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Entre le singulier et l’universel, le retour de la société civile

La tension est de plus en plus vive, dans nos sociétés, entre « le singulier et l’universel », avec le retour croissant de la société civile dans un monde où le politique perd de plus en plus la main.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

L’individualisme a changé le monde, en libérant la curiosité humaine et en étendant le champ des possibles. Et cet individu, débarrassé du fardeau de sa famille, de son milieu de ses origines, semble incarner ce que Benjamin Constant appelait la liberté des Modernes, cette liberté qui s’épanouit dans la participation aux affaires publiques et ce par la décharge de celles-ci à un nombre limité des personnes (gouvernement représentatif). Mais ce que nous n’avons pas vu c’est que ce triomphe portait en lui la dissolution des cadres dans lesquels s’enracine sa liberté. Entre le monde et l’individu, il n’y a plus rien. Où va-t-il trouver la boussole qui le guide, libéré de ses amarres morales, économiques et politiques ?

La réponse de l’utilitarisme économique est simple : Adam Smith, en inventant le concept de « main invisible » fait habilement échapper au monde des valeurs l’activité économique. La question d’une bonne vie est évacuée, comme celle du bon gouvernement : l’étalon de mesure de l’argent permet de donner à chaque objet, chaque situation, un prix, nécessairement juste puisqu’il reflète la somme des préférences individuelles.

L’impasse de la politique traditionnelle

Après la légitimité religieuse qui, dans tant de pays et pendant des siècles, avait été un des piliers de la légitimité politique, la politique était devenue une part de l’identité de l’être humain, et donc aussi de ses rêves. Elle structurait le débat et le clivage gauche/droite, confrontation qui opposait deux idéologies, deux imaginaires. Mais le triomphe de l’individu jette à présent le doute sur l’idée même de société et l’ambition d’un parti politique de donner une vision globale d’une société a cessé d’être crédible. La mondialisation n’a fait qu’accentuer cette situation en la radicalisant : dans un monde mobile où l’identité et la cohésion des Etats sont incertaines, quel est le cadre légitime de la solidarité et de la redistribution ? La réponse éthique devrait nous interdire d’établir une quelconque séparation entre les humains mais la réponse politique ne peut ignorer les émotions et donc les liens de proximité.

Ainsi la politique traditionnelle, dépourvue des repères, n’a plus d’idéologie à départager, d’intérêts collectifs à arbitrer. Cette défaite a sur les démocraties des conséquences redoutables : désormais impuissantes à négocier des intérêts, elles sont confrontées au choc des identités. Et ces dernières, construites sur l’affirmation d’une différence, loin d’organiser la société en groupes la fragmentent presque à l’infini.

La nouvelle politique

La table de la politique a été renversée, le cadre intellectuel qui structurait le débat s’est effondré et nos démocraties n’ont plus de boussoles qui les guident. Les faits deviennent des opinions et les opinions des faits. Cette relation nouvelle à la vérité dévalue le politicien traditionnel, gardien de l’espace public et de l’intérêt commun, et un nouveau type de leader apparaît alors.

Les utopies identitaires et le retour du fanatisme religieux ont remplacé les utopies de projet, et le secret de leur réussite est de permettre à un groupe de s’identifier ; le programme est moins alors un catalogue de mesures qu’un défilé de symboles. L’utopie est donc revenue ; mais ce n’est plus une utopie transformatrice mais une utopie de colère devant la complexité insaisissable du monde, le ressentiment partagé de l’invisibilité à laquelle on est condamné.

L’impact des réseaux sociaux

Grâce à l’espace virtuel de l’internet qui abolit la géographie, nous pouvons nous retrouver entre « nous » avec des gens qui nous ressemblent. Et chaque rencontre est une confirmation de la conviction initiale, libérée du filtre des experts et des avis divergents, nous enfermant dans des bulles qui recyclent et amplifient les informations et mensonges que nous produisons.

La logique de ces communautés virtuelles est profondément différente des communautés géographiques : elle permet à un groupe, en changeant l’échelle de diffusion, d’atteindre une taille critique pour se faire entendre. Et elles ne tendent pas nécessairement vers la recherche de la connaissance mais la poursuite de l’audience et la passion de la violence.

Que voulons-nous ?

Notre avenir est-il circonscrit entre l’endormissement paisible dans une dictature invisible ou dans un monde qui s’émiette, proie de sociétés détenant de nouveaux pouvoirs par les données qu’elles détiennent ? Le contrat social ne peut-il être fondé que sur la manipulation des esprits ou l’exacerbation des peurs et des passions ? Où est le nouvel équilibre à trouver entre l’individu et le collectif, entre le dynamisme de la liberté et l’enracinement dans le groupe, entre le singulier et l’universel ?

Dans le monde entier, des organisations de la société civile se rassemblent contre des lobbies, des sociétés multinationales, des Etats corrompus ou totalitaires. Mais leur mobilisation ne serait pas si ardente s’ils se battaient uniquement pour un processus. Ce qui est en jeu, c’est l’esprit même de la société, son échelle de valeurs. L’argent a été un formidable moteur de transformation du monde mais, en devenant la mesure de toutes choses, il anéantit la complexité des motifs qui déterminent l’action humaine. C’est à une nouvelle renaissance de notre modèle de société qu’il faut travailler, au-delà de l’opposition entre démocraties et dictatures. Ne pas renoncer à une pensée de l’individu qui a fait la grandeur de la tradition occidentale mais le libérer du rétrécissement procédural dans lequel le triomphalisme démocratique s’est progressivement enfermé. Une autre politique est donc à inventer, du local au global.

Reconstruire de nouvelles légitimités de savoir et de pouvoir qui prennent en compte la concurrence que le monde virtuel fait au monde de la géographie, renouveler les institutions politiques en les rendant plus ouvertes à l’intervention directe des citoyens, mais aussi les ouvrir à l’expansion des connaissances sans être dominées par elles. Et aussi reconnaître que les rapports de force n’ont pas disparu et que le monde n’est pas une collection d’individus atomisés mais qu’au sein de leurs appartenances multiples ils peuvent retrouver des ambitions collectives qui les rassemblent autour de valeurs plutôt qu’autour d’identités.

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