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Carta Academica: pourquoi les politiques anti-genre hongroises ne traitent-elles pas vraiment de questions de genre?

Tous les samedis, « Le Soir » publie la chronique d’un ou plusieurs membres de Carta Academica. Cette semaine : les discours dits anti-genre ont une histoire en Hongrie, depuis plus d’une décennie.

Chronique - Temps de lecture: 8 min

Carta Academica décernera un Academic Honoris Causa à la Professeure Anikó Gregor et à la communauté de chercheurs en études de genres pour leur résistance face aux pressions politiques et aux attaques en Hongrie. Cette cérémonie aura lieu en direct sur LN24, le 21 octobre, de 21 à 23 heures, en collaboration avec «Le Soir».
Carta Academica décernera un Academic Honoris Causa à la Professeure Anikó Gregor et à la communauté de chercheurs en études de genres pour leur résistance face aux pressions politiques et aux attaques en Hongrie. Cette cérémonie aura lieu en direct sur LN24, le 21 octobre, de 21 à 23 heures, en collaboration avec «Le Soir».

L’été est généralement une période de jachère en politique, mais pas en Hongrie. En juin, avec le vote majoritaire des députés du gouvernement, le Parlement hongrois a adopté la loi dite de Protection de l’Enfance. Outre l’introduction de peines plus sévères pour les auteurs d’agressions sexuelles sur un enfant victime, cette loi a interdit les contenus médiatiques liés aux LGBT+ pour les enfants de moins de 18 ans. En outre, elle a limité l’éducation sexuelle dans les écoles aux formateurs contrôlés par l’Etat et a supprimé les programmes alternatifs où des sujets tels que les identités LGBT+ pourraient être abordés. Quelques semaines après l’adoption de la loi, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a annoncé son intention d’organiser un référendum national dans le but de renforcer la loi. Ce ne sont ni la canicule ni le manque de connaissances juridiques qui ont poussé Orbán à organiser un référendum sur une loi déjà adoptée et appliquée, mais un pur intérêt politique.

Mais quelles sont les racines de cette nouvelle législation qui rétrécit encore l’espace pour les personnes LGBT+ ? S’agit-il simplement de créer une nouvelle campagne de dénigrement et une manœuvre politique de la droite pour stigmatiser les personnes LGBT+ dans le pays ? Cette démarche vise-t-elle à s’assurer les voix de la droite et à recueillir celles des sympathisants hésitants lors des prochaines élections législatives du printemps 2022 ?

Les jalons de la politique anti-genre de ces dernières années

Tout comme dans d’autres parties de l’Europe, les discours dits anti-genre ont une histoire en Hongrie, depuis plus d’une décennie. Alors que dans la plupart des pays concernés, des organisations civiles, religieuses ou des partis politiques de l’opposition ont alimenté les flammes des sentiments anti-genre dans l’espace public, la Hongrie fait partie des rares exceptions où les partis au pouvoir et le gouvernement sont devenus les premiers de classe des mobilisations et des campagnes anti-genre internationales. Au cours des quatre dernières années, le public hongrois s’est incontestablement familiarisé avec le mot « genre » grâce à la machine de relations publiques du gouvernement plutôt que grâce aux universitaires et aux chercheurs qui étudient les relations entre les genres.

Juste un petit rappel et une brève mise à jour à propos des incidents les plus récents. En octobre 2018, un décret gouvernemental a éliminé le programme de maîtrise en études de genre de la liste officielle des programmes de maîtrise accrédités et l’a pratiquement supprimé dans les deux universités concernées, l’université publique ELTE (Eötvös Loránd Tudományegyetem) et l’université privée CEU (Central European University). En mai 2020, le Parlement, dans lequel les députés du Fidesz disposent d’une majorité des deux tiers, a déclaré que la Hongrie ne ratifierait pas la Convention d’Istanbul visant à réduire et à prévenir la violence à l’égard des femmes, en partie parce qu’elle utilise le terme « genre » que le Parlement ne reconnaît pas.

Le même mois, le Parlement a adopté une loi déclarant qu’il serait obligatoire d’indiquer le sexe assigné à la naissance dans les documents d’identité officiels. Par conséquent, même pour les personnes transgenres qui ont légalement et officiellement changé de sexe et d’identité, leur nouvelle pièce d’identité fera également mention du sexe qui leur a été assigné à la naissance, ce qui les empêchera de garder cette information comme une affaire privée. En octobre 2020, une organisation civile lesbienne a publié, à des fins de sensibilisation, un livre de contes de fées comprenant quelques histoires à propos de protagonistes LGBT+. Les politiciens des partis au pouvoir ont exprimé leur profonde antipathie envers le livre et l’ont déclaré nocif pour les enfants.

En novembre 2020, le Parlement a modifié le texte de la Loi Fondamentale et ajouté, au chapitre consacré à la famille et au mariage, une phrase déclarant que « la mère est une femme, et le père est un homme ». C’était un message clair aux personnes transgenres pour qu’elles sachent quelle est leur place et à tout le monde que le gouvernement défend les concepts traditionnels et la stabilité qu’ils représentent, indépendamment des mouvements sociaux progressistes qui visent à la transformation de la société.

En décembre 2020, le Parlement a adopté une loi qui exclut pratiquement les couples de gays et de lesbiennes ainsi que les célibataires des procédures d’adoption. Voilà un bref tour d’horizon des événements préalables à l’adoption de la loi dite de protection de l’enfance et à l’appel au référendum.

Le contexte et l’histoire ont leur importance

Il serait très séduisant et quelque peu facile d’interpréter toutes les mesures énumérées ci-dessus comme un retour en arrière général dans le processus de démocratisation du pays depuis 1989. Mais comme d’autres l’avaient déjà souligné lorsque les politiques anti-genre ont commencé à s’intensifier dans le pays, le « genre » symbolise bien plus que les droits des femmes ou les questions LGBT+ : le mot a été associé à l’échec des restructurations démocratiques, économiques, politiques et sociales des 30 dernières années, à la promesse non tenue de rattraper l’Occident. Les tensions provenaient du reproche collectif et de la honte de ne pas être assez éclairés, progressistes et européens.

Les décennies de restructuration et la gestion de la crise économique de 2008 ont été dominées par les principes du fondamentalisme du marché. Il en a résulté un affaiblissement du filet de sécurité sociale et une réduction du budget consacré aux services publics, notamment les soins de santé, l’éducation et les services sociaux. Ces domaines auraient été cruciaux pour remédier au choc existentiel et à l’insécurité qu’il génère, et pour équiper les citoyens d’outils précieux pour naviguer dans le nouvel ordre mondial après 1989.

Si, d’un point de vue économique, la Hongrie a été la tête d’affiche de la région en accueillant chaleureusement les investissements étrangers et en privatisant de nombreuses entreprises et sociétés autrefois détenues par l’État, les inégalités au sein de la société se sont intensifiées. Aujourd’hui, la Hongrie est l’un des pays les plus fermés et les plus immobiles de l’UE, où le statut de la famille détermine pratiquement les possibilités d’avenir des personnes, et où les canaux de mobilité sont gelés. Même la menue classe moyenne souffre, ce qui est devenu maintenant un phénomène mondial. La crise existentielle, le stress et le manque d’outils pratiques pour comprendre les changements rapides dans le monde rendent les personnes concernées ouvertes aux discours qui promettent l’ordre, la sécurité, le contrôle, la prévisibilité et qui cultivent la nostalgie des décennies avant la transition de 1989/90. La désintégration existentielle et matérielle de la société est corrigée par des politiques centralisées, symboliques et culturellement intégratives.

« You can’t beat the feeling »

Peu de temps après l’annonce de la loi sur la protection de l’enfance et la pédophilie, certaines entreprises internationales implantées en Hongrie ont commencé à se déclarer solidaires des personnes LGBT+. Il y a deux ans, dans le cadre de la campagne « Love is love » de Coca-Cola, l’image d’un couple homosexuel a agité les eaux calmes et envoyé un message quant aux positions de l’entreprise sur la question. D’un côté, il est essentiel de reconnaître le potentiel du bénéfice émotionnel découlant des messages de soutien de ces entreprises à l’égard des personnes LGBT+. D’un autre côté, paradoxalement, ces soutiens symboliques internationaux peuvent renforcer les sentiments anti-genre. Les entreprises internationales soutenant des valeurs progressistes comme les droits humains seront associées à l’Occident éclairé, désignant par là même l’Est comme arriéré, intolérant et culturellement Autre. Cela aide Orbán à reproduire la division Est-Ouest, mais en opposant les deux régions selon son propre récit : l’Ouest décadent et moralement échoué versus l’Est droit et moral.

En outre, les questions relatives aux LGBT+ ou à d’autres questions de genre suscitent une indignation générale en Hongrie comme à l’étranger, alors que, par exemple, la réduction constante des droits des travailleurs hongrois à la grève, à des conditions de travail et à des salaires décents passe inaperçue, particulièrement de la part d’entreprises internationales qui sont les bénéficiaires de ce processus. Si un travailleur mal payé et exploité par l’entreprise voit que celle-ci soutient largement les droits des LGBT+ mais ne traite pas ses propres travailleurs équitablement, cela provoquera de la colère, de la frustration et un sentiment d’abjection au lieu de solidarité. Cette colère, cette humiliation peuvent être facilement canalisées ensuite vers des campagnes de dénigrement.

Que faire ?

Les changements d’attitude individuels et les campagnes de sensibilisation sont importants, mais ne suffisent certainement pas à apporter un remède définitif. Comme je l’ai montré ci-dessus, les racines de la politique anti-genre en Hongrie sont structurelles et historiques. La réintégration douloureuse et inégale de l’Europe de l’Est dans l’économie mondiale et dans les pays centraux de l’UE a engendré un climat politique et social qui utilise désormais le « genre » comme un symbole. Le concept y représente les conséquences sociales négatives de l’intégration et sert à mobiliser les électeurs pour qu’ils maintiennent le gouvernement au pouvoir afin de défendre la souveraineté.

Nous savons que l’Union européenne est une communauté de valeurs, mais avant tout, c’est une alliance économique où l’intégration économique favorise plus les pays du cœur de l’Europe que ceux de la périphérie. L’intégration économique devrait s’accompagner de l’intégration sociale de l’Europe et du reste du monde. Le règne de la logique du fondamentalisme du marché approfondira les tendances à la crise menant au populisme et à l’autocratie. Au bout du compte, nous en paierons tous le prix.

Toutes les chroniques de *Carta Academica sont accessibles sur notre site.

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4 Commentaires

  • Posté par Naeije Robert, lundi 18 octobre 2021, 19:39

    "« la mère est une femme, et le père est un homme » Euh... Ce ne serait donc pas vrai?

  • Posté par Chalet Alain, lundi 18 octobre 2021, 15:54

    Et parler de "sexe assigné à la naissance" est un abus de langage, car il s'agit tout simplement du sexe réel, lequel est une donnée génétique non modifiable.

  • Posté par Chalet Alain, lundi 18 octobre 2021, 15:51

    Franchement, on se demande quelle est l'utilité de toutes ces élucubrations genristes. C'est du même acabit que les discussions sur le sexe des anges, tenues par l'empire byzantin à la veille de sa chute. Viktor aurait-il raison?

  • Posté par Staquet Jean-Marie, samedi 16 octobre 2021, 11:38

    Le "genre"... la "théorie" qui finit par conduire une de ses papesses (J. Butler) à identifier des points communs entre les combats du féminisme lesbien et le Hamas... Et ça devrait être considéré comme "universitaire"? Le racialisme de Gobineau a aussi été enseigné à l'université...

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