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Une stratégie énergétique hasardeuse

Le moment où la Belgique va décider ou non d’abandonner l’atome approche. Cette lettre ouverte du think tank Horizon 238 veut alerter les présidents des partis gouvernementaux sur les risques d’une sortie complète du nucléaire.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Mesdames et Messieurs les présidents des partis du gouvernement,

L’avenir du nucléaire en Belgique ne doit pas être considéré comme une lutte politique ou un acharnement dogmatique, mais comme un enjeu sociétal majeur. Nous voulons croire en votre capacité à façonner une Belgique souveraine pour son énergie et son économie, tout en respectant nos engagements environnementaux.

En août dernier, nous avions adressé au gouvernement une lettre ouverte [9], signée par une centaine de personnes provenant du monde académique, d’ONG et de l’industrie, dans laquelle nous demandions de reconsidérer la sortie du nucléaire. Aujourd’hui, nous réitérons notre demande car la situation est critique. Et nous savons que vous n’êtes pas à l’aise avec la décision d’abandonner 2 GW de production pilotable et décarbonée en 2025. Autrement, le dossier sur la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 ne serait pas de nouveau au centre des discussions.

La récente crise énergétique nous a rappelé que nous sommes tributaires d’événements extérieurs pour lesquels nous sommes impuissants. Alors même que nos centrales nucléaires ont produit jour et nuit, il n’est pas difficile de s’imaginer la situation si elles avaient été à l’arrêt : une dépendance accrue au gaz aurait mis davantage de pression sur les prix de l’énergie et aurait menacé notre sécurité d’approvisionnement. Elia est formel : alors que nous sommes aujourd’hui un exportateur net d’électricité, nous importerons en 2032 entre 25 % et 40 % de l’électricité consommée en Belgique [1]. Ce chiffre, déjà extrêmement élevé pour un pays soucieux de résilience, n’est qu’une moyenne. Le danger se révélera lors des moments critiques, lorsqu’il n’y aura pas de vent pendant plusieurs jours en plein hiver [2].

La stratégie énergétique du gouvernement actuel est un pari bien trop hasardeux car il mise sur la disponibilité d’importations massives d’électricité bas-carbone et bon marché. Dans son avis sur le Plan National Énergie-Climat de 2018 [3], la Commission Européenne s’inquiétait d’ailleurs de l’augmentation de notre dépendance aux importations. Lorsque le vent ne souffle pas en Belgique, il en est de même sur toute l’Europe [4]. Lorsque l’Asie achète massivement du gaz liquéfié à l’international, toute l’Europe en est privée [5]. Lorsque les champs gaziers hollandais se vident, c’est pour toute l’Europe [6]. Lorsque les réserves de gaz de la mer du Nord se vident, c’est pour toute l’Europe [7]. Qui aujourd’hui peut prétendre n’avoir aucun doute sur la feuille de route énergétique belge ?

De plus, la Belgique sera le seul pays européen à voir sa dépendance aux énergies fossiles pour la production électrique augmenter d’ici à 2030, pendant que les autres pays investissent massivement dans la réduction de leurs émissions [8]. Quel message envoie-t-on au reste du monde ? Selon Elia [1], les émissions de CO2 de notre mix électrique vont augmenter continuellement dès l’année prochaine avec l’arrêt des premières centrales nucléaires et ne reviendront pas à leur niveau actuel avant 2032. L’augmentation de nos importations, actuellement trois fois plus émettrices en CO2 que l’électricité produite sur le sol belge, contribuera aussi à dégrader notre empreinte carbone. En tant que pays développé, la Belgique ne devrait-elle pas montrer une certaine exemplarité climatique ?

Enfin, le coût de l’électricité s’est récemment envolé parce qu’il est dicté principalement par les prix du CO2 et du gaz (en tant que dernière source appelée sur le réseau électrique) [1]. Toujours selon Elia [1], une sortie complète du nucléaire – et donc une dépendance croissante au gaz fossile – augmentera la fréquence des périodes de coût supérieur à 60 €/MWh de 10 % du temps en 2022 à 59 % en 2032. Ces notions peuvent paraître distantes et anodines pour les personnes les plus aisées mais elles auront des conséquences réelles pour les citoyens les plus vulnérables pour lesquels la facture énergétique est un défi en fin de mois. N’y a-t-il donc aucun parti dans la coalition pour défendre les plus précaires ?

Trop d’incertitudes et de risques subsistent sur les questions de sécurité d’approvisionnement, d’émissions de CO2 et de coût de l’électricité en cas de sortie complète du nucléaire. Maintenir les deux réacteurs les plus récents, soit 2 GW de capacité, pendant 10 à 20 ans renforcerait notre souveraineté énergétique, réduirait notre empreinte carbone et le recours aux centrales à gaz, et contribuerait à stabiliser les prix de l’énergie.

Mesdames et Messieurs les présidents des partis du gouvernement, l’accord de coalition que vous avez signé l’an dernier vous permet de reconsidérer la sortie du nucléaire. Nous vous demandons de le faire par devoir d’honnêteté envers les citoyens belges : celui de reconnaître la situation énergétique actuelle et ses défis futurs. Sortir aujourd’hui du nucléaire serait prendre un risque inconsidéré pour notre pays.

* Célestin Piette, Arnaud Paquet, Michel Giot, Damien Ernst, Pierre Goldschmidt, Nicolas Pauly, Anicet Touré, Hamid Aït Abderrahim, Lancelot de Halleux, Yves Ronsse, Pierre Tonon, Dries Peeters, Jacques Combette, Jean-Marie Streydio, Marc Goossens, Serge Crutzen, Nicolas Castin, Alain Michel, Jean-Luc Danguy, Christian Castin, Henri Marenne, Jacques Marlot, Jean-Luc Monfort, Servais Pilate, Philippe Cauwe, Paul Boosens, Roland Giberti, Guy Frédérick, Florence Dandoy, Sébastien Pauwels, Stéphanie Brine, Harold Potvliege, Jef Ongena, Maarten Boudry, Pierre-Alexandre De Bavay, Michel Ceuppens, Robert Frédéric, Alexandre Piwarski, Fabio Nouchy, Gert Pille, Guerric de Combrugghe, Hubert Druenne, Michel Privé, Emile Feront, Philippe Hendrickx, Christian Pierlot, Jean-Pierre Fabry, Jacques de Selliers, Marc Pirson, Pierre Linard de Guertechin, Jean-Philippe Bainier, Pierre-Etienne Labeau, Jean-Claude Barbier, Vincent Massaut, Michel Crappe, Kurt Celie, Anne Houtman, Michel van Eesbeeck, Philippe Grell, Bernard Mairy, Eric Frère, Georges Van Goethem, Jean-Louis Lacroix, Michel Verlinden, Luc Chefneux, Henri Chauster, Maxime Pochet, Benjamin Berger, Daniel Montfort, Steve Deplus, Paul Rorive, Marc Lepièce, Christian Legrain, Guy Richelle, Pierre Fabeck, Gerard Cecotti, Jean Hoeffelman, Robert Vanleenhove, Michel Billaux, Luc Pedoux, Nicole Haubert-Meyvaert, Pierre Haubert, Philippe Gouat, Dirk Beeuwsaert, Pol Gubel, Rob de Schutter, Jean-Luc Salanave, Pierre Louis Kunsch, Jean-Marie Salomé, Marc Halevy, Michel Deleers, Xavier Gonze, Jacques Trecat, Hugo Ceulemans, Pierre Van Iseghem, Grégoire Winckelmans, Pierre Pirson, Yann Bartosiewicz, Samuel Furfari, André Berger

Références

[1] Elia, Étude sur l’adéquation et la flexibilité en Belgique (2022-2032), 25 juin 2021, https ://www.elia.be/fr/actualites/communiques-de-presse/2021/06/20210625_elia-publishes-its-adequacy-and-flexibility-study-for-the-period-2022-2032

[2] https ://www.econstor.eu/handle/10419/236723

[3] https ://climat.be/politique-climatique/belge/nationale/plan-national-energie-climat-2021-2030

[4] https ://www.ft.com/content/d53b5843-dbe0-4724-8adf-75c66127ea80

[5] https ://www.euractiv.com/section/energy/news/energy-majors-re-route-lng-supplies-from-europe-to-asia/

[6] https ://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/les-pays-bas-precipitent-leur-sortie-du-gaz-1130980

[7] https ://www.reuters.com/article/equinor-strategy-idAFL5N2NX0I3

[8] EMBER, Vision or division ? What do National Energy and Climate Plans tell us about the EU power sector in 2030 ?, https ://ember-climate.org/wp-content/uploads/2020/10/Vision-or-Division-Ember-analysis-of-NECPs.pdf

[9] Horizon 238, Nous demandons au gouvernement de reconsidérer la sortie du nucléaire, La Libre Belgique, 21 août 2021, https ://www.lalibre.be/debats/opinions/2021/08/21/nous-demandons-au-gouvernement-de-reconsiderer-la-sortie-du-nucleaire-OEYUFWUTCFBE3JWZZTDHKYYUJI/

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5 Commentaires

  • Posté par Patrick Yamedjeu, mercredi 1 décembre 2021, 6:34

    Etonnant que cette carte blanche ne se trouve pas en premières pages. Si cela avait été un énième plaidoyer sur l'abandon du nucléaire, elle se serait trouvée en première page.

  • Posté par Patrick Yamedjeu, mercredi 1 décembre 2021, 6:30

    Si la Belgique décide de sortir du nucléaire, ce sera la décision la plus stupide du siècle.

  • Posté par Surmont Willy, lundi 29 novembre 2021, 10:25

    Une autre question: faut-il se mettre pieds et poings liés à la Russie pour notre avenir énergétique?

  • Posté par Martin Roland, mardi 30 novembre 2021, 10:49

    Il faudrait être complètement débile pour en arriver là !

  • Posté par Moriaux Raymond, lundi 29 novembre 2021, 10:11

    Juste une question : d'où vient notre "carburant" nucléaire ?

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