Accueil Monde Amériques

Réchauffement climatique: le scénario du pire se dessine en Amazonie

La plus grande forêt tropicale du monde émet aujourd’hui davantage de carbone qu’elle en absorbe, ce qui inquiète les scientifiques. Si l’Amazonie venait à se transformer en savane, elle accélérerait le réchauffement climatique au lieu de le freiner.

Temps de lecture: 9 min

Il y a quelque chose qui cloche. Dans son laboratoire, la chimiste brésilienne Luciana Gatti passe et repasse ses chiffres en revue. Il doit y avoir une erreur quelque part. Mais toujours la même sombre conclusion s’impose : l’Amazonie, la plus grande forêt tropicale du monde – cet « océan vert » sur lequel comptait l’humanité pour absorber ses émissions polluantes et la sauver du désastre – émet désormais plus de carbone qu’elle n’en absorbe.

Une forêt cruciale pour lutter contre le réchauffement climatique

Étendu à travers une partie de l’Amérique du Sud comme une exubérante tache vert profond, le bassin amazonien est l’une des plus grandes régions sauvages au monde. Il regorge d’une vie nourrie par la chaleur tropicale, les pluies torrentielles et ces rivières qui serpentent à travers la jungle comme des veines bleutées.

FILES-BRAZIL-UN-COP26-CLIMATE-AMAZON

La majestueuse forêt aux trois millions d’espèces offre une végétation luxuriante qui absorbe d’énormes quantités de carbone grâce à la photosynthèse – cruciale au moment où l’humanité lutte pour limiter les gaz à effet de serre qui réchauffent la planète.

Alors que les émissions de dioxyde de carbone ont augmenté de 50 % en 50 ans, dépassant les 40 milliards de tonnes dans le monde en 2019, l’Amazonie a absorbé une bonne part de cette pollution : presque deux milliards de tonnes par an, jusqu’à récemment. Mais les hommes ont aussi passé ce demi-siècle à détruire et à brûler des pans entiers de la forêt amazonienne pour faire place au bétail et aux cultures. Depuis, le Brésil est devenu le premier producteur et exportateur de bovins au monde.

Un scénario cauchemardesque

Luciana Gatti, qui travaille à l’Institut national d’études spatiales (INPE), analyse la qualité de l’air de l’Amazonie, le carbone qu’elle absorbe et émet.

Elle guette les signes d’un scénario cauchemardesque : le « point de basculement » climatique, au-delà duquel la libération de CO2 et de méthane est inéluctable et le changement de l’écosystème irréversible. Passé ce seuil critique, une partie de l’Amazonie se transformera en savane.

Pour les scientifiques, il s’agirait d’une catastrophe : au lieu d’enrayer le réchauffement climatique, l’Amazonie l’accélérerait. Les arbres mourraient les uns après les autres, la forêt relâcherait 123 milliards de tonnes de carbone dans l’atmosphère. Selon une étude faisant autorité, l’Amazonie atteindra ce point de non-retour lorsque 20 à 25 % de sa surface aura été déboisée. Aujourd’hui, nous en sommes à 15 % – contre 6 % en 1985 – dont 80 à 90 % sont des pâturages.

cristiana Mazzetti
AFP

Quand elle n’est pas dans son laboratoire près de Sao Paulo, Luciana Gatti forme des pilotes à la collecte d’échantillons. Elle leur apprend à plonger en spirale d’une altitude de près de 4.400 mètres pour emplir des flasques d’air. Au fil des mois, la chercheuse de 61 ans, spécialisée en chimie atmosphérique, a vu ces flasques témoigner d’une évolution de plus en plus inquiétante. En juillet, elle a publié avec son équipe dans la revue Nature leurs découvertes les plus sombres.

Des prévisions trop positives

D’abord, l’Amazonie est désormais un émetteur net de carbone, essentiellement en raison des incendies volontaires. Pire, c’est déjà le cas dans le sud-est de cette immense région, même déduites les émissions dues aux feux. L’Amazonie, cœur de l’élevage de bovins du Brésil, n’a plus besoin de l’aide des hommes pour recracher du carbone dans l’air. Elle a commencé à le faire toute seule. « Nous sommes en train de tuer l’Amazonie », dit Mme Gatti, « et ce n’est pas quelque chose que nos modèles sur le climat ont pris en compte. Aussi mauvaises que soient les prévisions (sur le changement climatique), elles sont optimistes ». « L’Amazonie est devenue un émetteur de carbone bien plus tôt que personne n’aurait imaginé. Cela signifie que nous allons arriver à un scénario de film d’horreur bien plus tôt aussi ».

La recherche de Luciana Gatti n’est que l’un des récents travaux à tirer la sonnette d’alarme sur l’Amazonie. Elle se fonde sur des informations collectées de 2010 à 2018. Depuis, la destruction s’est accélérée, tout particulièrement au Brésil, qui héberge 61 % de la forêt tropicale.

À son arrivée au pouvoir en 2019, grâce en partie au soutien du puissant lobby de l’agronégoce, le président d’extrême droite Jair Bolsonaro a déclaré vouloir ouvrir les terres protégées et les réserves indigènes à l’agriculture et à l’extraction minière. Sous Jair Bolsonaro, la déforestation de l’Amazonie brésilienne a atteint une moyenne annuelle d’environ 10.000 km2 – la superficie du Liban – contre quelque 6.500 km2 pendant la décennie précédente.

BRAZIL-UN-COP26-CLIMATE-AMAZON (3)

Aujourd’hui, quand on traverse le sud-est de l’Amazonie, on ne voit plus grand-chose de la forêt tropicale.

C’est une terre de chapeaux de cowboys, de bottes à éperons, de boucles de ceinturon énormes, de petites villes poussiéreuses pleines de magasins de matériel agricole et d’églises évangéliques. Des panneaux géants y annoncent des rodéos ou des enchères de bétail, quand ils n’accueillent pas le visiteur d’un « Notre ville soutient Bolsonaro ».

maringa farm

De vastes plaines de pâturage ou de soja s’étendent à perte de vue, une monotonie à peine rompue ici ou là par du bétail paissant, un petit bout de forêt ou un arbre solitaire. Autrefois, la jungle recouvrait tout ici.

C’est en 1970 que la « colonisation » à grande échelle de l’Amazonie a été lancée au Brésil, sous la dictature militaire. La modernisation du pays et la croissance économique sont alors taxées de « miracle brésilien » et le régime militaire (1964-1985) considère l’Amazonie comme arriérée. Un « Plan national d’intégration » pour construire des routes à travers la forêt tropicale est promu. Le gouvernement fait campagne pour attirer des pionniers, promettant « de la terre sans hommes pour des hommes sans terre ». Tant pis pour les indigènes qui peuplent la forêt depuis des siècles. Mais le peu de présence de l’Etat débouche sur une situation anarchique où tout le monde peut se servir. C’est toujours le cas aujourd’hui.

La capitale des bovins

Sao Felix, qui avait 200.000 vaches en 1994, est devenue la capitale de la viande bovine du Brésil, avec plus de deux millions de têtes de bétail, soit plus de 15 par habitant. Cette municipalité, qui n’a fait que grossir, est en tête au Brésil pour les émissions toxiques : elle a relâché près de 30 millions de tonnes de dioxyde de carbone en 2018, 65 % de plus que de Sao Paulo.

manoel lemos

En fait, sept des 10 municipalités (qui au Brésil peuvent couvrir un très vaste territoire) avec les taux d’émission les plus élevés dans le pays se trouvent en Amazonie, où les forêts ont été brûlées et remplacées par des bovins émettant du méthane. De nombreux éleveurs expliquent que l’élevage est le moyen le plus facile de s’enrichir en Amazonie. D’abord, on abat les arbres, on les vend pour le bois et on brûle ce qui reste. Ensuite on sème de l’herbe, on installe des barrières, on amène du bétail et on le fait paître. Un plein camion de taureaux bien engraissés rapporte environ 110.000 réais (17.300 euros) Avec cette méthode, les sols s’épuisent vite. Mais il est facile de créer de nouveaux pâturages chaque année quand on accapare sans scrupule des terres publiques.

L’effet Bolsonaro

La destruction de la forêt a été la plus éhontée sous le président Jair Bolsonaro, un ancien parachutiste de l’armée qui se nomme lui-même par dérision « Capitaine tronçonneuse ».

En 2019, sa première année au pouvoir, une hausse importante des feux en Amazonie a provoqué un émoi international et refroidi les investisseurs. Sous leur pression, Bolsonaro, candidat à sa réélection en 2022, a interdit les incendies en saison sèche et déployé des militaires en Amazonie. Mais la déforestation n’a pas baissé. L’application de la loi en Amazonie est notoirement difficile.

A Sao Felix, ce travail ingrat revient au secrétaire à l’Environnement Sergio Benedetti et à son équipe de 11 hommes qui patrouillent dans une région grande comme deux fois la Suisse. Selon une étude, seulement 5 % des amendes liées à l’environnement sont acquittées au Brésil.

La forêt peut-elle encore être sauvée ?

Pour les experts, le cercle vicieux de la déforestation, des incendies et du réchauffement de la planète ne va qu’accélérer sa destruction. Les effets sur le Brésil sont déjà patents. La déforestation de l’Amazonie a un impact sur les pluies dans d’immenses régions d’Amérique latine en réduisant le volume des « rivières volantes », ces masses d’eau poussées par le vent sous forme de vapeur faite de l’évaporation dégagée par 390 milliards d’arbres. Le Brésil vit sa pire sécheresse en près d’un siècle dans le sud-est et le centre-ouest. Le pays a été affecté par des tempêtes de sable mortelles, des feux de forêt incontrôlables, l’envolée des prix et une crise énergétique. On se croirait déjà dans la dystopie redoutée par les scientifiques.

Pourtant, de nombreux experts restent optimistes. Ils invoquent la capacité du Brésil par le passé à inverser la déforestation, passant d’un record historique de 29.000 km2 en 1995 à 4.500 km2 en 2012, sous un gouvernement de gauche. Des solutions existent mais il faut les mettre en œuvre toutes et vite.

mayza rodrigues

Entre autres : arriver à une déforestation zéro, renforcer puis multiplier les lois environnementales, replanter les zones déboisées, réduire la moyenne nationale de près d’un hectare de ranch par tête de bétail, promouvoir une agriculture respectueuse de la forêt, avec des cultures comme le cacao, l’açaï ou les noix du Para.

Mais l’une des meilleures solutions est l’expansion des réserves des peuples indigènes, les gardiens de la forêt avec laquelle ils vivent en communion. Le Brésil compte 700 réserves indigènes, qui couvrent près d’un quart de l’Amazonie. De nombreuses tribus ont été décimées lorsque les premiers pionniers ont pénétré la forêt : meurtres, tortures, esclavage, déplacements forcés et maladies. Aujourd’hui, la plupart des 900.000 indigènes se battent pour retrouver leurs terres.

Pour la chimiste Luciana Gatti, ce n’est pas le seul Brésil qu’il faut blâmer de la destruction en marche de l’Amazonie. Les Etats-Unis et l’Europe importent le bois coupé illégalement. Le monde entier achète des quantités massives de bœuf et nourrit ses vaches, poulets et porcs avec le soja d’Amazonie. « Il faut que les gouvernements interdisent ces importations », dit-elle. « Arrêtez de consommer les produits qui entraînent la destruction » de l’Amazonie.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

4 Commentaires

  • Posté par Esquenet Alexandre, dimanche 14 novembre 2021, 11:09

    Game over, l'homme est trop con.

  • Posté par Bouko Christian, mardi 9 novembre 2021, 17:23

    En plus d'être une possible bombe pour le réchauffement climatique dont on ne sait toujours pas avec certitude s'il va perdurer , l'Amazonie va être certainement la prochaine bombe pandémique si on laisse faire Bolsonaro

  • Posté par L. Jean-Christophe, mardi 9 novembre 2021, 10:56

    Carabistouilles que tout ça ! La seule solution viable c'est de leur envoyer Georges-Louis Bouchez qui lui connait bien la solution. Il faut plus de croissance parce que c'est bon pour la santé des gens ! Il n'y a qu'un libéralo-communiste comme lui pour trouver une solution au problème. D'ailleurs il a déclaré dans un article (voir ci-dessous) que les pays industrialisé qui ont mis en place des solutions pour ne plus polluer (enfin ils ont envoyés les usines dans d'autres pays pour qu'on ne les voies plus... Donc elles n'existent plus...). Heureusement qu'on a Georges-Louis qui va réindustrialiser l'Amazonie avec des usines propres comme ça les gens seront heureux et vivront beaucoup mieux ! Parce qu'après tout il existe une solution : la tronçonneuse électrique ! Merci Georges-Louis

  • Posté par L. Jean-Christophe, mardi 9 novembre 2021, 10:57

    Voici le lien vers l'article en question https://www.lesoir.be/405068/article/2021-11-08/georges-louis-bouchez-sur-la-reduction-des-emissions-la-decroissance-cest-une

Sur le même sujet

Aussi en Amériques

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

références Voir les articles de références références Tous les jobs