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Nicaragua: sans observation indépendante, l’ortéguisme ne pourra pas perdre les élections du 7 novembre

L’élection présidentielle du 7 novembre va reconduire le couple Ortega-Murillo à la tête du Nicaragua. Malgré la communauté internationale ou grâce à elle ?

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

On ne perdra plus le pouvoir par les urnes. Il faut le garder à n’importe quel prix. » L’injonction, prononcée peu de temps après le retour de Daniel Ortega à la présidence du Nicaragua en janvier 2007, est attribuée au commandant Tomás Borge, numéro deux du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), aujourd’hui décédé. Reprise plusieurs fois depuis par des proches d’Ortega, la consigne est d’abord le marqueur du traumatisme de 1990. Les révolutionnaires sandinistes, entrés au pouvoir en 1979, perdirent alors des élections faussées par la menace des États-Unis de poursuivre l’agression contre le Nicaragua, sur fond de guerre froide finissante.

Mais la prophétie de Tomás Borge est surtout devenue le signe de la détermination d’un régime autocratique à perdurer. Un régime qui s’affiche toujours socialiste et progressiste, mais dont les politiques menées depuis 2007 le situent plus à droite encore, et tout aussi conservateur, que les trois administrations néolibérales qui l’ont précédé. C’est d’ailleurs à ce prix-là qu’Ortega et sa clique ont pu reconquérir la tête de l’État – avec 38 % des votes exprimés, aux élections de fin 2006 –, puis, dans la foulée, y édifier et bétonner leur emprise sur tous les niveaux de pouvoir. À coups de pactes et d’alliances contre-nature, licites ou illicites, d’élections frauduleuses, de cooptations, de corruption et de collusions diverses, avec les ennemis jurés de la révolution des années 1980 : hiérarchies des églises catholique et évangéliques, fédérations patronales et grandes fortunes confondues.

En gardant un pied – rhétorique – dans l’Alliance bolivarienne d’Hugo Chavez, dont il a pu profiter des largesses pétrolières dix ans durant, Ortega a placé l’autre – pragmatique – dans son entente de raison avec le Fonds monétaire international (FMI), les États-Unis et les investisseurs étrangers, auxquels il a offert les meilleures conditions : orthodoxie économique pour le premier ; stabilité politique, fermeté migratoire et collaboration anti-narcos pour les deuxièmes ; exonérations fiscales et dérégulations sociales et environnementales pour les troisièmes. L’euphorie a duré jusqu’à ce que les prix élevés des matières premières exportées – or, viande, café, sucre, arachides, etc. – s’effondrent, à partir de 2015, tout comme l’aide vénézuélienne, tombée à zéro.

La nouvelle élection présidentielle volée de 2016 – rehaussée par l’investiture à la vice-présidence du Nicaragua de Rosario Murillo, l’épouse du président Ortega –, mais surtout la répression sanglante des manifestations antigouvernementales de 2018 – quelque 300 morts, des milliers de blessés, d’emprisonnés, d’exilés… – vont sensiblement changer la donne. Les alliés internes et externes du régime doivent s’en désolidariser, le condamner, le menacer… sans pour autant accepter de rallier la cause des contestataires anti-ortéguistes et leurs appels à la grève générale.

Un ortéguisme déjà donné gagnant

Les voies d’une négociation en vue d’un « atterrissage en douceur » sont explorées. Ou celles d’une anticipation de l’élection présidentielle de 2021. En vain. Le couple Ortega-Murillo gagne du temps, sans rien céder. Il a maté la rébellion, sans ciller. La majorité des prisonniers et des exilés politiques sont sandinistes ou de filiation sandiniste, mais la droite qui vient de rompre avec le pouvoir impose ses conditions dans les tentatives de reconfiguration d’une opposition crédible. Peine perdue, elle ne parvient pas à s’unir. Le « Conseil suprême électoral », aux ordres de la présidence, invalide ses différentes expressions. Et la police enferme ses différents candidats. Seul à décider des participants et des résultats, sans observation indépendante, l’ortéguisme ne peut pas perdre les élections de ce 7 novembre 2021.

La « communauté internationale » en est pour ses frais, elle qui a soutenu et salué le régime nicaraguayen pour la conformité et la responsabilité de ses orientations, économiques notamment, jusqu’en 2018. Depuis, l’ambivalence prévaut. Condamnations pour crimes contre l’humanité, sanctions individuelles (gel des avoirs et visas) de proches du président et, dans le même temps, continuité des subsides et prêts des principales instances financières internationales au gouvernement Ortega-Murillo.

La légitimité, la faisabilité et l’utilité de toute nouvelle pression ou punition interrogent. Et la cohérence aussi. En matière d’abus de pouvoir, de corruption et d’impunité, le Honduras et le Guatemala par exemple sont tout aussi condamnables que le Nicaragua. Quelle action de la « communauté internationale » a-t-elle déjà abouti à une démocratisation des États centro-américains ? Sur papier, les accords de libre-échange que l’Europe et les États-Unis ont signé avec cette région du monde disent la viser. En réalité, ils l’empêchent.

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