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En marge de la COP26, l’écologie grise: la voie de l’attention au monde

Dans les années nonante, l’urbaniste et penseur du monde contemporain Paul Virilio développait le concept d’« écologie grise » centrée sur la « pollution de la distance ». Il est impératif de le remobiliser politiquement.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Dès les années 90, Paul Virilio (1) nous parle d’une écologie grise. Le terme est alors un peu fumeux. Aujourd’hui, dans notre économie digitale, il vaut d’avoir une place entière dans les débats sur le climat.

Pour Paul Virilio, le risque est inhérent à l’innovation, il en décrit l’exception. La pollution, en revanche, est l’effet secondaire du progrès, en quelque sorte son compagnon « normal » mais inacceptable.

Le pouvoir, nous dit-il, est toujours lié à une volonté à « capturer » le monde. Le capitalisme industriel l’a fait en transformant progressivement notre planète et les corps des Hommes en moyens de production exploités par des innovations technologiques visant à aller toujours plus vite. Le compagnon « normal » mais inacceptable de cette économie industrielle, c’est une nature et des Hommes épuisés, une perte de la diversité à la fois écologique et sociale liée à la standardisation de la nature et de nos vies…

L’attention, ressource du capitalisme digital

Dans le capitalisme digital, la ressource qu’on entend capturer, dominer, c’est l’attention. Le passage de la rareté de l’information à son abondance est un des « faits » majeurs du monde contemporain. Face à cette abondance, la capture de l’attention est un des ressorts centraux de la folle compétition que se livrent les majors de l’économie digitale. Cette capture passe par des algorithmes qui nous suivent dans nos déplacements, scrutent nos visages, nous observent là où nous sommes pour afficher dans un « juste à temps » presque magique ce que nous avions l’intention de voir, d’entendre, de découvrir…

Une perte d’orientation

Cette transformation de l’attention en ressource, comme avant elle la nature et le corps des Hommes, est, nous semble-t-il, un des éléments forts d’une autre catastrophe écologique que Paul Virilio qualifie de grise : une perte dramatique d’orientation, une perturbation importante dans la relation à nous-mêmes, aux autres et au monde, ce qui à son tour a des conséquences majeures pour nos démocraties.

La partie visible de cette crise est l’épuisement de notre attention comme l’épuisement des sols et des corps, soumis à une exploitation ou une addiction intensive. Et cette addiction ne concerne pas que les jeunes, nous en sommes tous victimes.

La partie moins visible concerne la perte d’orientation. S’orienter, c’est se situer dans un espace et dans un temps pour se relier à d’autres avec lesquels on fait lien et histoire.

L’espace de l’économie digitale est un monde sans fin, sans distance où tout se donne à voir dans une instabilité radicale. De ce monde, on ne peut s’échapper nulle part, impuissant, dépassé, perdu. D’où, le succès de ces nouveaux repères technologiques sous la forme de profils de plus en plus performants ; commerciaux dans la figure des influenceurs toujours plus nombreux ; idéologiques avec la montée en puissance des simplificateurs de réalités. De là aussi, le danger pour la démocratie car quels que soient les repères, ils ont tous en commun de nous fabriquer des mondes fragmentés et individualisés, rendant plus difficiles les débats d’idées comme les solidarités.

Un présent enfermé sur lui-même

Le temps de l’économie digitale est celui de l’instantané, de l’immédiateté. Il contribue, nous dit Paul Virilio, à une sorte d’illusion stroboscopique qui brouille toute perception et donc toute véritable connaissance. L’instant est inhabitable, nous dit-il et pourtant c’est là que l’économie digitale nous propose d’habiter, dans un présent enfermé sur lui-même, sans passé pour le nourrir et sans avenir pour le tirer. Ce temps instant que chacun vit individuellement par écran interposé, plonge notre attention dans un tourbillon pointilliste où les instants rebondissent à toute vitesse nous laissant peu de souffle pour réfléchir et retrouver les termes du temps long permettant à la fois mémoire et projets. Là aussi, Paul Virilio y voit un danger pour la démocratie, car, nous dit-il, le propre de la vitesse absolue, c’est d’être aussi le pouvoir absolu, le contrôle absolu, instantané, c’est-à-dire quasi divin.

Une voie politique prometteuse

Face à ces défis majeurs, le concept d’écologie grise de Virilio est une invitation à politiser la question de l’attention tout comme l’écologie verte l’a fait depuis bien longtemps pour la nature. Elle est une voie politique prometteuse car elle permet une vigilance partagée sur l’économie digitale et les pollutions qu’elle engendre, sortant une bonne fois pour toutes l’attention de ses deux griffes culpabilisantes : l’addiction et la génération. Il n’y a pas addiction mais exploitation, il n’y a pas génération mais généralisation !

Mettre en mouvement l’écologie grise, c’est construire de la solidarité et de la résistance dans la défense d’un bien commun : notre attention à nous-mêmes, aux autres et au monde. L’écologie grise, c’est finalement retrouver sa voix pour dessiner sa voie…

(1) Paul Virilio (1932-2018) est un urbaniste et essayiste français. Parmi ses ouvrages, citons : Cybermonde, la politique du pire (Paris : Textuel, 1996), par Paul Virilio et Philippe Petit, et Le futurisme de l’instant : stop-eject (Galilée, 2009).

On trouvera dans la revue Hermèsun très bel hommage à Paul Virilio qui résume les lignes fortes de sa pensée.

*Sur ce thème : Claire Lobet-Maris et Stefana Broadbent, « Towards a grey ecology », The onlife manifesto (Springer, Cham, 2015. p. 111-124) ; Claire Lobet-Maris, « Du fétichisme de la donnée personnelle », in Nathalie Grandjean et Alain Loute, Valeurs de l’attention : perspectives éthiques, politiques et épistémologiques(Presses Universitaires du Septentrion, 2019).

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1 Commentaire

  • Posté par Naeije Robert, mercredi 10 novembre 2021, 8:59

    "Le capitalisme industriel l’a fait en transformant progressivement notre planète et les corps des Hommes en moyens de production exploités par des innovations technologique" Cette affirmation à la lointaine inspiration marxiste n'est que radotage - fumeux en effet.

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