Accueil Opinions Cartes blanches

La logique perverse de la compétition en politique

La plupart de nos contemporains considèrent la compétition comme bienfaisante. Pourtant, si cela est vrai dans le sport (et encore !), ce ne l’est pas dans les domaines de l’économie et de la politique, où cette pratique engendre des effets pervers considérables.

Carte blanche - Temps de lecture: 8 min

S’agissant d’une discipline sportive, quelle qu’elle soit : « la compétition, c’est bon ! ». Elle est bonne parce qu’elle stimule la volonté des compétiteurs de faire mieux, de se surpasser, et dès lors, elle sélectionne les meilleurs. Et de meilleurs en meilleurs, la discipline progresse : on court de plus en plus vite, on saute de plus en plus haut, etc. Encore faut-il que les compétiteurs ne trichent pas, donc, qu’il y ait un arbitre indépendant et impartial, qu’il vérifie effectivement l’honnêteté des participants (pas de dopage), qu’il ne soit lui-même « acheté » par personne et que ses décisions soient respectées.

Par contre, s’agissant des activités économiques, « la compétition, c’est une catastrophe ! ». Pourquoi ? Parce que les compétiteurs ont de très bonnes raisons de tricher, et les arbitres, de fermer les yeux sur leurs « magouilles ». Voyons cela de plus près.

Les compétiteurs ont de très bonnes raisons de tricher

Selon Adam Smith (1723-1790) et les néolibéraux d’aujourd’hui, la compétition aurait des vertus magiques : chaque compétiteur, en s’occupant exclusivement de son intérêt particulier, contribuerait sans le savoir à l’intérêt général, parce que la « main invisible du marché » éliminerait les mauvais compétiteurs et sélectionnerait les bons. Or, les bons seraient ceux qui produisent et vendent des biens ou des services de meilleure qualité, moins chers que ceux des autres. Seulement voilà : dans la pratique, cette croyance est un mensonge idéologique. Pourquoi ? Parce que les compétiteurs trichent. Pour que des produits de meilleure qualité puissent être vendus meilleur marché, il faut que les producteurs réduisent au maximum leurs coûts de production. Or, pour réduire leurs coûts de production, les méthodes qu’ils emploient les incitent à des comportements contraires à l’intérêt général (donc inciviques). Voyons quels sont ces comportements :

– Comme leurs prédécesseurs, ils exploitent et précarisent leurs travailleurs  : des salaires trop bas, surtout pour les femmes, pour les jeunes et même les enfants (selon les pays), et de mauvaises conditions de travail ;

– Ils trichent sur la qualité des produits : ils trompent les consommateurs, notamment en pratiquant l’obsolescence programmée et en vendant des produits dangereux pour la santé ;

– Ils contaminent la nature (l’eau, l’air, la terre), ils épuisent les ressources non-renouvelables et ils détruisent la biodiversité ;

– Ils escroquent les Etats en pratiquant la fraude et l’évasion fiscale, en exigeant des cadeaux fiscaux, et en corrompant les politiciens et les fonctionnaires ;

– Ils privatisent les biens communs qui devraient rester des services publics et non des marchandises : éducation, santé, information, sécurité, et certaines ressources naturelles stratégiques dont dépend fortement le développement de certains pays ;

– Ils délocalisent leurs entreprises dans des pays qui leur offrent des conditions d’investissement plus avantageuses ; ou bien ils collaborent avec des investisseurs étrangers qui pratiquent l’impérialisme sans se préoccuper des intérêts nationaux ;

– Et ils ne respectent guère les droits humains  : ceux des femmes, des enfants, des immigrés, des peuples originaires des pays dans lesquels ils s’implantent.

Chacune de ces sept pratiques contribue certainement à réduire leurs coûts de production, donc à augmenter la compétitivité de ceux qui s’y livrent, ainsi que leurs bénéfices commerciaux ou financiers. Or, ce sont aussi sept comportements inciviques, contraires à l’intérêt général parce qu’ils privent des États et des populations entières des ressources dont ils auraient le plus grand besoin pour leur propre développement collectif et pour l’épanouissement personnel de chacun de leurs habitants.

Remarquez bien que, si les compétiteurs économiques se conduisent ainsi, ce n’est pas parce qu’ils manquent de qualités morales (mon rôle n’est d’ailleurs pas d’en juger). En effet, ceux qui ont de telles qualités et qui les mettraient en pratique auraient bien du mal à survivre dans la « jungle néolibérale » : s’ils n’obéissaient pas à la logique de la compétition, ils se feraient rapidement éliminer par ceux qui sont moins scrupuleux. Chacun attend donc que ce soit les autres qui commencent. Bref, la compétition sélectionne les tricheurs les plus habiles !

Or, au nom de cette croyance aux « vertus du marché libre » et de sa « main invisible », cette logique engendre d’énormes problèmes : des inégalités persistantes ou croissantes (entre les genres, les classes sociales, les pays du Nord et ceux du Sud) ; des rébellions violentes et du terrorisme ; une démocratie en recul et une montée du populisme d’extrême droite ; des mouvements migratoires ingérables. Et le pire de tous, elle nous conduit à la catastrophe que tout le monde craint : l’épuisement des ressources de la terre et la destruction de notre planète, donc la fin de l’humanité. Nous savons (avec certitude) que c’est ainsi ; nous savons aussi ce qu’il faut faire pour éviter cette issue fatale ; mais personne ne le fait vraiment : presque tous promettent de faire ce qu’il faut, certains le font un peu, mais personne n’en fait assez. Donc, nous courons à l’effondrement (1) parce que les gestionnaires de l’économie (notamment les grandes entreprises capitalistes multinationales) font passer leurs intérêts privés avant l’intérêt général. Ils ne se décideront à faire vraiment ce qu’il faut que quand ce sera trop tard, ou si leurs comportements inciviques étaient interdits par des lois et très sévèrement punis.

Les arbitres ont de très bonnes raisons de fermer les yeux

Ceux qui sont supposés arbitrer cette compétition déchaînée et être les garants de la défense de l’intérêt général, ce sont évidemment les hommes et les femmes politiques qui exercent les pouvoirs des États (législatif, exécutif, judiciaire, mais aussi médiatique et répressif). Hélas ! si la compétition devient perverse quand elle régit de la logique économique, elle l’est aussi quand elle régit la logique politique. Pourquoi ? Parce que les États sont en compétition entre eux, et qu’à l’intérieur de chacun d’eux, les politiciens le sont aussi.

Entre États, c’est bien connu, on ne se fait pas de cadeaux : chacun cherche à devenir plus hégémonique que les autres, et dès qu’il y parvient, il cherche à les dominer de diverses manières : par les échanges économiques, politiques, culturels ou militaires. Cela s’appelle l’« impérialisme ». Ceux qui le pratiquent se donnent pour cela une « bonne raison » : c’est toujours « pour leur bien » qu’ils prétendent romaniser, christianiser, civiliser, développer… ceux qu’ils se préparent à dominer. C’est ainsi depuis des siècles, et le monde d’aujourd’hui ne fait pas exception à cette loi de l’histoire : la Chine se prépare à faire ce que les USA font encore, ce que l’URSS faisait, ce que la Grande-Bretagne et la France ont fait aussi, après l’Espagne et le Portugal, etc.

Quant aux dirigeants politiques, ils sont pris dans la même logique. Pour séduire leurs électeurs, ils doivent leur faire des promesses qui répondent à la ligne politique de leur parti et aux intérêts de l’État (ou du groupe d’États) dans lequel ils prétendent jouer un rôle politique. Une fois qu’ils seront élus, ils seront assaillis par les sollicitations des lobbys, qui sont payés par les dirigeants économiques pour chercher à les « acheter » en les corrompant. Que peuvent-ils faire si ceux qui voudraient vraiment résoudre le problème (en régulant la compétition pour faire régner la logique de la collaboration) ne constituent qu’une minorité, non pas silencieuse mais marginalisée, ou bien s’ils se découragent et finissent par renoncer à se battre ?

Que faire si la compétition pourrit tout, si la tricherie règne à tous les étages, si tous se disent soucieux de l’intérêt général, alors que chacun s’occupe de son intérêt particulier, que ce soit par choix ou bien pour ne pas être éliminé par les autres ? Que faire si Albert Jacquard, dans sa sagesse, avait raison d’écrire : «  Réduire l’aventure humaine à la compétition, c’est ravaler l’individu au rang de primate  ». (2)

Quelle est alors la solution ?

Il faut que les dirigeants économiques et politiques soient étroitement contrôlés par les citoyens eux-mêmes, aidés en cela par des journalistes d’investigation. Pour qu’il en soit ainsi, il faut créer, dans chaque pays du monde, un mouvement social civique qui exercera un contrôle étroit sur les dirigeants politiques, afin que, d’une part, ceux-ci se préoccupent vraiment (pas seulement en promesses verbales) de l’intérêt général et que, d’autre part, ils obligent les dirigeants économiques à renoncer à leurs comportements inciviques, en édictant des lois qui les punissent très sévèrement.

*Guy Bajoit est notamment l’auteur d’un livre intitulé Le Capitalisme néolibéral. Comment il fonctionne et comment le combattre ? (Louvain-la-Neuve, Edition Academia – L’Harmattan, 2021, préface de Riccardo Petrella).

(1) Nous ne serions pas les premières collectivités humaines qui se seraient autodétruites, emportées par la logique perverse d’une compétition (économique, politique, ou religieuse), tout en sachant parfaitement ce qui allait leur arriver si elles ne la régulaient pas politiquement. Vous en trouverez plusieurs exemples dans le livre de Jared M. Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur propre disparition ou de leur survie ? (Gallimard. NRF. Essais, 2006).

(2) Albert Jacquard, « Changer les règles ou sombrer » : in Manière de voir. Le Monde diplomatique nº 137 d’octobre-novembre 2014, p. 87.

À lire aussi La chronique «Déjà vu»: L’argent de l’influence À lire aussi Raphaël Glucksmann: «Les jeunes doivent mettre la pression sur les dirigeants»

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

6 Commentaires

  • Posté par Staquet Jean-Marie, dimanche 14 novembre 2021, 18:38

    Le monde se porterait mieux si tout le monde vivait dans des barres d’immeubles durables dans des groupes de administrés de manière « scientifique » et «  constructive » par des « experts »! Ça me rappelle quelque chose, ce truc.

  • Posté par Staquet Jean-Marie, dimanche 14 novembre 2021, 18:38

    *groupes de pays

  • Posté par Chalet Alain, dimanche 14 novembre 2021, 2:17

    La compétition et la discrimination sont les bases de la vie. Cet article est un mélange condensé et niais du Petit Livre Rouge et du Capital.

  • Posté par Dupont Vincienne, samedi 13 novembre 2021, 19:38

    Y'a ka... Faut k'on...

  • Posté par collin liliane, samedi 13 novembre 2021, 12:32

    "Pour qu’il en soit ainsi, il faut créer, DANS CHAQUE PAYS DU MONDE, un mouvement social civique qui exercera un contrôle étroit sur les dirigeants politiques... " Utopie d'une confondante naïveté. Quant à la compétition, elle est chevillée au psychisme humain: il y a compétition pour savoir qui est le plus beau, le plus fort, le plus courageux, le plus rapide, le plus leste, le meilleur acteur, le meilleur cuisinier, le meilleur skieur, le meilleur danseur, le meilleur grimpeur, le meilleur chanteur, le meilleur vendeur, le plus gros mangeur de bière, le plus gros mangeur de pizzas... Pas un domaine n'y échappe. Cet esprit de compétition est indispensable car il est un ingrédient essentiel à toute motivation et à tout dépassement de soi. La gauche devrait quand même un jour comprendre que l'homme est ce qu'il est et que que vouloir le modifier débouchera toujours sur une dictature d'autant plus inutile qu'elle conduit directement à la faillite économique et morale.

Plus de commentaires

Aussi en Cartes blanches

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une

références Voir les articles de références références Tous les jobs