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Carte blanche: et si l’on reconstruisait autrement le fond des vallées?

Le drame qui a frappé les vallées liégeoises ne laisse pas d’alternative. Il faut repenser la place qu’occupent les rivières sur le territoire wallon et, plus largement, son aménagement.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Dans un article publié en mars 2020 dans la revue en ligne AOC, l’architecte suisse Philippe Rahm nous alertait sur le « stupéfiant retour du réel » auxquels nous confrontent tant la pandémie du coronavirus que le réchauffement climatique. L’architecte suisse y fait le constat que ces deux crises contemporaines nous ont poussés à sortir de la zone de confort dans laquelle nous nous étions complu depuis l’émergence de la société de consommation (dès les années 1950) qui nous avait mis à l’abri du froid et protégé des maladies (suite à la généralisation des antibiotiques).

En Belgique, l’année 2021 aura été marquée par la concomitance de la crise sanitaire toujours en cours à ce jour et l’événement pluvieux exceptionnel qui a eu lieu les 14 et 15 juillet derniers et qui a touché singulièrement la Wallonie avec des situations paroxystiques en province de Liège, dans les vallées de la Höegne, de la Vesdre et de l’Ourthe.

C’est avec sidération que cet événement pluvieux nous a fait reprendre conscience de la vulnérabilité de notre société face à une « nature » dont nous nous étions coupés au fur et à mesure d’avancées technologiques nous donnant l’illusion d’une maîtrise de notre environnement.

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La discussion est en cours quant à savoir si cet événement est une conséquence ou non de la crise climatique, une étude d’attribution devant permettre de confirmer ou infirmer cette hypothèse.

Nous remarquons toutefois, à l’instar de l’Institut Royal Météorologique (communiqué en date du 16/7/2021), que « l’apparition de ces précipitations extrêmes est conforme à ce que nous pouvons attendre du réchauffement climatique » et sans attendre les conclusions de cette étude, nous souhaitons rappeler les nombreuses mises en garde du GIEC qui nous alertent d’une démultiplication des épisodes exceptionnels de pluies concomitamment à l’augmentation des températures et de la fréquence des vagues de chaleur.

L’aménagement du territoire (wallon) en question

La catastrophe actuelle est issue en partie de l’histoire industrielle des vallées concernées, où les cours d’eau ont eu un rôle prépondérant dans le développement des villes et des activités économiques, en servant tout à la fois de ressource pour les processus industriels, d’énergie hydraulique et parfois de vecteur de transport. Ainsi, les grandes villes wallonnes sont majoritairement liées à l’eau.

Pour valoriser cette ressource ou s’affranchir de ses contraintes, les vallées ont été fortement modifiées au cours des deux siècles derniers, les tracés des rivières et les fleuves ont été déplacés, rectifiés, canalisés et leur lit généralement remblayé afin d’en dompter les flux pour permettre le développement et l’extension des activités économiques et de l’habitat. Ainsi au sein de ces vallées, le rapport à l’eau et à ses fluctuations naturelles s’est estompé au fur et à mesure que l’urbanisation et les aménagements gagnaient du terrain.

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Ces derniers jours, le gonflement des cours d’eau les a conduits à réoccuper leur lit originel, sans égard pour les bâtiments, les infrastructures et les activités ainsi que leurs occupants. Ce qui a généré dans les trois vallées liégeoises susmentionnées la situation apocalyptique que l’on connaît aujourd’hui.

D’un point de vue sociologique, cette catastrophe révèle également une autre dimension : les populations vivant dans les fonds de vallées industrielles ne figurent généralement pas parmi les plus aisées. Ces dernières ayant l’opportunité financière de choisir d’autres localisations.

Vers un Plan de reconstruction des Vallées

Nous allons vivre plusieurs temporalités, celle de l’urgence, celle de la reconstruction psychologique et sociale pour panser les plaies et vivre les deuils, celle de la réparation des dégâts causés et sans doute celle consistant à définir d’éventuelles responsabilités.

Au-delà de toute précipitation, un seul objectif clair doit prévaloir : adapter les territoires pour protéger l’avenir de ceux qui y habitent et anticiper les inexorables épisodes de pluies à venir.

Cette adaptation induit immanquablement de questionner l’héritage des deux derniers siècles d’occupation des fonds de vallée.

De manière très concrète, sur base d’analyses multidisciplinaires et concertées politiquement avec les pouvoirs locaux et la société civile, il conviendrait de définir ce qui pourra être conservé et ce qui devra être adapté, voir supprimé pour permettre la protection du plus grand nombre. Nous pensons à cet égard qu’un véritable Plan de reconstruction des Vallées porté par le Gouvernement wallon et les Communes sinistrées devra être mis en place qui devrait considérer la manière dont les établissements humains le long de la Höegne, de la Vesdre, de l’Ourthe et leurs affluents devront à l’avenir être aménagés. A titre d’exemple, est-il opportun de réinvestir dans des logements fortement sinistrés implantés en cœur d’un méandre, est-il opportun de réinvestir dans la réhabilitation de sites d’activités industrielles sur le simple fait qu’ils existent ? Autant de questions socialement et économiquement épineuses à trancher.

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Nous pensons toutefois qu’il serait inconcevable d’investir d’importantes sommes publiques dans les vallées sinistrées sans garantir pour les décennies à venir un aménagement du territoire offrant la protection de toutes et tous. Il s’agit d’une responsabilité collective et politique à inscrire dans un document stratégique, tel un Plan de reconstruction des Vallées.

Avec les cours d’eau au cœur de la réflexion

Si l’on veut que l’eau continue à être source de vies au lieu de drames humains, elle doit être au cœur du Plan de reconstruction des Vallées. Sa dynamique hydrologique doit être un fondement sur lequel appuyer le (ré)aménagement urbanistique et paysager des territoires en la combinant avec la capacité fonctionnelle des sols.

A ce titre, nous ne sommes pas dépourvus d’exemples inspirants d’interventions sur les cours d’eau et les territoires de vallée pour s’adapter aux impacts des changements climatiques et protéger les milieux urbanisés. A titre d’exemple : les grandes opérations d’aménagement menées en Hollande «  Ruimte voor de rivier  » à la suite des inondations de 1995 prévoyant des reconfigurations des cours d’eau dont la Meuse et le Rhin au regard des opportunités locales et des contraintes hydrauliques ou encore le projet de troisième correction du Rhône en Suisse, proposant des interventions visant la résilience et les interactions entre le fleuve et les territoires sur 160 kilomètres. À lire aussi Desired Spaces, repenser l’espace: réactiver les écosystèmes

L’héritage du passé industriel, malgré son incidence dans la catastrophe, pourrait être un atout à valoriser pour recomposer les territoires des vallées. En suivant la dynamique des cours d’eau, on s’aperçoit que quantité de friches industrielles pourraient partiellement leur servir de respirations pour s’étendre ou temporiser les flux. De nombreux méandres originels remblayés pourraient être redécouverts comme autant de lieux de stockage, ou comme moyen de ralentissement des flux. A ce titre, il est opportun d’observer les parcours des cours d’eau lors des inondations et les reliefs qu’ils ont redessinés pour en tenir compte de manière inspirante dans de futurs aménagements.

Agir maintenant

Tant la catastrophe actuelle liée à l’épisode de pluies des 14 et 15 juillet que la pandémie Covid19 dont on sait qu’elle trouve en partie ses origines dans l’appauvrissement de la biodiversité des territoires nous auront appris que le « business as usual » n’est plus une option. Il convient dès lors d’agir en dotant rapidement la Wallonie de projets exemplaires qui permettent d’affronter les enjeux climatiques et de transition auxquels nous ne pouvons aujourd’hui clairement plus échapper.

La catastrophe de ces derniers jours nous démontre qu’il y a désormais urgence à agir.

Le Plan de reconstruction des Vallées en donne une tragique occasion.

(*) Benoît Moritz est architecte urbaniste, professeur à l’ULB et membre de l’Académie Royale de Belgique. Joël Privot est architecte urbaniste, assistant et chercheur ULiège

 

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7 Commentaires

  • Posté par Fonder Daniel, lundi 26 juillet 2021, 9:01

    Que des bobos bruxellois cultivent leur idéologie ne me dérange pas. Lorsqu’ils veulent donner des leçons cela devient la peste ! Les zones d’extensions inondables sont utilisées depuis des siècles et comme le souligne un autre commentaire, il n’y a ici rien qui ne se soit déjà passé. Restent une évolution de l’aménagement du territoire qui conduit à une aggravation des phénomènes et une évolution climatique renforçant leur frequence. Le débit des rivières est majoré et les ruissellements liés aux nouvelles voiries de l’urbanisation sans rétentions locales prévues, Il ne faut pas reconstruire autrement, mais mettre de l’ordre et imposer des règles pour toute imperméabilisation d’une sol, des lotissements aux zones de parking jusqu’aux stades et pour tous les ravels. Ce dernier exemple est révélateur : où la SNCB doit gérer ses eaux et construire des bassins pour chaque pont remplaçant un passage à niveau et ouvrage TGV, on imperméabilisé les anciennes lignes sans précaution pour les vélos.

  • Posté par Pierre Lison, dimanche 25 juillet 2021, 10:46

    Rien de ce qui arrive qui ne se soit déjà produit dans le passé mais pour maîtriser le ruissellement il faut replanter, dé-remembrer, refaire les fossés, prévoir des bassins d’orage, labourer autrement, etc.

  • Posté par Fonder Daniel, lundi 26 juillet 2021, 9:10

    Bien juste, mais le facteur aggravant majeur est l’imperméabilisation des sols et là construction de nouvelles voiries pour lotir les campagnes. Un petit imbecile Écolo (souvent synonyme) cite même les villas quatre façades alors que les habitats deux façades alignés avec parking pavé, toit plat suivi d’une grande terrasse avec une piscine au lieu d’une citerne sont de véritable catastrophes pour la retenue des eaux.

  • Posté par Pierre Lison, dimanche 25 juillet 2021, 13:35

    Sans nier, pour autant, le réchauffement climatique.

  • Posté par Bonisseur de La Bath Adolphe, samedi 24 juillet 2021, 8:23

    Le réchauffement et le coronavirus sont des crises bidon. Par contre les inondations c’est bien réel

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