Accueil Culture Scènes

Baudelaire pour la vie, hommage de Patrick Roegiers à Idwig Stéphane

En 1978, le public belge découvrait Idwig Stéphane en Baudelaire dans «  Pauvre B… », un spectacle écrit et mis en scène par Patrick Roegiers. Le romancier lui rend un dernier hommage.

Temps de lecture: 4 min

Lorsqu’il apparaissait dans la lumière, au premier plan, à moins d’un mètre du public, la salle, stupéfaite, n’en croyait pas ses yeux. Ambigu et raffiné, Baudelaire, en redingote bleu nuit, chemise blanche immaculée et lavallière, cheveux verts, gants roses, souliers vernis, se tenait devant elle en personne, surgi d’un songe imaginaire ou d’un rêve éveillé.

Sitôt passé le frisson d’effroi qui parcourait l’assistance, de sa voix rythmée, bien timbrée, distillée, harmonieuse et teintée parfois d’une pointe d’accent indéfinissable, Idwig Stéphane prenait possession de la scène. Dandy décadent, fiévreux et inquiétant, au teint cireux, maquillé comme un acteur du cinéma expressionniste allemand, il tirait de la poche intérieure du costume (il en avait trois) une carte Michelin de la Belgique qu’il déchirait lentement en deux sur sa longueur avec une visible délectation.

(« Qu’on ne me touche pas ! Je suis inviolable !… La Belgique est un bâton merdeux. ») Cette assertion posée, installé dans la peau du poète mélancolique, arrogant et dédaigneux, solitaire et profondément désespéré, il sortait d’une immense armoire d’acajou, qui était en réalité la sienne et son unique partenaire, tout un attirail d’accessoires voués à meubler son soliloque vitriolique, pathétique, scandaleux et dérangeant. Des boîtes à l’ancienne de spéculoos, de marque Eklo, portées comme un trésor, sur lesquelles il s’asseyait, dissertant sur le pays honni en lisant le journal.

Mais aussi l’œuvre entière de Victor Hugo (l’ennemi juré) en livres de poche, le portrait officiel du roi Baudouin qu’il insultait copieusement au nom de ses aïeux, un pot de reines-claudes aussi vertes que sa teinture capillaire (opium : fruit défendu) au sein duquel il trempait gourmandement son index après avoir escaladé par-derrière l’imposante et sulfureuse armoire, à la fois confessionnal, bibliothèque, cercueil et figure tutélaire de la mère vénérée, demeurée à Honfleur.

Insultes, blâmes, invectives pleuvaient sur le misérable pays d’accueil où l’infortuné poète, rongé par le spleen, harcelé par ses créanciers, humilié, malade et d’une désespérance absolue, était en vain venu quérir la reconnaissance et le succès.

Apôtre du Bizarre et du Beau

« Un Belge est un enfer vivant sur la terre ». Ou, plus nuancé : « Tous les Belges sans exception ont le crâne vide. » Jordaens, Rubens (« un goujat habillé de satin »), Wiertz, le géant, hormis Rops, tout le monde en prenait pour son grade. Misanthrope et narcissique, sarcastique et rancunier, le chantre du rêve solitaire, ne laissait rien passer. Les femmes pataudes qui marchent de travers, les aboiements des chiens, le faro (« bière deux fois bue »), les odeurs, les trottoirs et la politique (ça se comprend).

Méprisant, maléfique et de mauvaise foi, mais aussi plein de douceur et doté d’une force hypnotique incomparable, égale à celle de ce flâneur en chambre qu’il incarnait avec splendeur, Idwig Stéphane donnait corps et vie au verbe incandescent du poète de l’impeccable, frappé d’aphasie à Namur, en visitant l’église Saint-Loup.

Des 180 pages adaptées des Amœnitates belgicæ, et Pauvre Belgique, capharnaüm de notes jamais achevées, jointes à des extraits de la correspondance adressée à sa mère, il n’en resta que 18 que nous avons décryptées à la table avant qu’il ne s’aventure sur le plateau, un plan incliné teinte lilas, cerné de tentures noires, éclairé par 65 projecteurs de toutes tailles, orientés vers lui seul.

Durant 250 représentations, pendant trois ans, dans les anciens locaux de La Libre Belgique, rue Montagne aux Herbes Potagères, face à La Mort Subite, partout en Wallonie, mais aussi en Flandre, et durant trois mois au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (accueil excellent), Idwig Stéphane a été Charles Baudelaire.

Plein de pensées funèbres et de grandeur, lové comme un enfant abandonné dans un tiroir, berceau de bois, ou creux du monde, se gaussant des autres et se haïssant lui-même (d’où la double portée du titre : Pauvre B… !), perché sur son armoire, assis, tombé, couché, le crâne enrubanné de serpentins de papier hygiénique pour soigner sa pauvre tête malade, il changeait de figure chaque soir tout en restant lui-même, débordant de vie, magnifique, intense, subtil et bouleversant.

Egal à son modèle, Apôtre du Bizarre et du Beau, il a tout livré de lui-même. Son talent, sa sensibilité, son aura, sa force et, bien sûr, sa ressemblance physique, son front haut, sa voix, son âge (43 ans) et ses yeux brillants comme deux gouttes de café.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

0 Commentaire

Aussi en Scènes

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

références Voir les articles de références références Tous les jobs