas, et ce n’est pas normal.

Pour vous, le voile ne devrait donc pas être évoqué dans le débat sur le port des signes convictionnels ?

La question n’est pas : est-ce qu’on peut porter des signes convictionnels. C’est : qu’est-ce que la neutralité et comment se décline-t-elle ? Ce que je défends, ce n’est pas le port du foulard, c’est la liberté de choix ! Je ne suis pas pro-foulard, je n’ai jamais essayé de convaincre qui que ce soit de mettre ou de garder le foulard. Je n’émets pas de jugement.

Cette polémique ne révèle-t-elle pas surtout du racisme dans la société, qui trouve le voile comme point de cristallisation ?

Si, bien sûr. Il y a ceux qui pensent sincèrement que la neutralité exclusive permet l’égalité de traitement. Et puis il y a ceux qui vont utiliser ça. Le fond des attaques à mon égard, c’est du racisme, des stéréotypes.

Interdire le port de signes convictionnels, c’est raciste ou sexiste ?

C’est discriminatoire. Et c’est inefficace.

Vous mesurez que c’est un bouleversement majeur pour la société belge, aux yeux de certains, un renoncement aux principes fondamentaux sur lesquels l’Etat s’est construit ?

Les principes fondateurs ne sont pas mis en danger par l’apparence mais par la montée des réactions d’extrême droite. La discussion n’est pas : est-ce qu’on remet en cause la séparation de l’Eglise et de l’Etat ? C’est : comment la décline-t-on avec un changement démographique ?

C’est une évolution rapide…

Ce qui va surtout très vite, c’est le changement climatique. Pour le reste, il y a eu un phénomène d’immigration, la première génération n’est pas la deuxième, la deuxième n’est pas la troisième. Ce qui s’est passé, c’est qu’on a surestimé l’ouverture de la société, on a cru que la société était très ouverte. Elle ne l’est pas quand il y a une différence à laquelle on ne s’attend pas, et qui, d’apparence, est confrontante. On tarde trop à se mélanger, à construire des ponts entre les différents milieux, entre communautés, entre quartiers, entre niveaux socio-économiques…

Les tenants de la laïcité se disent qu’ils ont passé des décennies à exclure la religion catholique de la sphère publique, et que le débat sur le voile marque un retour en arrière.

La question n’est pas là. Les personnes ne se sont pas battues contre l’Eglise mais contre l’oppression de l’Eglise. Il n’y a pas de retour en arrière. Le retour en arrière, ce serait d’opprimer une autre population. Tant qu’on avance vers des libertés individuelles et collectives, en n’opprimant personne, il n’y a pas de retour en arrière.

Vous avez conscience d’être devenue une « role model » de ces combats ?

J’ai une page wikipédia, je suis quelqu’un (rire). Je ne m’attendais pas à ça. J’étais déjà vue comme une role model par rapport à ce que j’ai pu faire, aussi comme entrepreneuse ou par rapport à mon travail avec les jeunes. Mais c’est vrai que là, il y a une pression supplémentaire qui n’est vraiment pas nécessaire.

C’est une pression ou une opportunité de faire évoluer les choses ?

C’est les deux, c’est ça qui me fait tenir. Je réalise bien que je suis devenue un symbole, donc je ne peux pas lâcher, il faut que je continue même si j’aurais envie de prendre d’autres orientations.

Vous auriez envie de vous engager plus activement en politique, de vous présenter aux élections ?

On fait tous plus ou moins de la politique, j’en ai toujours fait mais pas au sens partisan, faire partie d’un parti, se présenter aux élections. Ça, ça ne m’intéresse pas.

Vous êtes membre d’Ecolo ?

Non. J’ai été nommée par le gouvernement. Après, est-ce que j’ai des affinités avec Ecolo ? Oui, évidemment. Vu que mes thématiques centrales sont l’égalité et la transition énergétique, il y a un lien mais ça a toujours été clair avec Ecolo que je n’étais pas membre et que je n’allais pas devenir membre.

Les affinités avec Ecolo sont évidentes vu votre engagement en faveur du développement durable… Le sont-elles aussi par rapport à vos combats de féministe intersectionnelle ?

Cela joue aussi, oui. Je me suis toujours vue comme une libérale. Si je me souviens bien, mon premier vote, à 18 ans, c’était pour le MR mais ce n’est plus le même parti.

Vous n’avez pas la peur d’être exploitée politiquement ?

Je pense qu’aujourd’hui, je suis utilisée déjà, par pas mal de monde. Les personnes qui me défendent comme celles qui m’attaquent, beaucoup m’utilisent.

Ecolo s’y est mal pris ?

Je pense qu’ils ne s’attendaient pas à un tel déferlement de haine. Si j’avais été utilisée, ils auraient préparé une communication, mais là, rien n’était prêt parce que personne ne s’attendait à ça.

Est-ce qu’il y a eu des moments dans votre vie où, vu les difficultés, vous avez songé à enlever le voile ?

Oui, ça m’est arrivé, à cause de toutes les pressions sociales. Je me suis dit « purée j’en ai marre de me faire refouler à des entretiens d’embauche, j’en ai marre de me ramasser ça, j’en ai marre du jugement ». Et là, j’avais envie d’être un homme blanc, de trente ans, mince, avec les cheveux bruns, d’être quelqu’un de « neutre », de passer inaperçue, de ne pas tout le temps être vue comme quelqu’un de marginal. Ce qui m’a fait tenir à ce moment-là, c’est que je me suis dit « je vais me perdre et, si je me perds moi, je perds tout, plus rien n’a de sens, je dois rester en accord avec moi-même ». C’est prépondérant, c’est ça qui fait que je tiens avec les pressions : je sais qui je suis, je sais pourquoi je fais les choses, je sais que je n’ai rien à me reprocher.

Certains s’inquiètent de votre proximité éventuelle avec les Frères musulmans.

J’invite qui que ce soit à prouver quoi que ce soit, je n’ai rien à cacher. Je ne connais pas cette mouvance, ni de près ni de loin. Là aussi, je réfléchis à l’opportunité d’une action en justice.

Est-ce qu’à la fin de cet entretien, vous vous dites qu’on vous pose ces questions parce qu’il y a la polémique, mais aussi parce que vous êtes issue de la diversité ? Est-ce que ça vous énerve d’être réduite à certains thèmes ?

De manière générale, on s’intéresse beaucoup trop à nos origines. Ici, dans ce cadre, c’est différent, il y a un débat sur mon voile. C’est vrai que, souvent, on est réduites à notre apparence. C’est aussi dû au manque de diversité dans la place médiatique. Mais il faut y veiller parce qu’après, ça peut être stigmatisant, en effet. Moi, je suis experte en transition énergétique mais on ne m’a jamais demandé une interview sur ce thème.

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1 Commentaire

  • Posté par Dupont Vincienne, samedi 3 juillet 2021, 20:52

    Et sinon, vous allez publier sa liste de courses, aussi ? Pour ce qui me concerne, je vais plutôt relire le parcours de cette dame sur le blog de Marcel Sel. C'est beaucoup plus instructif pour quelqu'un qui, comme moi, s'intéresse plus à ce qu'elle a dans la tête qu'à ce qu'elle a sur la tête.

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