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Un fragment du «Panorama» de Wauters de retour au Cinquantenaire

Fin de cavale pour l’archiduc Rodolphe : la toile d’Émile Wauters qui immortalisait son voyage au Caire (1880-81) est restituée à la Belgique. Il ne s’agit cependant que d’un fragment du monumental « Panorama du Caire ».

Journaliste au service Culture Temps de lecture: 5 min

C’est une bien étrange découverte qu’a réalisée l’an dernier Fabrice Alric, antiquaire à Villecroze, dans le Var. « Une dame, pas très âgée », lui propose de racheter un ensemble de mobilier domestique. Une démarche courante lors de successions, mais il s’agit ici d’un couple de Belges qui souhaitent revendre leur seconde résidence, et se débarrasser de leur mobilier, un mobilier de qualité qui intéresse de suite l’antiquaire.

Entre autres meubles, une toile accrochée au mur intrigue l’œil du professionnel : elle n’est pas signée, sa dimension n’est pas courante (1,15 sur 4,3 mètres), sa composition et son sujet sont tout aussi étranges puisqu’il s’agit d’une calèche se déplaçant dans une campagne exotique, deux coureurs ouvrant la voie au cortège. Selon la vendeuse belge, elle aurait acheté le tableau « il y a trente ou quarante ans » chez un antiquaire de Bruxelles : on lui aurait parlé d’une « scène se déroulant en Tunisie », il s’agirait d’un tableau issu d’un triptyque, les autres tableaux se trouvant « dans un bâtiment officiel belge ».

Longues recherches sur le web

La tête pleine d’images du Bey de Tunis, l’antiquaire a pianoté en vain sur le web, consulté d’autres antiquaires qui ont évoqué la possibilité d’un fragment extrait d’un ensemble plus important, et il a fini par identifier une fresque monumentale, mystérieusement disparue, dont il possédait de toute évidence une découpe : le paysage soi-disant tunisien qui trônait dans son magasin n’était rien d’autre que la représentation de l’attelage de l’archiduc d’Autriche Rodolphe (1858-1889) lors d’un voyage en Égypte, et les deux coureurs figurant sur la toile étaient des « saïs » du Caire, des domestiques ouvrant la voie. Ce fragment, découpé de manière aléatoire, provient d’un Panorama du Caire réalisé en 1880-81 par le Belge Émile Wauters, une œuvre dont la taille originelle était un standard à l’époque : 114 mètres de long sur 14 mètres de haut !

Fabrice Alric n’est pas au bout de ses surprises, puisque le web lui révèle autre chose : depuis une quinzaine d’années, deux hommes sont vainement à la recherche de ce Panorama du Caire qui, malgré ses dimensions imposantes, semble avoir disparu des collections du Musée Art & Histoire de Bruxelles. Il s’agit de Luc Delvaux, conservateur du MA&H spécialisé en Égypte dynastique, et du professeur Eugène Warmenbol, chargé de cours au département d’Histoire, Arts et Archéologie à l’ULB. Selon eux, le vaste panorama, longtemps exposé dans un pavillon mauresque du Parc du cinquantenaire, a été décroché en 1970-71 lorsque le pavillon fut offert à l’Arabie saoudite pour y établir la Grande mosquée de Bruxelles. Il a ensuite mystérieusement disparu des collections. Vol, vente, destruction ? À ce stade, les deux hommes l’ignorent, ils ne sont même pas certains de bien connaître les trésors qui demeurent en réserve du musée.

Voici comment ce fragment s’inscrivait dans l’un des dix-neuf panneaux de 6 mètres sur 14 du «Panorama du Caire».
Voici comment ce fragment s’inscrivait dans l’un des dix-neuf panneaux de 6 mètres sur 14 du «Panorama du Caire». - Alice Wiliquet.

L’antiquaire français se renseigne sur la valeur vénale du fragment qu’il détient. Des salles de vente sont intéressées. Mais, après discussion avec son épouse dont le père est d’origine belge, l’antiquaire réalise que l’œuvre « ne lui appartient pas, elle appartient à la Belgique ». Il appelle donc le professeur Eugène Warmenbol le 6 décembre 2020… sans se douter qu’il lui offrait là un très beau cadeau de St Nicolas.

De retour au Cinquantenaire

Dix mois plus tard, réunis ce mercredi devant ce fragment de toile désormais accroché aux cimaises du MA&H, on comprend la joie de MM. Delvaux et Warmenbol, ainsi que du nouveau directeur du MA&H, Bruno Verbergt, de pouvoir présenter à la presse l’objet longtemps perdu. L’antiquaire du Var a restitué la toile à la Belgique, elle y restera visible du public jusqu’au dimanche 9 janvier 2022, ainsi qu’une reproduction miniature de ce que représentait le panorama complet.

Pour Bruno Verbergt, il n’est pas question de chercher querelle à l’antiquaire pour ce recel bien involontaire : « Il a montré qu’il était honnête, il a tout fait pour nous dire ce qu’il savait de l’œuvre », et ce n’est qu’après restitution qu’il en a informé sa vendeuse belge, demeurée anonyme. Le musée espère bien sûr que la vendeuse anonyme se manifeste, afin d’obtenir davantage de détails sur les conditions dans lesquelles elle a acquis l’œuvre à la fin du XXe siècle : d’autres fragments du panorama magistral étaient-ils proposés à la vente ?

C’est là évidemment le secret espoir du prof. Warmenbol : « Peut-être d’autres morceaux apparaîtront-ils après celui-ci, peut-être va-t-il inspirer les éventuels propriétaires d’autres fragments. Ici, (ce que nous avons retrouvé) est peut-être le plus beau morceau, mais il y a dans ce panorama d’autres très beaux morceaux qu’on aimerait revoir aussi. »

Le Musée Art & Histoire, avec l’aide de l’Irpa, a reconstitué pour le public une version miniature de ce «Panorama du Caire» dont les dimensions originelles étaient de 114 mètres sur 14.
Le Musée Art & Histoire, avec l’aide de l’Irpa, a reconstitué pour le public une version miniature de ce «Panorama du Caire» dont les dimensions originelles étaient de 114 mètres sur 14. - Alice Wiliquet.

Il semble vain d’espérer retrouver l’ensemble du panorama : en 1970 lors de son décrochage, la toile a été abandonnée à terre, « c’est à la limite irrécupérable », juge le prof. Warmenbol. « Et avant qu’il se retrouve à terre, le panorama a été très sérieusement vandalisé : il y a eu des coups de couteau, il a subi une découpe dans le haut pour qu’il se décroche, et dans les archives du MA&H, nous avons même retrouvé une lettre d’un gardien qui constate qu’on a tenté d’y mettre le feu sans succès. Et pour cause : le bâtiment souffrait d’humidité depuis très longtemps. (Le pavillon mauresque où était accroché le panorama) était ouvert à tous vents, il était un peu à l’abandon dans la phase d’aménagement de la grande mosquée. »

Mais d’autres pièces, d’autres découpes à découvrir permettront peut-être de mieux comprendre les circonstances de la disparition de cette œuvre… et de mieux comprendre l’œuvre d’Émile Wauters, connu surtout comme portraitiste.

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2 Commentaires

  • Posté par Deladrier-rase , jeudi 11 novembre 2021, 22:21

    c'était une raison supplémentaire de ne pas offrir le pavillon à l'Arabie et d'en faire une mosquée...

  • Posté par Smyers Jean-pierre, jeudi 11 novembre 2021, 10:39

    Ouf! L'honneur est sauf. Le premier titre affiché au dessus de l'article parlait du Panorama de... Waterloo.

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