Accueil Opinions Cartes blanches

La généralisation du Covid Safe Ticket, un dangereux précédent, selon le secteur culturel

A Bruxelles et en Wallonie, le monde politique envisage de conditionner l’accès à des activités telles que le sport, l’horeca et la culture au Covid Safe Ticket. Cette carte blanche dénonce le caractère arbitraire du champ d’application du CST et alerte sur les dangers d’un outil de contrôle hasardeux qui risque de se banaliser.

Carte blanche - Temps de lecture: 8 min

A Bruxelles et en Wallonie, les autorités régionales annoncent l’extension du Covid Safe Ticket (CST) dès le 15 octobre. Cet outil, créé il y a quelques mois pour permettre la reprise des événements de masse, va désormais conditionner l’accès d’un certain nombre de lieux et des activités réunissant plus de 50 personnes à la preuve d’un vaccin, d’une immunisation récente ou d’un test négatif au covid. Les secteurs soumis à cette extension du CST verront une série de restrictions se lever. Ainsi, dans le « secteur » des arts et de la culture, qui mélange pêle-mêle des tas de réalités différentes, les lieux seront désormais autorisés à revenir à des jauges pleines et les spectateurs pourront y enlever leur masque. En contrepartie, les organisateurs devront contrôler le public et le cas échéant, refuser l’accès à toute personne qui ne serait pas munie de ce sésame.

Pas trop tôt !, se disent certains qui y voient l’opportunité d’un retour à la normale bien mérité. Il faut dire qu’au cours des 18 derniers mois, certains secteurs comme celui de la culture ont été particulièrement mis à contribution, se voyant obligés d’alterner de longues périodes de fermeture totale avec des périodes d’ouverture conditionnée à des protocoles stricts, et ce malgré que toutes les études scientifiques concluaient que les salles proposant des activités assises sont très peu propices à la propagation du virus.

Deux poids deux mesures

A nos yeux, le CST perpétue pourtant cette politique du deux poids deux mesures qui a cours depuis le début de l’épidémie de covid en Belgique et qui prétend distinguer « l’essentiel » de ce qui ne l’est pas, une ritournelle qui favorise toujours les activités marchandes et l’économie consumériste. A défaut d’études comparatives fiables, et en l’absence de preuve de sa véritable efficacité, le champ d’application du CST concernerait une fois encore, obstinément, des secteurs d’activités spécifiques plutôt que des situations où les risques de transmission seraient tangibles. On notera que le dispositif est imposé notamment aux lieux de culture et de socialisation, mais pas aux entreprises ou aux centres commerciaux où s’agglutinent pourtant des milliers de personnes chaque jour.

Logique de santé publique, vraiment ? Ou choix politique d’instrumentaliser certains champs d’activité pour ne pas en affecter d’autres ? Un coup d’œil chez nos voisins apporte des éléments de réponse. En France, le gouvernement avait choisi cet été d’élargir le système de contrôle sanitaire aux centres commerciaux de plus de 20.000 m2 dans les régions les plus touchées par l’épidémie. La mesure fut de très courte durée, plusieurs préfectures la suspendant rapidement face à la levée de boucliers du patronat et de grosses enseignes déplorant une chute notable de leurs activités commerciales (1). Mais lorsque les salles de cinéma ont déploré que l’entrée en vigueur du pass sanitaire avait fait chuter leur fréquentation de près de moitié, les autorités n’ont pas cillé (2).

La carotte et le bâton, mais dans quel but ?

Malgré un nom faisant explicitement référence à « la sécurité », il y a matière à douter de l’aptitude du CST à atteindre les objectifs qui lui sont attribués par les gouvernements : limiter la circulation du virus, éviter la saturation des hôpitaux, empêcher un nouveau confinement. Il ne se trouve d’ailleurs pas grand monde parmi les politiques pour affirmer que le CST serait réellement un outil de réduction des risques. Pas grand monde non plus pour démontrer que la balance entre ses avantages et ses inconvénients justifierait sa généralisation.

Plusieurs épidémiologistes belges ont récemment souligné que ce dispositif n’a pas prouvé son efficacité, voire qu’il serait susceptible d’augmenter les risques de contamination dans certaines situations (3) car la méthode choisie, celle de la carotte et du bâton, prévoit de suspendre les gestes barrières.

En avril, le Comité d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est prononcé contre l’instauration des pass sanitaires, notamment parce qu’ils peuvent «  aggraver les inégalités » mais aussi en raison des « preuves limitées concernant la performance des vaccins sur la réduction de la transmission » (4). En août, le Groupe d’experts de stratégie de crise pour le covid (GEMS) a quant à lui recommandé au gouvernement belge de n’utiliser le CST que dans des contextes où il aurait une forte légitimité sanitaire, tels des événements de masse présentant un risque important de transmission et que d’autres mesures moins intrusives ne permettraient pas de prévenir[5]. Les experts du GEMS pressentaient qu’à défaut d’une application basée sur ce principe de proportionnalité, le CST serait perçu comme une obligation vaccinale déguisée et ne ferait qu’accentuer la polarisation de la société.

Un basculement dont on mesure encore peu les effets à long terme

Car tandis que la vaccination contre le covid reste légalement un acte volontaire, la finalité du CST apparaît moins comme un rempart sanitaire que comme une parade politique, à savoir stimuler la campagne de vaccination par une forme d’obligation qui ne dit pas son nom et dans laquelle l’Etat se décharge de ses responsabilités sur les équipes des lieux concernés, censées se transformer en agents de contrôle.

Très pragmatiquement, nous devons d’abord rappeler que nous ne sommes ni compétents pour gérer les tensions que ce tri du public ne manquera pas de provoquer à l’entrée de nos lieux et de nos activités, ni habilités à contrôler des identités. Nous n’avons pas non plus les moyens d’engager des sociétés de gardiennage, lesquelles ne sont d’ailleurs pas davantage habilitées à contrôler les identités et c’est heureux. Mais surtout : ce n’est pas notre rôle ! Nous ne nous sommes pas engagés dans ces métiers pour ça. C’est contraire à l’éthique et aux valeurs que nous défendons à travers nos activités et nos productions. Si nous avons un rôle à jouer, c’est celui de maintenir du lien dans un cataclysme social, de préserver la vie sociale des effets anxiogènes et clivants de la crise sanitaire, de surmonter les inégalités d’accès et de participation à la culture.

Nous n’avons pas à nous immiscer dans la sphère privée des usagers qui fréquentent nos lieux ou nos activités, que ce soit en contrôlant leur statut vaccinal ou leur identité, c’est-à-dire en participant à ce que l’Autorité de protection des données (APD) qualifie d’« ingérence particulièrement importante dans le droit au respect de la vie privée et le droit à la protection des données à caractère personnel » (6). Nous ne sommes pas là pour exclure ou stigmatiser quiconque, pour priver des gens de leurs droits culturels, ni pour participer à les désactiver socialement… pas même ceux qui, pour telle ou telle raison, ne sont pas vaccinés, pas encore vaccinés, n’ont pas les moyens de se payer des tests, sont sans papiers, ou refusent de se soumettre à ce type de contrôles.

Un dangereux glissement

A quelques jours de l’entrée en vigueur théorique du CST, nous tenons à tirer la sonnette d’alarme sur ce dispositif qui constitue à nos yeux un dangereux précédent. Il risque non seulement de se prolonger dans le temps et de s’étendre face à une épidémie qui n’est manifestement pas provisoire, mais aussi de se reproduire à d’autres occasions, bref, de se « normaliser » tout en multipliant les discriminations et en modifiant fortement nos comportements sociaux. Nous ne voulons pas contribuer à ce glissement vers une société qui transforme la population en juges ou en policiers, qui ce faisant généralise l’usage des smartphones et des QR codes à des fins de contrôle, tout en contribuant à accroître la fracture numérique.

Il s’agirait d’un basculement dont on mesure encore peu les effets à long terme. Nous ne sommes pas dupes non plus des dégâts humains que le CST causera à court terme au sein de nos publics et de nos équipes. Nous pensons qu’il y a d’autres manières d’envisager une campagne de santé publique et de s’adresser à la population non vaccinée. Nous sommes convaincus que des solutions basées sur l’expertise des équipes et sur les particularités de chaque situation (la taille d’une salle, la possibilité d’y asseoir le public, etc.) seraient plus justes et efficaces qu’un traitement unique imposé dans la précipitation et sans concertation à tout un « secteur ». Nous savons en tout cas qu’il existe des moyens bien moins discriminants et moins attentatoires à la vie privée pour accueillir le public dans les meilleures conditions possibles ; des études internationales et belges en attestent… dont certaines ont été commandées par les mêmes instances qui veulent aujourd’hui généraliser le CST. Le reste n’est qu’une question de choix politique.

*La liste des 1.400 premiers signataires (organisations artistiques, opérateurs socio-culturels, artistes, travailleuses et travailleurs de terrain…) est consultable sur le site www.stillstandingforculture.be, où il est également possible de signer cette carte blanche.

(1) « Pass sanitaire au centre commercial : pourquoi ça coince dans certains départements et pas dans d’autres ? », LCI, 01/09/2021. Lire aussi : « Coronavirus en France : le Medef demande l’arrêt du pass sanitaire pour les centres commerciaux », RTBF, 02/09/2021.

(2) « Au cinéma, la fréquentation réduite de moitié après la mise en place du passe sanitaire », Le Monde, 29/07/2021. Lire aussi : « Les salles de cinéma cherchent désespérément leur public cinéphile », Le Monde, 02/10/2021.

(3) « Derrière les chiffres : le pass sanitaire permet-il de réduire la transmission du coronavirus en toutes circonstances ? », Johanne Montay avec Marius Gilbert, RTBF, 17/09/2021. Lire aussi : « Yves Coppieters : On met en place une mesure dont l’efficacité n’est pas tout à fait prouvée », La Libre Belgique, 17/09/2021.

(4) « Covid-19 dans le monde : un comité de l’OMS opposé à la mise en place d’un passeport vaccinal », Le Monde, 19/04/2021.

(5)  « Coronavirus : pourquoi les experts belges recalent le pass sanitaire », Le Soir du 28/08/2021.

(6) Avis de l’Autorité de protection des données « concernant un avant-projet d’ordonnance relative à l’extension du COVID Safe Ticket en cas de nécessité découlant d’une situation épidémiologique particulière ».

À lire aussi Age, sanction, durée: ce que contient le texte sur le Covid Safe Ticket à Bruxelles À lire aussi Carte blanche: le Covid Safe Ticket ou la dangereuse ouverture de la boîte de Pandore À lire aussi Covid Safe Ticket: les bourgmestres bruxellois demandent des règles claires en matière de contrôle À lire aussi «La nuit n’est pas un secteur non essentiel»

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

6 Commentaires

  • Posté par Dedecker Nicolas, vendredi 8 octobre 2021, 12:02

    Bravo au secteur culturel ! Clair, net et précis... L'horeca devrait suivre le mouvement, ça l'honorerait, ainsi que tous les secteurs concernés. Non au pass de la honte, et honte à ceux qui l'implémentent ou le défendent...

  • Posté par Debersaques Bart, vendredi 8 octobre 2021, 11:50

    5 secondes par personne pour une vérification c'est beaucoup pour une spectacle de taille. Non seulement il y a la CST mais aussi la vérification du carte d'identité, un droit réservé qu forces de l'ordre. Il s’agit d'une privatisation des taches policières. Comparer la vaccination Covid avec celle du grippe est un peut ridicule a voir que c'est le gouvernement seul fournissant l'accès et le distribution des vaccins. Ignorant l’incarcération du peuple et mauvaise gestions d'achats qui ont précédé on entonnement que tous et toutes ne se plient pas directement au invitations de vaccinations et encore moins ceux et celles qui ont enfuient des régimes autoritaires et corrompus. Tout répression a des limites et restera dans la mémoire des gens.

  • Posté par Stéphan Vanden Eynde, vendredi 8 octobre 2021, 10:04

    Hier, spectacle au Théâtre National. Vérification du CST 5 secondes, et puis, enfin, moins de pressions et plus de libertés. Je ne fréquenterai plus que des théâtres imposant le CST. Et j’espère que les cinémas vont suivre. Faites vous vacciner (et comme pour la grippe, oui, il y aura des rappels…)

  • Posté par Lecocq Annie, vendredi 8 octobre 2021, 8:35

    @Coulon Michel Oui, ils sont tous fous. Les moutons de Panurge sont de sortie mais ça, ça a été ainsi durant toute la " pandémie" Que ce soit pour les masques, les gants, le gel hydroalcoolique et maintenant les vaccins (1,2,3 et peut-être 4 ou 5...doses) et le pass qui ne sert à rien sauf inciter les gens à se faire vacciner sauf en Flandre.

  • Posté par Ernotte Sébastien, jeudi 7 octobre 2021, 17:12

    Bravo pour cette carte blanche! Tout est dit, absurde et dangereux ce CST.

Plus de commentaires

Aussi en Cartes blanches

Carte blanche La faim n’est pas une fatalité

Chaque année, la Journée mondiale de l’alimentation est une triste occasion de constater que nous sommes loin d’être « sur la bonne voie » pour éliminer la faim d’ici 2030. Les solutions ? Plus de cohérence entre nos politiques agricoles, climatiques et économiques, d’une part, et se réapproprier les systèmes alimentaires pour permettre une transition vers l’agroécologie, d’autre part.

Voir plus d'articles
La Une Le fil info Commentaires Partager

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

références Voir les articles de références références Tous les jobs