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Vaccination obligatoire du personnel soignant: un vrai débat, des solutions disproportionnées et un mauvais timing

Syndicats et professionnels de la santé déplorent la manière dont le personnel soignant est contraint à la vaccination. « Notre société a besoin de cohésion sociale pour surmonter la crise que nous vivons », écrivent-ils.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Plongé depuis le mois de mars 2020 dans une crise sans précédent, notre système de soins résiste avec les moyens du bord. Ce système est avant tout une affaire de gens : les médecins, le personnel soignant, le personnel d’encadrement, celui chargé de la logistique et du support. Au niveau mondial, l’OMS estime que près de 115.000 professionnels de la santé sont décédés du Covid. Notre pays n’a pas échappé à cette hécatombe et les stigmates de la crise sanitaire se manifestent également par un très fort taux d’absentéisme lié à la fois aux chocs post-traumatiques des différentes vagues de l’épidémie et à la pression intenable qu’elle provoque en continu sur le fonctionnement de l’hôpital et des pratiques ambulatoires.

Malgré la virulence du variant Delta, nous voyons depuis quelques semaines le frein à la surcharge hospitalière qu’une campagne de vaccination efficace dans la population générale a pu actionner. Au vu des chiffres des dernières semaines, ce frein ne semble malheureusement pas suffisant et justifie l’adoption de nouvelles mesures prises à différents niveaux. Parmi celles-ci, le gouvernement entend appliquer l’obligation de vaccination du personnel soignant.

Cette mesure nous apparaît devoir être questionnée au regard de son efficacité mais aussi, et surtout, au regard du moment de la pandémie où elle pourrait être appliquée dans la mesure où elle pourrait provoquer beaucoup de dégâts tout en apportant peu de solutions.

Rappelons-nous, tout d’abord, que la vaccination du personnel soignant est, en première instance, un moyen de protection individuelle de ce personnel. Il était donc normal qu’il soit prioritaire dès le lancement de la campagne de vaccination. Ce fut le cas dès le mois de janvier 2021 et cette campagne a permis d’atteindre rapidement un taux de vaccination élevé dans le personnel soignant

Introduire la vaccination obligatoire du personnel revient à renverser cette logique en lui faisant porter la responsabilité individuelle de la circulation du virus, dans la société en général et dans les milieux de soins en particulier, alors que rien ne permet de démontrer que cette obligation permettrait de limiter cette circulation et d’augmenter la protection des patients qui est déjà assurée, notamment, par le port d’équipements individuels de protection et par le niveau actuel de vaccination dans le secteur. Ces doutes quant à la réelle portée et l’efficacité de la mesure sont renforcés par le fait qu’elle vise aussi le personnel du secteur des soins de santé qui n’entrent pas en contact direct avec les patients.

La question de la proportionnalité de cette mesure est au cœur du débat de société que le Gouvernement fédéral n’a pas mené. S’il est évident que la vaccination la plus complète possible du personnel soignant reste un objectif prioritaire, il nous paraît inopportun de vouloir l’atteindre en assortissant une obligation vaccinale de sanctions pouvant conduire au licenciement.

A l’heure où le Comité Hospital, transport et surge capacity du SPF santé publique enjoint les hôpitaux à suspendre les interventions électives, cette proposition nous apparaît comme totalement déconnectée de la réalité. Les capacités de nos hôpitaux ainsi que de l’ensemble de notre système de soins sont déjà fortement amoindries par 21 mois de pandémie. Que ce soit dans le secteur hospitalier, dans les maisons de repos ou dans le secteur ambulatoire, il n’existe pas un service où le manque de force de travail ne se fait pas ressentir et provoque des dysfonctionnements pouvant conduire jusqu’au report de soins parfois essentiels. Licencier ou menacer de licencier du personnel aussi indispensable dans ce contexte risque de mettre gravement en péril la continuité des soins pour un bénéfice très réduit en termes de circulation de l’épidémie.

Tel que posé, le débat entraîne aussi des problèmes sur le plan de la considération (ou plutôt de l’absence de considération) portée à un secteur vital de la société. L’obligation vaccinale est un sujet clivant et qui, pour être appliquée, nécessite un débat sociétal débouchant sur des solutions équilibrées et consensuelles. L’introduire sans ce débat et sans concertation, au seul personnel soignant sera, fort logiquement, très mal vécu par un secteur qui, nous ne cesserons de le rappeler, paie un énorme tribut collectif et individuel à la pandémie. Entre quarantaines familiales, heures supplémentaires et mal-être travail, nos soignants sont sous pression. Cette pression pourrait certainement être diminuée par l’augmentation du taux de vaccination de la population générale mais celle-ci ne viendra pas de l’obligation vaccinale du seul personnel soignant qu’il pourrait vivre, à juste titre, comme inutilement stigmatisante et injuste.

Enfin, la légitimité d’une décision politique aussi contraignante vient non seulement de sa proportionnalité et de son utilité réelle mais également de la capacité de l’autorité publique à la faire appliquer de manière effective. De nombreux obstacles doivent être levés en vue d’une application d’une obligation vaccinale. Ils relèvent de législations assez sensibles comme le RGPD et devraient inciter le Gouvernement fédéral, au vu du contexte, à beaucoup de prudence dans leurs modifications.

En conclusion, il n’est évidemment pas question de remettre en question la nécessité d’une couverture vaccinale la plus large possible. Les vaccins démontrent, dans cette période difficile, leur utilité et il n’est pas besoin de décrire la situation dans laquelle nous serions sans le civisme et le sens de la solidarité de toutes les personnes qui ont fait le choix de se faire vacciner. Il ne faut pas relâcher l’effort et continuer, par la force de la pédagogie, de convaincre celles et ceux qui, soignants ou non, n’ont pas encore fait le pas. Mais nous n’y parviendrons certainement pas au prix d’une mesure disproportionnée dont les effets collatéraux sur notre système de santé pourraient être bien plus importants que ses bénéfices. Notre société a actuellement besoin de cohésion sociale pour surmonter la crise que nous vivons. Force est de constater que le débat sur l’obligation vaccinale du personnel soignant n’y contribue pas.

* Pierre Annet, Secrétaire Général de Solidaris Liège Thierry Bodson, Président de la FGTB Deborah Dewulf, Directrice Générale de la Fédération des CSD Gaétane D’Hoeraene, Secrétaire Générale Solidaris Centre-Charleroi-Soignies Jean-Claude Dormont, Directeur Général CHU Tivoli Jean-Pierre Genbauffe, Secrétaire Général Solidaris Mons-Wallonie-Picarde Jean-Pascal Labille, Secrétaire Général Solidaris/Union nationale des Mutualités socialistes Nathalie Lionet, Secrétaire Fédérale SETca non marchand Olivier Nyssen, Secrétaire Général CGSP Admi François Perl, Directeur du Pôle Acteur social et citoyen, Solidaris

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4 Commentaires

  • Posté par Joute Dodo, mardi 7 décembre 2021, 14:19

    Quelle est la valeur professionnelle d'un soignant anti-vax?

  • Posté par Pacolet Fabrice, mardi 7 décembre 2021, 11:51

    Carte blanche fortement teintée de rouge au vu des signataires. Les blouses blanches se révoltent alors qu'en tant qu'acteurs de terrains, ils devraient montrer l'exemple: s'ils ne soutiennent pas les avancées de la sciences, alors ils n'ont rien à faire dans un hôpital. Quant aux nombreux patients (covid ou autres), ils n'ont pas la possibilité de faire défendre leurs droits. Dès lors, je remercie le gouvernement d'avoir prix une décision pour protéger ces plus faibles de notre société en mettant de côté les non-vaccinés récalcitrants propogateurs du virus... c'est certainement une des mesures les plus socialistes et humanistes jamais prises par ce gouvernement.

  • Posté par Moriaux Raymond, mardi 7 décembre 2021, 11:45

    "Rappelons-nous tout d’abord, que la vaccination du personnel soignant est, en première instance, un moyen de protection individuelle de ce personnel". Qu'est-ce que c'est cette histoire ? La protection des patients est un argument tout aussi prioritaire. Plus loin "rien ne permet de démontrer que cette obligation permettrait de limiter la circulation du virus dans les unités de soins". Arrêtez de prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages et de vous couvrir de ridicule, SVP. Quant au chantage à la pénurie ou la complainte sur la "stigmatisation de la profession", ... Le premier est indigne et la seconde simplement liée à la spécificité du métier. L'obligation de se vacciner ne devrait même pas être envisagée au Parlement si les soignants et ceux qui les "représentent" ici se l'imposaient eux-mêmes comme l'exige(ait jusqu'ici) une certaine éthique du métier !

  • Posté par Adolphe Bonisseur, journaliste citoyen, mardi 7 décembre 2021, 10:53

    Maintenant l'obligation vaccinale pour les policiers et les militaires... et on va marrer. LOL.

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