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André Sapir: «Un pas en avant nécessaire pour l’Europe»

Donner un nouvel élan à l’Union européenne accélérant la construction d’une union économique et sociale. Pour André Sapir, professeur d’économie internationale et d’intégration européenne à l’ULB, la proposition conjointe d’Emmanuel Macron et Sigmar Gabriel va dans le bon sens. Entretien.

Temps de lecture: 6 min

Les propositions d’Emmanuel Macron et Gabriel Sigmar vont dans le bon sens, selon vous ?

Oui, c’est une contribution très positive et qui est faite à un bon moment, à savoir d’une part, la publication prochaine du rapport des 5 présidents (Juncker, Draghi, Tusk, Dijsselbloem et Schultz) sur la gouvernance de l’union économique et monétaire ; et d’autre part, la question britannique et la menace d’une sortie de l’UE. D’où le titre de leur texte : « Une Europe solidaire et différenciée » qui pose à la fois la question de l’intégration politique et économique tout en tenant compte de la question du Royaume-Uni, dont on a besoin dans l’Union européenne. Ils pointent les deux problèmes majeurs auxquels l’Europe est confrontée : le manque de convergence économique et fiscale et les tensions politiques entre et au sein des pays membres. Et proposent des réformes qui pourraient satisfaire les Britanniques sans que ces derniers puissent monnayur leur présence dans l’UE par des réformes inacceptables pour d’autres.

On dit souvent que l’Allemagne et la France sont les « moteurs » de l’Europe. Après une période de dissenssions, ce « couple » parle à nouveau d’une seule voix ?

Il n’y a pas eu réellement de tension politique entre les deux pays. Il y a plutôt eu des divergences de vues sur les sources de la crise de la zone euro et sur les remèdes à appliquer. Cette initiative franco-allemande, émanant de deux sociaux-démocrates, est donc clairement une tentative de concilier les deux visions.

Que retenez-vous essentiellement de ce texte ?

Il faut le prendre comme un ensemble : réformes structurelles, institutionnelles et convergences des systèmes fiscaux et sociaux dans la zone euro. Par exemple, on n’a pas de marché du travail unique, c’est un très gros problème.

Sur quelle base harmoniser ces systèmes socio-économiques, sachant qu’entre des pays comme la Belgique et la Slovaquie, les situations sont très différentes ? N’atteint-on pas ici les limites du modèle européen ?

Certains se réjouiront que les questions fiscales et sociales soient mentionnées dans le texte. On parle généralement des réformes structurelles et institutionnelles, or pour la plupart des citoyens, c’est la question de la justice sociale qui prime. Du point de vue fiscal, il y a clairement un problème pour les travailleurs mais pour les entreprises également, avec des petites entreprises qui paient tandis que les multinationales trouvent des moyens d’échapper à l’impôt. Cela explique entre autres choses les tensions politiques au sein des pays européens. Il faut s’emparer de ce problème. Au niveau social, c’est plus compliqué. Comment établir un salaire minimum commun au niveau européen avec des pays aussi différents que la Belgique et la Roumanie ? Ce serait extrêmement difficile à réaliser. Dans les années, 50, lors de la création de l’Union européenne, il a été décidé de ne pas créer de salaire minimum commun. On considérait à l’époque que l’harmonisation se ferait naturellement, que la convergence sociale serait le résultat de la convergence économique.

On a vu que ça n’allait pas de soi…

Ce système a fonctionné pendant un temps. Mais deux choses se sont cassées dans le processus d’intégration européenne : l’affaiblissement de la croissance économique et la hausse du chômage au milieu des années 70 d’une part ; d’autre part, on a élargi l’Europe à partir des années 80, l’Union accueillant au fil du temps des pays de plus en plus différents, créant des problèmes comme le dumping social, des différences de compétitivité importantes, etc. D’où une situation actuelle explosive.

Ils ont donc raison selon vous de vouloir renforcer les convergences d’abord entre pays de la zone euro ?

Oui, c’est logique parce que les pays de la zone euro ont fait le choix – politique ! – d’abandonner leur souveraineté monétaire. Le volet monétaire, lui, fonctionne, avec une Banque centrale, institution forte capable de gérer la crise. Mais l’expérience de la crise a montré les défauts majeurs des accords de Maastricht. On n’est pas allé assez loin au niveau des convergences économiques. Il faut désormais un choix politique sur ce volet.

Donner la priorité à la zone euro ne risque-t-il pas d’accentuer une Europe à deux vitesses ?

C’est une des contradictions de l’Europe : si tous les pays de l’Union avaient adopté l’euro, ce serait plus simple et l’on ne risquerait pas les distorsions de concurrence. Les questions fiscale et sociale sont à cheval sur les deux dimensions de l’Europe : marché unique à 28 et union monétaire à 19. C’est délicat.

Tout cela semble à nouveau très compliqué, trop alors que les citoyens manifestent déjà un certain désamour pour une Europe illisible…

Il y a aujourd’hui un désamour par rapport à l’UE et à la zone euro. Il provient avant tout de la question du chômage. Le projet européen promettait d’y répondre. Jusqu’à 2007, la situation était plutôt positive. Puis vint la crise. Dans les esprits des citoyens, crise de la zone euro et chômage sont fortement liés. Et la situation de la Grèce est un rappel que la zone euro n’arrive pas à résoudre ses problèmes. C’est extrêment négatif pour la perception du projet européen. La question institutionnelle peut paraître compliquée mais elle est pourtant essentielle pour doter l’Union d’outils efficaces.

Il est absolument essentiel de réfléchir aux réformes institutionnelles et aux convergences budgétaires de manière complémentaire. Nous avons besoin au sein de la zone euro d’une capacité budgétaire constituée par les Etats nationaux et le mécanisme européen de stabilité. Cela permettrait d’agir pour le bien de la zone euro dans son ensemble, et ensuite de décliner ces politiques au niveau national. C’est crucial. Depuis la création de la zone euro, on fait l’analyse budgétaire pays par pays. On a une politique monétaire commune mais une addition de politique budgétaires nationales. Or on sait bien que le fait que chaque Etat adhère aux règles imposées ne signifie pas que l’on a la politique budgétaire adéquate pour la zone euro prise comme un ensemble. C’est l’alliance entre politique monétaire et budgétaire qui permet de gérer les fluctuations économiques.

Dans ce contexte, mettre en place des convergences des matières comme la fiscalité, considérée par les Etats comme marqueurs de leur souveraineté, ce n’est pas gagné. Or de telles convergences demanderaient de nouvelles instances supranationales.

C’est vrai. Pour moi, on doit se baser sur le modèle de la BCE : le conseil des gouverneurs compte un représentant de chaque pays ainsi que six gouverneurs représentant l’intérêt de la zone euro. Ces derniers sont choisis par le Conseil européen. On pourrait faire la même chose au niveau fiscal. Cela donnerait un équilibre. Ce pas en avant est nécessaire. Mais cela nécessite aussi des convergences structurelles. Des convergences sur le marché du travail, des biens et des services et la question fiscale et sociale. Ce qui est extrêmement difficile, parce que la confiance manque.

 

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