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Carte blanche sur la Défense européenne: passons enfin de la parole aux actes!

Face aux bouleversements géopolitiques auxquels nous assistons, et si elle veut être davantage respectée sur la scène internationale, l’Union européenne doit disposer d’une Défense commune à tous ses Etats membres.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Depuis la débâcle afghane et la montée du scepticisme à l’égard du « Grand Allié » américain, de plus en plus de voix s’élèvent pour demander la création d’une véritable Défense européenne. A gauche comme à droite, chacun joue des coudes devant les médias pour dire son indignation face à une Europe si peu respectée sur la scène internationale et incapable d’agir militairement de façon cohérente.

Pourtant, hier encore, combien s’en préoccupaient ? Combien l’appelaient de leurs vœux ? Jusqu’à présent, nous n’étions qu’une poignée ! Les Britanniques n’en voulaient pas. Les Français étaient réticents, de même que les Allemands, Italiens, Espagnols, Polonais, etc. En fait, la grande part de nos alliés otaniens ne voyaient aucun bénéfice à développer l’autonomie stratégique de l’Europe – tant s’en faut.

Pour ma part, comme ministre de la Défense au sein des gouvernements Verhofstadt et depuis lors, j’ai toujours recherché et encouragé les synergies européennes afin d’assurer une meilleure coordination des formations, des entraînements et des achats. C’est dans cette logique, et malgré les critiques, que nous avons acquis, notamment, les NH90 et les A400M.

La plupart de mes successeurs à la tête du département de la Défense, dépourvus de cette fibre européenne, ont préféré céder aux sirènes atlantistes. Le choix du F-35 – un avion extrêmement coûteux, à la fiabilité encore incertaine et dont les systèmes de vol demeureront dans les seules mains de Washington – en est le meilleur exemple. Dès lors, n’hésitons pas à le dire : les nouveaux convertis à l’Europe de la Défense, en Belgique comme ailleurs, sont semblables aux carabiniers d’Offenbach... ils arrivent bien tard.

L’ambivalence des États-Unis

Ceci dit, il est devenu impossible de tergiverser plus longtemps : nous devons tirer d’urgence les leçons du passé, refonder l’équilibre des forces et faire émerger de nouvelles modalités au système d’alliances. La Syrie a été un échec. L’Irak a été un échec. L’Afghanistan a été un échec : désastre militaire, gouffre financier et péril humain.

Au reste, force est de constater que les Etats européens dépensent (cumulativement) beaucoup pour leur Défense. Mais ils dépensent mal. Et, faute de coordination, leur matériel militaire s’avère faiblement interopérable. Face à cette désunion européenne, les États-Unis – pour qui l’« America First » est une évidence – parviennent à imposer leurs équipements dont ils vantent, justement, l’interopérabilité.

Pour les Américains, dont l’engagement à nos côtés ne va pas sans arrière-pensées mercantiles et géopolitiques, l’autonomie stratégique de l’Europe est un sérieux caillou dans la chaussure. Dès lors, notre « Grand Allié » se plaît, à intervalles réguliers, à tester la solidité du lien transatlantique. Pour lui, l’occasion est belle : diviser pour régner en pointant du doigt les pays qui sortent du rang ; ceux qui ne dépensent pas assez dans l’Otan et refusent de se soumettre au dogme des 2 % ; ceux qui, à ses yeux, font preuve d’un manque patent de solidarité atlantique.

Rappelons-nous le « Non » de la Belgique à la Guerre en Irak et les foudres de Washington. C’était en 2003. J’étais alors ministre de le Défense. Rappelons-nous aussi que notre pays, quoi qu’on en dise, n’a jamais été pris en défaut durant les 20 ans de présence en Afghanistan.

Bâtir une Europe crédible et cohérente

Somme toute, la sécurité de l’Europe n’est pas la priorité des Etats-Unis ! En revanche, ça doit être la nôtre. Il nous appartient, sans plus attendre, de transformer les paroles en actes concrets et de façonner, avec les Etats qui veulent s’engager ensemble, une Europe capable d’être crédible sur la scène politique et diplomatique internationale. D’une part, cette crédibilité suppose de mutualiser forces, matériels et technologies. D’autre part, elle implique de mettre en cohérence la formation et l’instruction des militaires. Elle nécessite surtout de développer une certaine vision de l’avenir fondée sur des ambitions internationales communes.

Comprenons qu’il ne peut y avoir, en Europe comme partout ailleurs, de Diplomatie sans Défense ni de Défense sans partenariat au Développement. C’est le principe même de l’approche 3D. Sans la Défense, l’outil diplomatique demeure incomplet et inefficient pour promouvoir la paix autant que pour susciter le respect de nos partenaires et amis déclarés ; comme le chantait Dalida, ce n’est que « Paroles... Paroles... ». Nous voyons ce qu’il en est chaque jour.

Aujourd’hui, l’Europe brille par son absence : qu’on pense au continent africain – avec lequel nous partageons une longue Histoire et un axe traditionnel de solidarité – et au Moyen-Orient. Où était l’Europe lors des violents affrontements à Gaza en mai dernier ? Où était-elle lors du récent séisme en Haïti ? Qu’en est-il de sa présence au Sahel – qui, demain, pourrait être le lieu d’une nouvelle débâcle ? L’Europe, trop souvent, manque à l’appel…

De son côté, notre Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, M. Josep Borrell, en dépit de ses qualités, dispose, à l’heure actuelle, d’un rôle et d’une marge de manœuvre assez limités. Sans doute y a-t-il lieu de renforcer sa fonction et ses capacités d’action comme du temps de M. Javier Solana qui, en dix ans, de 1999 à 2009, a pu déployer une vingtaine d’opérations de sécurité et de défense sur trois continents.

Plus que jamais, avec les pays qui le souhaitent et à travers une Défense européenne digne de ce nom, nous devons travailler, dans le dialogue et le respect de l’humain, à bâtir la paix, la prospérité et la sécurité collective. Car, personne ne le fera à notre place !

À lire aussi L’UE voudrait «moins de dépendance et plus d’influence» face à Washington et Pékin: mais comment?

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