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Combien de temps encore devra-t-on accepter de se faire amputer injustement de futurs médecins?

Dans le contexte de crise épidémique que nous traversons et qui met notre système de santé au bord de la rupture, cinq médecins généralistes adressent une lettre ouverte aux parlementaires fédéraux pour rappeler certains éléments du débat et éviter que des décisions ne soient prises en catimini au sein d’une loi dite « d’urgence ».

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Nous sommes médecins généralistes en Belgique francophone et nous sommes extrêmement inquiets.

Nous avons pris connaissance du projet de loi du 16 novembre 2021 « portant des dispositions diverses urgentes en matière de santé ». Ce projet de loi a été débattu et approuvé en première lecture en commission « santé et affaires sociales » lors de la réunion du 10 décembre 2021.

Surprise très amère de lire l’article 87 de ce projet de loi. Il s’agit visiblement de rendre plus strict le respect des fameux « quotas de numéros Inami ». Le fédéral veillera au grain et ne délivrera aucun « numéro Inami » à des étudiants dits « excédentaires » au sortir des études. Voilà qui ne manquera pas de remettre une pièce dans le juke-box du débat cyclique et interminable du contingentement des professionnels de la santé, et plus précisément des médecins.

Le secteur des soins de santé traverse aujourd’hui une crise sans précédent. L’épidémie de covid a mis en évidence de façon criante les nombreuses faiblesses structurelles préexistantes souvent connues depuis longtemps par les travailleurs du secteur. Les moyens humains destinés à faire face aux besoins de la population sont, et vous devriez en être conscients, de plus en plus insuffisants. La pénurie gravissime du personnel infirmier est une menace quasi existentielle pour le secteur. Celle des médecins généralistes et d’autres spécialités est aujourd’hui également accablante, essentiellement dans la partie francophone du pays.

Une pénurie qui va s’aggraver

Si les nombreux médecins francophones diplômés ces dernières années ont pu compenser un départ massif des médecins plus âgés à la pension, il est attendu que la situation s’aggrave fortement dans les prochaines années par suite de la réduction drastique du nombre d’étudiants autorisés à s’engager dans les études. Les années à venir verront d’ores et déjà peu de consœurs et confrères nous rejoindre. Le quota communautaire francophone, déjà gravement inadapté, ayant été amputé des étudiants « surnuméraires » des années précédentes. À lire aussi Le fédéral pourrait bloquer l’octroi de numéros Inami aux étudiants diplômés

Nous sommes aujourd’hui exaspérés d’être en colère. Cela fait maintenant 7 ans que nous avons lutté, alors étudiants, pour faire reconnaître les éléments du débat autour du contingentement afin d’en exposer les incohérences et les dangers. Aujourd’hui, rien n’a changé. Pire, la situation s’est aggravée. Chaque année de perdue est une année de plus qui creusera le déficit des médecins en Belgique (francophone). L’injustice voulant que les médecins formés ailleurs dans l’UE puissent obtenir automatiquement un agrément Inami au détriment des médecins formés en Belgique perdure. La clé d’Hondt (60 % néerlandophones, 40 % francophones) est toujours aveuglément appliquée pour définir les quotas entre Flamands et francophones et ce contre l’avis de la commission fédérale de la planification médicale. L’existence de l’examen d’entrée en médecine, voire peut-être celle d’un futur concours d’entrée, discrimine toujours de façon injuste (notamment socialement) des jeunes à l’aube de leur vie active sans refléter leur capacité à être de futurs bons médecins.

Un contingentement injustifiable et inacceptable

Au-delà de ces considérations, nous nous demandons sincèrement quelle est la base théorique aujourd’hui qui justifie l’application d’un contingentement de la profession ? Celle largement discréditée de « la demande induite par l’offre » ? Ou est-ce lié à une pression des syndicats de médecins ? A une peur de réveiller une confrontation communautaire ? (Quand bien même toute la Belgique, Flandre comprise, aurait à y gagner à supprimer ou largement revoir le contingentement)

Combien de temps encore les Flamands un peu, et francophones surtout, vont-ils se faire amputer injustement de futurs médecins ? Et à l’heure où la pénurie s’aggrave partout, mais guette d’autant plus les zones rurales et les zones socialement défavorisées où les besoins en offre de soins sont d’autant plus criants, quel sens cela a-t-il de prétendre défendre une planification alors que celle-ci n’est même pas apte à organiser la répartition de l’offre sur le territoire ?

Pourquoi les députés des partis francophones de la majorité ont-ils accepté ce projet de loi en commission ? Ont-ils une vision claire de vers quoi nous allons ? Sont-ils conscients que nous ayons déjà la tête sous l’eau et que l’on s’apprête à couler ?

Comment peut-on décemment vouloir remettre la médecine de première ligne au centre du jeu, sans s’attaquer à la logique du contingentement et à la pénurie ? À lire aussi Le cri d’alarme des oncologues: «Après la pandémie, une épidémie de cancers nous attend»

Une méthode qui interpelle

Outre ces questions de fond, la méthode nous interroge. 1.850 pages de texte déposés au parlement en toute fin d’année à l’approche des fêtes, et un tout petit article perdu au milieu pour décider d’un enjeu si grand. Le débat de la planification ne mérite-t-il pas d’être à la fois largement ouvert et spécifiquement approfondi ? Quel sens cela a-t-il de faire passer un renforcement du contingentement dans une loi dite « urgente » lorsque la seule urgence que nous ressentons actuellement sur le terrain, c’est celle du besoin de bras parmi les différentes professions médicales ?

Madame, Monsieur, nous vous demandons de prendre en compte notre détresse et de refuser le vote de ce texte si celui-ci maintient cet article 87. Le débat sur la planification mérite d’être mené, il ne peut l’être de cette façon.

Nous vous remercions d’avance pour vos réponses à nos interrogations.

Bien cordialement.

 

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4 Commentaires

  • Posté par Joute Dodo, vendredi 17 décembre 2021, 22:45

    Les parlementaires doivent faire appel à leur jugeote. A partir du moment où un texte de 1850 pages est déposé pour être voté quelques semaines après, il faut voter "non". Il est tout à fait évident que c'est un piège! Je saurais gré au Soir de publier les noms et partis politiques qui votent oui et non à certaines propositions de loi importantes. Qu'on sache si nos élus font ou non leur boulot. Il faut mettre fin à la politique de cette ordure de De Block (masques jetés juste avant la pandémie). Il faut que nous ayons plus de médecins, plus de soignants en général: la pandémie va encore se poursuive longtemps.

  • Posté par Chalet Alain, vendredi 17 décembre 2021, 13:46

    Dans ma région (périphérie flamande au Sud-Est de Bruxelles), il y a clairement une forte pénurie de médecins généralistes.

  • Posté par Moriaux Raymond, vendredi 17 décembre 2021, 15:40

    Mais, si je vois bien, pas d'avions ...

  • Posté par Moriaux Raymond, vendredi 17 décembre 2021, 12:31

    Puissiez-vous être lus et entendus, enfin ...

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