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Carte blanche: l’hommage bienvenu aux trois héros du Vingtième Convoi

Le 19 avril 1943, Youra Livchitz, Robert Maistriau et Jean Franklemon étaient parvenus à arrêter le Vingtième Convoi en partance pour Auschwitz à Boortmeerbeek, et à permettre à plus d’une centaine de personnes de s’en évader. Un monument à leur mémoire sera érigé à Bruxelles.

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

Quand j’ai appris que le mardi 21 septembre 2021 le Parlement bruxellois avait décidé à l’unanimité d’ériger à Bruxelles un monument dédié aux trois jeunes qui ont attaqué le 20e Convoi, je n’ai eu qu’une réaction : merveilleux !

Youra Livchitz, Robert Maistriau, et Jean Franklemon ont accompli presque de leur propre chef, avec des moyens dérisoires un acte de courage extraordinaire. Leur acte est unique. De tous les convois de déportés juifs ayant sillonné l’Europe de 1941 à 1945, un seul a été attaqué par la résistance ; le 20e convoi.

Celui-ci était parti le 19 avril 1943 de la Caserne Dossin à Malines vers Auschwitz avec 1.600 déportés, hommes, femmes, enfants, bébés, personnes âgées. C’étaient trois résistants amateurs. La Résistance officielle sollicitée refusa d’intervenir, estimant l’opération précipitée et hasardeuse, et que faire de tous ces gens s’égayant dans la nature ?

Alors ils se réunirent chez le peintre Marcel Hastir, 51, rue du Commerce, Bruxelles, grand résistant, et préparèrent leur projet.

Ils se retrouvèrent place Meiser à Schaerbeek et se rendirent de nuit à vélo vers Haecht-Wespelaer, pour se poster sur le trajet ferroviaire du train, à Boortmeerbeek, entre Malines et Louvain.

Quand ils entendirent le train arriver au loin, ils placèrent entre les rails une lampe-tempête avec un papier rouge, signal d’arrêt pour le machiniste.

Maistriau ouvrit le premier wagon se présentant devant lui, fit sortir et libérer 17 personnes.

Il dira : « Cette opération était très téméraire et terriblement improvisée : il fallait avoir 22 ans et la foi d’un Livchitz pour oser la risquer » (Maxime Steinberg, page 117).

Ces trois héros me sauvèrent indirectement la vie. Car j’étais dans ce convoi. On était environ 50 par wagon. Le wagon ouvert par Maistriau était celui des déportés nº 750 à 800, alors qu’avec mon nº 1.234 j’étais plutôt en fin de convoi. J’étais monté dans ce train dans l’après-midi. Quand la porte coulissante se ferma, avec un bruit métallique, je me suis trouvé dans un wagon à bestiaux : un peu de paille par terre, pas de sièges, pas de lumière artificielle. Le train n’a commencé à rouler que le soir et alors l’obscurité était totale. J’avais 11 ans et n’y comprenais rien.

Peu après le départ, j’ai senti du fond de mon wagon que le train s’arrêtait et j’entendais qu’on courait le long du train en tirant des coups de feu et en hurlant en allemand. C’étaient les SS, l’escorte du train. J’entendais mais ne voyais rien et ne savais rien. C’était l’attaque de Boortmeerbeek, et tout cela je l’ai appris bien longtemps après la guerre.

Après l’attaque, le train est reparti et je me suis endormi par terre dans les bras de ma mère, avec l’impression que des hommes de mon wagon, déportés comme moi, encouragés par le bruit de l’attaque, essayaient d’ouvrir la porte de l’intérieur. De fait, un moment, ma mère me réveille, la porte est ouverte et elle me fait sauter du train. J’ai sauté 50 km après Boortmeerbeek, dans le Limbourg, entre Saint-Trond et Tongres, à hauteur d’un village, Berlingen, non loin de Borgloon.

Le courage de nombreux Belges

En Belgique, la population belge, pourtant éprouvée par l’occupation, se porta au secours de ses concitoyens juifs persécutés. Des institutions, comme l ’Œuvre nationale de l’enfance, des couvents, ouvrirent leurs portes pour accueillir et cacher des enfants esseulés après la déportation de leurs parents.

D’innombrables particuliers anonymes, souvent de condition modeste, se mobilisèrent pour les protéger au péril de leur vie, n’écoutant que leur cœur.

Ces actes ont été accomplis en Belgique par des Belges : c’est donc la Belgique en premier lieu qui devrait les reconnaître et les honorer, notamment comme exemples pour la jeunesse.

J’ajoute que Youra Livchitz était le seul juif des trois (il a été fusillé par les nazis en février 1944).

Pourtant, les hommages officiels sont rares de sorte que c’est d’un Etat étranger que l’on doit obtenir la reconnaissance des Justes parmi les Nations, à savoir le Yad Vashem de Jérusalem.

Après mon évasion, ayant couru toute la nuit dans les champs et dans les bois, j’ai atterri au petit matin chez un gendarme belge, flamand. Sachant d’où je venais, il ne m’a pas dénoncé et m’a aidé à rejoindre Bruxelles. Si les nazis avaient su qu’un gendarme belge avait protégé un enfant juif évadé, ils l’auraient fusillé.

Cet homme a pris un risque inouï : si j’avais été contrôlé sur le trajet du retour, l’enfant que j’étais aurait peut-être été obligé de dire qui l’avait aidé.

J’ai multiplié les démarches auprès de toutes les autorités pour qu’au moins une plaque rappelle son geste ou qu’une rue de Borgloon porte son nom, en vain.

Voilà pourquoi, la résolution du Parlement bruxellois me réjouit et je remercie particulièrement Mme Bianca Debaets, députée, qui l’a soutenue, dont je connais l’attachement aux droits de l’homme et à l’esprit de démocratie et de tolérance.

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