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Gestion de la pandémie de covid: quand la voix des enseignants ne compte plus et disparaît de l’espace public

Le corps enseignant est le grand oublié dans la gestion de la pandémie, tonne un enseignant, qui pointe l’indigence des mesures sparadrap qui lui sont imposées, et surtout le mépris de la ministre de tutelle.

Carte blanche - Temps de lecture: 8 min

Je ne suis qu’un enseignant, c’est-à-dire une quantité négligeable, rien, à en croire l’interview de Mme Désir au journal télévisé sur RTL-TVI vendredi soir. Mme la ministre a fait le choix de s’adresser aux « premiers concernés, les enfants », puis aux adolescents et aux parents. Se rappelle-t-elle qu’elle est ministre de l’Enseignement et qu’elle a sous sa responsabilité des milliers d’enseignants ou ne sommes-nous que des outils pédagogiques à qui il n’est pas nécessaire de s’adresser, si ce n’est via des circulaires tardives et impersonnelles ?

Les enfants, les adolescents et les parents… Les enseignants ? Pourquoi s’adresser à eux ? Après tout, avec notre diplôme, nous avons tous reçu une belle cape rouge et une immunité naturelle à toutes les maladies… Nous n’avons rien à craindre voyons ! Nous n’avons pas de famille que nous craignons d’infecter chaque jour en rentrant de l’école, nous n’avons pas de compagnons ou de compagnes indépendants pour qui une contamination pourrait signifier la faillite, nous n’avons pas d’enfants prenant les transports en commun surchargés, nous n’avons pas de parents âgés pour qui une contamination pourrait signifier la mort. Non, nous sommes enseignants ! Une fois les cours donnés, nous nous mettons en veille, rangés dans le fond d’un local, prêts à servir le lendemain, comme tout bon outil !

Qui faut-il responsabiliser ?

Alors, on nous répondra que l’école n’est pas un lieu à haut risque de contamination pour les enfants. Pour les enseignants, allez savoir… S’il n’y a pas un haut risque de contamination, comprenez par là qu’il y en aura, mais pas de trop, donc c’est une quantité acceptable de vies potentiellement bouleversées. D’ailleurs, je rejoins Mme la Ministre, ce n’est pas la responsabilité des enfants. Néanmoins, si ce n’est pas majoritairement à l’école qu’ils se contaminent et qu’ils n’y sont pour rien, qui est à responsabiliser ? Parce qu’en tant qu’enseignant j’avoue avoir du mal à entendre M. Cocu, directeur général de la ligue des familles, se prononcer à chaque Codeco. C’est dans les familles que les enfants se contaminent, c’est en famille qu’on fait moins attention, qu’on ne restreint pas les contacts, qu’on ne veille pas à respecter les gestes barrières. Une contamination, ça peut arriver à tout le monde, comme un moment d’inattention. Il ne s’agit donc de culpabiliser personne, mais de responsabiliser. Pourquoi M. Cocu devrait décider qu’il est inacceptable de fermer les écoles et donc, qu’il est acceptable que je me mette moi et ma famille en danger en m’exposant en plein pic de pandémie, en décembre où les occasions de se rassembler ne manquent pas, à des enfants qui ont peut-être été contaminés dans leur famille ? Alors oui, une fermeture, ça représente une difficulté organisationnelle pour les familles, cela peut être source d’un mal-être pour les enfants et ça produit un retard – relatif – dans les apprentissages.

Mais, pensez-y, comment se sentira l’enfant qui, après un dimanche de Saint-Nicolas à faire le tour de sa famille, reviendra en classe, sera positif et apprendra quelques jours plus tard qu’il a peut-être contaminé certains de ses camarades ? Comment vivra-t-il le fait que sa classe soit fermée parce qu’il était le deuxième contaminé cette semaine-là ? Bien que l’on parle en leur nom en permanence, je ne pense pas qu’on se soit mis une seule fois à la place de ces petits et grands contaminés des écoles. On aurait pu fermer les écoles, diminuer la pression sur le système de santé et éviter de créer des situations culpabilisantes pour nos enfants et nos adolescents, mais on n’en aura rien fait.

L’enseignant toujours absent de l’équation

Et M. Cocu de nous dire encore que le télétravail avec les enfants à la maison est intenable donc c’est inenvisageable (JT du 04/12). Certains démagogues lui répondront que ce sont leurs enfants, et qu’il n’est pas normal qu’ils soient intenables quand ils sont âgés de plus de huit ans. Je n’en ferai rien, ce qui me choque dans ces arguments repris partout, c’est que nous sommes de nouveau totalement absents de l’équation. Parce que c’est difficile un enfant à la maison, alors continuons à les mettre à l’école, ce n’est pas grave s’il y a contamination… À un moment, il faut arrêter avec les verbiages, c’est ça que M. Cocu nous dit : le risque de contamination, le pic de l’épidémie, la santé des enfants et des membres du personnel passent après l’inconfort du télétravail avec les enfants à la maison. Étrangement, et paradoxalement, personne ne s’émeut que les enseignants, sans priorité pour la 3ème dose, soit la seule catégorie de travailleurs à qui on nie le droit au télétravail pour les placer sciemment face à un public qui ne peut pas être vacciné, donc à risque, ou à qui l’on n’a pas le droit de demander le statut vaccinal.

A l’écoute du Gems

Nous sommes enseignants, pas scientifiques, comme Mme Désir et M. Cocu d’ailleurs. Nous entendons que le Gems recommande une fermeture des écoles dès maintenant. Cela ne nous arrange pas, nous préférerions donner cours sans avoir peur, nous aimerions que nos élèves progressent dans un climat serein, nous adorerions pouvoir donner la totalité de nos cours tel que prévu. Mais en tant qu’enseignant, nous avons pour habitude de laisser à chacun officier dans sa spécialité, dans son domaine d’expertise, nous accordons de la valeur au savoir et à sa neutralité. Donc lorsque le conseil scientifique parle, nous sommes enclins à le suivre. Sans compter qu’en la présente on donne plus de valeur à une variable non quantifiable comme « le déficit d’apprentissage » qu’à des données scientifiques précises telles que les chiffres de contaminations.

Une opération de com’

D’ailleurs, M. Van Laethem qualifie les mesures prises de « marchandage politique », mais si vous écoutiez les professeurs du secondaire, vous sauriez qu’à peu de chose près, il s’agit avant tout d’une escroquerie politique. On annonce au grand public des mesures, mais dans la réalité des faits, c’est faux. Ces mesures se composent pour le secondaire de 2 axes : l’hybridation et l’aération. La circulaire émise par le cabinet de Mme Désir est claire : sont concernés par l’hybridation les élèves qui ne sont pas en examen ou en révision. Ce qui veut dire que tous les districts et toutes les écoles où il a été décidé de faire des examens sont en révision, pour les 2e et 3e degrés, à partir de ce lundi 6 décembre. Donc, clairement, pas d’hybridation. Ce qui veut dire : autant d’élèves dans les transports en commun et dans les écoles. Pour ceux qui n’auraient qu’une semaine d’examen (filière technique et professionnelle par exemple), il y aura de l’hybridation du mercredi 8 décembre au vendredi 10 décembre, puis retour en présentiel le 13 décembre pour les révisions. Alors, non ce n’est pas un marchandage, c’est une opération de communication où l’on a délibérément fait en sorte que l’application des mesures n’ait aucune conséquence réelle. Mme la ministre peut peut-être communiquer le nombre d’écoles qui pratiqueront vraiment l’hybridation pour les élèves de la 2e à 6e année du secondaire, ceux qui ne sont pas en révision ou en examen ?

Quant à l’aération… C’est une mesure que le ministère prend régulièrement depuis le mois d’avril, donc cette « mesure » n’en est de nouveau pas une, puisqu’elle est déjà appliquée depuis plusieurs mois. Bien sûr, il y a le budget – d’un montant et de modalités inconnus – libéré pour l’achat de détecteurs de CO². En imaginant que ce budget soit disponible instantanément dans les écoles, il n’y a que le grand public qui croira que les écoles vont pouvoir, en période de fêtes, commander et se faire livrer des milliers de détecteurs qui sont par ailleurs presque en rupture de stock parce que pris d’assauts depuis des semaines.

Une négation de notre réalité et de notre existence

Entendons-nous, en tant qu’enseignants, la première de nos qualités doit être la résilience. Résilience face au manque de considération de la population pour notre métier, résilience devant la malveillance de certains médias qui ne nous considèrent que comme des marottes à agiter régulièrement pour exciter l’opinion, résilience quant à l’indigence des mesures sparadrap qui nous sont imposées, et surtout résilience face au mépris de notre propre ministre. Mais depuis quelque temps, un glissement s’opère, le mépris laisse place à l’indifférence, nous sommes invisibilisés, notre voix ne compte plus et disparaît de l’espace public. Chaque intervention télévisée de notre ministre de tutelle est une négation de notre réalité, de notre existence parce que celles-ci commencent toutes par le même mensonge : « nous avons consulté les gens du terrain ». C’est faux. Aucun enseignant n’est jamais consulté, ceux qu’on consulte ce sont les syndicats dont les représentants n’ont plus mis les pieds dans une classe depuis des années, quand ils les y ont déjà mis. À chaque décision, ces syndicats servent de caution, une caution bien commode qui ne représente plus grand monde. Quand on a validé le pacte d’excellence, c’est-à-dire un changement pédagogique majeur, ce sont les syndicats qui l’ont validé en notre nom. Mais, à ma connaissance, ils n’ont aucune légitimité pédagogique, aucun droit de parler en notre nom pour autre chose que nos conditions de travail ou salariales.

Alors oui, nous n’existons plus, plus réellement, nous ne sommes que de vagues ombres représentées par des organisations déconnectées et moribondes. Notre métier est un beau métier, il relève de la passion, une passion qui nous permet de passer outre les nombreux camouflets qui nous sont régulièrement adressés. Si j’ai la vocation, celle d’éclairer, de guider, d’éveiller ; je n’ai jamais eu celle d’être sacrifié.

Entendez-nous, entendez nos voix.

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1 Commentaire

  • Posté par Moriaux Raymond, mardi 7 décembre 2021, 16:58

    Je sais que c'est difficile à croire mais l'école n'a pas été inventée pour les enseignants. Et encore moins pour assurer l'existence de syndicats ultracrépidarianistes.

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