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Inondations: l'aide à la nation, une mission de la Défense longtemps «laissée au second plan»

Malgré l’effort déployé par les militaires en zones sinistrées, les inondations ont agi comme un révélateur des limites des moyens de la Défense en ce qui concerne l’exercice de missions de soutien à la sécurité intérieur.

Journaliste au service Bruxelles Temps de lecture: 6 min

L’aide à la Nation ». C’est sous cette dénomination que l’armée a classé ses missions de soutien aux maisons de repos durant première vague du covid ou plus récemment son déploiement en zone sinistrée après les inondations de juillet. Des interventions qui, si elles ont ont massivement été saluées, furent également décriées. Trop lentes, trop faibles, a-t-on pu entendre, pendant que de leur côté les militaires répètent qu’ils vont avant tout où on les envoie, avec les moyens qu’on leur donne. Y a-t-il erreur sur les attentes ?

« On est dans une situation où la population s’attend toujours à compter sur la Défense comme il y a 20 ou 30 ans. Mais je pense que l’on se plante, » exprime d’emblée Dimitri Modaert, président du syndicat SLFP Défense. Pour ce dernier, il faut effectivement comprendre que ce rôle d’appui a évolué au cours des dernières années, au fil des contraintes budgétaires. « Il y a eu un changement fondamental entre les ères Flahaut et De Crem (autour de 2007, NDLR) en ce qui concerne l’aide aux tiers. Avec notamment plus de restrictions. Sans dire si cela fut bien ou mal, je constate que ça a causé par mal de tensions au niveau des autorités locales, qui du jour au lendemain ont dû remonter vers l’autorité fédérale pour l’activation de l’aide aux tiers ». Pour le syndicaliste, ce basculement s’est par ailleurs vu consolidé dans la Vision stratégique 2030 pour la Défense (rédigée en 2016 par le ministre N-VA Steven Vandeput, et en cours d’adaptation sous l’égide d’un comité stratégique). « Si vous regardez ce texte, ce qui y est prévu pour les catastrophes, c’est vraiment laconique. En gros, l’aide à la Nation doit se baser sur les moyens disponibles au sein de la Défense pour organiser cet appui. Mais on ne dit pas qu’on va donner des moyens spécifiques à la Défense pour offrir cet appui. ».

Comme le rappelle l’économiste Wally Struys, professeur émérite à l’Ecole Royale Militaire, l’aide à la Nation reste effectivement une mission en quelque sorte résiduelle de l’armée, induite par l’obligation de continuité de ses autres missions en cours. Les efforts n’étant supposés être déployés que lorsque les autres disciplines d’urgence (pompiers, protection civile, Croix-Rouge, etc.) touchent à leurs propres limites. « Il est clair que l’aide à la nation est prévue dans les missions de la Défense seulement si les missions principales sont toujours assurées », note l’expert. « Il faut ainsi pouvoir dire que si l’on avait eu au moment des inondations 2.000 hommes en mission à l’étranger, ça aurait été difficile de les déployer sur place. »

« On ne va pas envoyer Sodexo »

Sur le terrain des inondations, nombreux sont ceux qui ont ainsi fait, parfois dans la douleur, le constat des limites de certains moyens déployés. C’est notamment le cas de Daniel Bacquelaine, bourgmestre de Chaudfontaine (MR). « Par exemple, des bateaux puissants pouvant aller chercher des gens dans les rues inondées, cela manquait cruellement. On a dû faire appel à des bateaux de particuliers, à des jet-skis… », pointe-t-il, avant de plaider pour des investissements. « Je pense qu’il faut créer une véritable culture du sauvetage. Des zodiacs avec un moteur de 90 chevaux, ce n’est tout de même pas hors de prix. »

Aux premières loges de la catastrophe depuis son domicile de Theux, la députée Ecolo Julie Chanson, membre de la commission Défense, pose des interrogations similaires. « À Theux, comme dans d’autres et communes sinistrées, il y a eu des quartiers rendus inaccessibles. Il fallait un pont ou un bateau pour pouvoir passer », raconte la parlementaire écologiste. Seulement, il a fallu rapidement se rendre compte que des ponts facilement aménageables, comme les célèbres préfabriqués de marque Bailey, l’armée belge n’en possédait plus. Le numéro deux de l’armée, le général-major Marc Thys, le déplorait lui-même début août sur le plateau de l’émission Terzake. « Ils ont été vendus ou donnés à d’autres armées, notamment au Congo », nous expliquait-il quelques jours plus tard, en déplacement à Chaudfontaine. Depuis 2018, la Défense a en conséquence un contrat de sous-traitance avec la société anversoise Janson Bridging. Elle garde ainsi une certaine capacité de déploiement, mais plusieurs de nos interlocuteurs s’accordent à dire qu’elle a, en conséquence, perdu en réactivité.

Les effets de l’externalisation au niveau des ressources humaines sont également pointés du doigt. Alors qu’au sein de plusieurs casernes, les cuistots de l’armée ont été remplacés par des prestataires externes, déployer en zone sinistrée une vraie capacité de production de repas fut un exercice compliqué. Le général Thys regrettant au passage de ne pas avoir la capacité humaine pour faire tourner « plus de trois cuisines roulantes » sur la durée. « De notre côté, on avait déjà dit de faire attention à l’impact de l’“outsourcing” sur les capacités pour les missions premières de la Défense, mais aussi pour des missions comme celle-ci. Car on ne va pas envoyer des gens de Sodexo dans un déploiement comme celui-là. Et n’importe qui ne peut pas s’improviser cuisinier, » regrette le président du syndicat SLFP Défense. L’externalisation, par ailleurs, ne s’arrête pas à la cuisine, alerte un employé de l’armée, très au fait sur la problématique. « La Défense a un contrat avec une firme belge, Katoen Natie, qui gère la distribution de tout le matériel qui n’est pas considéré comme du matériel de Défense », dit-il, préférant parler sous couvert d’anonymat. « Dans la gestion journalière ça fonctionne bien, mais ça réduit clairement la flexibilité de la Défense dans ce genre de situation d’urgence ».

« Priorité aux gros achats »

A-t-on progressivement rogné les moyens permettant de garantir une intervention efficace dans le cadre de l’aide à la population sur le terrain de catastrophes ? Si les exemples susmentionnés démontrent des faiblesses, l’affirmer puis le démontrer avec précision relève de la gageure. L’aide à la Nation, en tant que tel, n’est pas une ligne définie dans un budget annuel, nous rappelle-t-on de part et d’autre, et elle s’opère sur le terrain grâce à des effectifs et du matériel dont la raison d’être au sein de l’armée est loin d’être circonscrite à des missions intérieures de soutien à la population. Ainsi que le pointent plusieurs interlocuteurs, les investissements matériels de l’armée ont en tout cas repris des couleurs depuis 2019. Bien que, disent-ils souvent, « on privilégie les gros achats » ou « les contrats visibles », plutôt liés aux missions extérieures ou aux obligations internationales de la Belgique – l’exemple des F-35 est fréquemment cité. Là où certains achats plus orientés « aide à la population » (comme ceux nécessaires au pontage, par exemple) étaient jusqu’ici considérés comme une coûteuse assurance, peu destinée à servir.

Questionnée sur le sujet, la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder (PS), partage dans une certaine mesure cet avis. « Les précédentes législatures ont surtout focalisé les achats sur les dimensions opérationnelles et expéditionnaires », regrette-t-elle, en répondant par écrit au Soir. « C’est un constat. L’appui à la Nation est passé au second plan au cours de précédentes législatures, par choix politique ou faute de budget suffisant. C’est une posture que je veux corriger », poursuit la socialiste, évoquant le chantier en cours de l’actualisation de la Vision stratégique 2030 – dont les principes sont déjà approuvés et devront prochainement être traduits dans une version actualisée de la Loi de programmation militaire.

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6 Commentaires

  • Posté par Theys Jos, jeudi 26 août 2021, 22:00

    En 1940 on avait une armée de 450.000 hommes. Actuellement on a plus de policiers que des militaires. les missions de l'àprès- guerre, et donc les ressources humaines et matérielles cadraient dans la guerre froide. Depuis, les missions et les moyens ont changées. On n'a jamais acheté des brosses et raclettes pour l'aide à la nation.

  • Posté par Goussaert Filip, jeudi 26 août 2021, 18:32

    L'aide à la nation est faite avec les moyens matériels et humains dont dispose la Défense pour ses opérations. Si je comprends bien, le Ministre semble penser à acheter du matériel pour faire de l'aide à la nation, du matériel non nécessaire!?

  • Posté par Raskin Guy, jeudi 26 août 2021, 17:22

    Certains hommes politiques paient dans leur Commune les erreurs commises lors de décisions prises par leur parti pour supprimer, rationaliser, déplacer, etc. Le résultat est là; ils réfléchiront peut-être à l'avenir.

  • Posté par hemmer arthur, jeudi 26 août 2021, 20:51

    Evidemment ... une armée de sous-traitants, ça fonctionne quand rien ne se passe. Je ne pense pas que juillet change quoi que ce soit dans l'avenir puisque le monde politique a décidé de ne plus s'intéresser à la réalité des choses mais de "vivre" dans un univers de consultants et de rationalisation sur papier.

  • Posté par stals jean, jeudi 26 août 2021, 19:11

    Si vous avez visé Bacquelaine de Chaudfontaine, vous avez bien visé...Mais remarquez que ce Bourgmestre MR a reçu en premier les secours de l'armée pour sa Commune...

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