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COP26: pour sortir de notre inertie face à la crise climatique, allons vers une société de l’exnovation!

L’innovation durable ne suffit pas : les transitions ne se feront pas sans exnovation. Il faut une gouvernance spécifique des processus de « sortie de » (des technologies, des infrastructures, des modèles d’entreprise, des pratiques… carbonés et systémiquement non durables) et de leurs conséquences.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

La Commission européenne vient de relever l’objectif de réduction de nos émissions directes de gaz à effet de serre (GES) d’ici à 2030 (de -40 % par rapport à 1990 à -55 %). Au regard de ce nouvel objectif et des faibles réductions réalisées ces dernières décennies (1) , force est de constater que nous devons remettre en question les stratégies de transition mises en œuvre jusqu’à présent.

Notre société de l’innovation ne se donne pas les moyens de démanteler les activités intensives en carbone : nous tablons surtout sur le soutien direct aux innovations – souvent technologiques – ou aux alternatives considérées durables, dans le cadre de ce qu’on appelle « la gestion stratégique des niches » (2). Les pouvoirs publics leur donnent les moyens de survivre, de percer et de se diffuser grâce à des subventions, des incubateurs, des incitations, mais peinent à toucher les modes de production et de consommation non durables (les énergies fossiles, l’agriculture intensive en intrants chimiques, la mobilité carbonée individuelle, etc.).

Sur la base des recherches menées dans le cadre de GOSETE (3) , nous affirmons que soutenir les innovations ou alternatives ne suffit pas : ce n’est qu’une moitié du chemin à faire vers une société bas carbone. En effet, leur diffusion est trop lente et le risque qu’elles se superposent aux systèmes en place sans jamais les remplacer complètement est trop grand. Nous devons nous intéresser frontalement à l’« exnovation », c’est-à-dire à l’abandon des technologies, infrastructures, modèles d’entreprise et pratiques carbonés, et non durables de manière plus générale.

Certaines trajectoires d’exnovation sont déjà en cours ou planifiées (la sortie du nucléaire en Belgique, des moteurs thermiques à Bruxelles, de produits plastiques jetables dans l’UE). Mais pour de nombreux secteurs, la question de savoir ce qui est obsolète reste un tabou politique.

Pourquoi est-ce si difficile ?

Exnover implique d’avoir le courage politique et collectif de dire à certains secteurs, entreprises, travailleurs qu’ils vont devoir se reconvertir. Il faudra aussi dire aux consommateurs qu’ils vont devoir consommer mieux, alors que certains consomment trop et d’autres ne satisfont pas leurs besoins essentiels. Perçue comme une politique climatique punitive, l’exnovation est loin de l’image de la transition joyeuse que promettent le cyclisme du quotidien ou les paniers bio. Oui, l’exnovation va aussi créer des perdants. Elle ne sera pas perçue comme punitive si elle est suffisamment justifiée et si les interventions des pouvoirs publics garantissent que ce ne seront pas les plus vulnérables qui paieront la facture.

Avant toute chose, exnover implique de se positionner par le débat démocratique sur ce qui pourra et devra être démantelé, sur les trajectoires et processus pour le faire, et sur les compensations, substitutions, reconversions, renonciations. Se positionner est complexe, du fait de la multiplicité des problèmes générés par nos modes de production et de consommation (climat, biodiversité, socio-économiques, etc.). Nous le voyons avec le débat sur la sortie du nucléaire qui n’en finit pas. Mais se positionner est indispensable pour avancer, et les acteurs – aussi économiques – le demandent avec insistance.

Exnover, mais comment ?

Le premier moyen à mettre en œuvre consiste à retirer les avantages existants dont bénéficient ces modes de production et de consommation non durables (par ex. par le retrait de subsides ou avantages fiscaux aux énergies fossiles). Ces modes pourraient aussi être désavantagés par rapport à ceux plus vertueux (en taxant plus ou en excluant de marchés publics) ou être visés plus frontalement par le biais réglementaire (via les normes de mise sur le marché ou des interdictions de production ou d’utilisation). Les instruments possibles sont multiples mais devraient respecter des principes clés.

Intervenir et planifier. On ne peut pas se permettre d’attendre que le système s’adapte, évolue. Les innovations et alternatives durables ne décolleront que quand nous mettrons un cap auquel nous nous tiendrons. En Allemagne, c’est l’annonce ferme de sortie du nucléaire qui a permis les investissements massifs dans les énergies renouvelables (4) .

Avoir une vision systémique. L’exnovation devrait avoir pour objectif de réduire nos émissions directes, mais sans négliger les effets secondaires et les déplacements d’impacts vers d’autres régions, qui tendent à être la règle plutôt que l’exception. Convertir le parc automobile circulant à Bruxelles à l’électrique va réduire les émissions de GES globalement et la pollution de l’air localement, mais va amener des pollutions nouvelles et importantes ailleurs (5) .

Viser des changements comportementaux. Pour limiter ces effets secondaires, l’exnovation doit aussi cibler les modèles et pratiques non durables, et dépasser la focale technologique. Dans le secteur de la mobilité urbaine par exemple, la sortie des moteurs thermiques devrait être clairement articulée à des mesures d’exnovation de la voiture individuelle et énergivore, voire de la voiture tout court.

L’exnovation juste. Si nous ne planifions pas l’exnovation, nous n’aurons qu’une partie des clés en main pour comprendre les effets sociaux de la société bas carbone de demain. Si nous les anticipons, nous pourrons intervenir sur ces effets (accès aux biens et services essentiels, emploi), et éviter un creusement des inégalités.

L’exnovation est une voie incontournable pour un futur « habitable ». C’est faire de la place aux innovations et alternatives véritablement durables. C’est choisir ce dont on ne veut plus, c’est se doter collectivement d’un horizon normatif sur ce que l’on veut voir décroître. C’est planifier, anticiper et accompagner les changements à venir qui vont être difficiles, mais que l’on doit opérer.

* Cosignataires : Brent Bleys (professeur associé, Ghent University) ; Vincent Calay (chargé de recherches, IWEPS) ; Tim Cassiers (collaborateur), au nom du BRAL  ; Arnaud Collignon (chargé de mission énergie) et Sylvie Meekers (directrice), au nom d’IEW  ; Benoit Dassy (responsable du service d’études, CSC Bruxelles) ; Bart Defloor (professeur, Universiteit Gent) ; Florence Degavre (professeure, UCLouvain) ; Damien Delaunois (chargé de mission), au nom de Inter Environnement Bruxelles (IEB) ; Pierre Delvenne (chercheur qualifié FNRS, Université de Liège) ; Simon De Muynck (coordinateur, Centre d’écologie urbaine et chercheur, ULB-LoUIsE), au nom du Centre d’écologie urbaine  ; Olivier De Schutter (professeur, UCLouvain) ; Tianran Ding (chercheuse, ULB SONYA) ; Kim Hendrickx (chercheur qualifié FNRS) ; Jean-François Herz et Quentin Mortier (directeurs), au nom de SAW-B  ; Michel Huart (Maître de conférences et conseiller académique, ULB) ; Marc Lemaire, au nom de la Coalition KAYA  ; Andreia Lemaître (professeure, UCLouvain) ; Samuel Lietaer (chercheur, ULB – SONYA) ; Cathy Macharis (professeure, VUB-MOBI) ; Maria Mancilla Garcia (professeure, ULB) ; Kevin Maréchal (chargé de cours, Université de Liège) ; Sybille Mertens (professeure, Université de Liège) ; Hélie Moreau (chercheur, ULB) ; Céline Parotte (chargée de recherches FNRS, Université de Liège/Spiral) ; Anaïs Périlleux (professeure, UCLouvain) ; Sabrina Nisen (coordinatrice générale) et Michel Van den Borne (chargé de programme), au nom de CoopCity  ; Charline Urbain (professeure et vice-Rectrice au développement durable, ULB) ; Julien Vastenaekels (chercheur et assistant, ULB) ; Romain Weikmans (chercheur, Institut finlandais des affaires internationales et enseignant, ULB).

(1) SPF Santé publique, sécurité de la chaîne alimentaire et environnement, Historique des émissions de gaz à effet de serre.

(2) Kemp, René, Johan Schot, et Remco Hoogma. « Regime shifts to sustainability through processes of niche formation : The approach of strategic niche management », Technology Analysis & Strategic Management 10, no 2 (1er janvier 1998) : 175‑98.

(3)  GO SETE (Governance of the Sustainable Economy Transition : Challenges of Exnovation), SONYA/ULB et PREC/VUB, avec un financement Anticipate d’Innoviris, https ://exnovation.brussels/ , Follow us on facebook, linkedin, researchgate.

(4) Rogge, Karoline S., et Phil Johnstone. « Exploring the Role of Phase-out Policies for Low-Carbon Energy Transitions : The Case of the German Energiewende », Energy Research & Social Science, Policy mixes for energy transitions, 33 (1er novembre 2017) : 128-37.

(5) Bruxelles Environnement. 2021. « Stratégie “Low Emission Mobility”  »  ; European Environment Agency (EEA). 2018. « Electric Vehicles from Life Cycle and Circular Economy Perspectives », TERM report, 13/2018.

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2 Commentaires

  • Posté par Linard Robert, mercredi 3 novembre 2021, 1:01

    Le dictionnaire s'enrichit du mot exnovatîon, c' est la seule contribut de cette carte blanche

  • Posté par D Marc, mardi 2 novembre 2021, 12:30

    L'exnovation c'est l'abandon des technologies carbonées. Citer la sortie du nucléaire comme un exemple d'exnovation est un non sens et une contradiction.

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