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Inami: pour une médecine répondant aux besoins du citoyen

La FEF et les syndicats dénoncent un projet de loi mis au vote. L’article 87 verrouillera une fois pour toutes le nombre de médecins, laissant beaucoup de nouveaux diplômés sur le carreau.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Lettre ouverte à Frank Vandenbroucke, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique de Belgique

Monsieur le ministre,

Cette semaine est prévu le vote d’un projet de loi qui, par son article 87, rendrait possible le blocage de numéros Inami à des étudiants diplômés, et ce malgré le contexte actuel de crise sanitaire et de pénurie de médecins. Cette nouvelle restriction de l’accès à la profession médicale serait totalement désastreuse pour le futur du monde de la santé, alors que, jusqu’ici, les numéros Inami surnuméraires n’arrivaient déjà pas à combler les besoins grandissants en praticiens et le temps d’attente avant de pouvoir consulter. La proposition d’augmenter, légèrement, les quotas pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, en échange de filtres d’accès aux études toujours plus restrictifs, est, par ailleurs, complètement déconnectée des besoins rencontrés par les citoyens.

En tant que représentants étudiants et des travailleurs et en tant qu’acteurs du monde de la santé, nous nous opposons à la mise en place d’un tel système et réclamons un système de santé de qualité accessible à toutes et tous. Les étudiants diplômés doivent pouvoir pratiquer et la seule contrepartie qui peut être exigée est la garantie qu’ils mettront leurs compétences au service de l’intérêt général. Ni plus, ni moins.

Des économies au détriment de la santé de tous

La volonté budgétaire de réduire le nombre de médecins via l’instauration de nouveaux filtres d’accès aux études a pour objectif illusoire et inadéquat la réduction des dépenses de sécurité sociale, mais elle ne correspond en rien aux besoins des citoyens dont vous êtes garant de la bonne santé. La théorie sur laquelle elle s’appuie, selon laquelle la quantité d’actes à réaliser pour soigner les personnes malades diminuerait s’il y avait moins de professionnels disponibles pour les soigner, n’a pas de base scientifique.

Le SPF Santé publique, dans un rapport de sa Cellule planification de l’offre des professions de soins de santé, estime que la densité de médecins généralistes en équivalents temps pleins en Communauté française devrait diminuer de plus de 19 % entre 2016 et 2036 [1], alors même que nous vivons déjà aujourd’hui une situation de pénurie. Parallèlement à cela, la population continue de vieillir et de croître, les inégalités et la pauvreté qui aggravent l’état de santé de la population croissent, les maladies chroniques se font de plus en plus fréquentes et les changements climatiques nous exposent à des pandémies, situations qui augmentent inévitablement les besoins en termes de soins de santé. La médecine générale n’est pas la seule à être touchée par cette pénurie, c’est également le cas de la rhumatologie, la psychiatrie, la gériatrie, la médecine interne ou encore l’oncologie [2].

La crise sanitaire a par ailleurs mis en lumière les failles de notre système de soins de santé, dont la population est la première victime. Pour ne citer qu’un exemple des conséquences néfastes de l’affaiblissement de la première ligne, une corrélation est sans doute à établir entre le trop faible nombre de médecins généralistes à Bruxelles et la lenteur avec laquelle le taux de personnes vaccinées a augmenté dans la capitale [3]. Les zones rurales souffrent quant à elles de l’éloignement des services et du manque de nouveaux praticiens [4].

Les cris de désespoir du personnel de la santé se font toujours plus nombreux et plus alarmants. Vous ne pouvez ignorer la situation des hôpitaux qui, faute de personnel encadrant en suffisance et au bord du burn-out, se voient contraints de reporter des soins chirurgicaux essentiels de plus d’un an [5], voire de fermer leur service d’urgences [6]. Nous ne pouvons comprendre, dans ce contexte, que le gouvernement dont vous êtes membre ne revoie pas la position absurde tenue depuis 30 ans sur un contingentement inutile et néfaste.

Réévaluer les besoins du terrain

Plutôt que de limiter l’accès à une formation et de facto à une profession dont la Belgique manque cruellement, épuisant encore davantage le monde de la santé, il est nécessaire que les autorités se penchent sur une meilleure évaluation des besoins du terrain. L’accord de gouvernement prévoit la mise en place d’une Commission interfédérale de concertation pour la planification de l’offre médicale, qui n’a toujours pas vu le jour. Sans une connaissance fine du terrain et des besoins de sa population, comment le ministre de la Santé peut-il prendre des décisions adéquates ?

Nous réclamons, au nom d’une médecine de qualité accessible à toutes et tous, l’abandon de votre proposition. Un système de soins efficace demande une force de travail médicale importante, et c’est dès aujourd’hui qu’il faut la former. Face aux pénuries et aux enjeux majeurs de santé publique auxquels nous sommes confrontés, toutes les vocations se présentant dans nos facultés de médecine doivent être accueillies et encouragées.

* Maxime Geerts et Eva Piegon, Co-président et co-présidente, AGL (UCLouvain) ; Yves Hellendorff, Secrétaire national Non Marchand, CNE (CSC) ; Roland Lahaye, Secrétaire général, CSC-Enseignement ; Sabine Libert, Secrétaire générale adjointe, FGTB Wallonne ; Jeanne Maillart, Responsable nationale, Jeunes CSC ; Olivier Nyssen, Secrétaire général, CGSP Admi ; Catherine Opalinski, Coordinatrice, Jeunes FGTB ; Carine Rosteleur, Secrétaire régionale, CGSP ALR Bruxelles ; Basil Sellam, Président, CIUM ; Martin Stassens et Chloe Karakatsanis, Président et vice-présidente, ORE (UMons) ; Joseph Thonon, Président, CGSP Enseignement ; Felipe Van Keirsbilck, Secrétaire général, CNE (CSC) ; Lucas van Molle, Président, FEF

[1]https ://organesdeconcertation.sante.belgique.be/sites/default/files/documents/scenarios_de_base_medecins_2016-2036.pdf

[2] « La Belgique va bien manquer de médecins : les sept professions en pénurie ou risque de pénurie », Le Soir, 24 janvier 2020. En ligne, https ://www.lesoir.be/275169/article/2020-01-24/la-belgique-va-bien-manquer-de-m...

[3] « Quelles sont les personnes qui ne sont pas encore vaccinées et quelles sont leurs raisons ? », VRT, 14 septembre 2021. En ligne, https ://www.vrt.be/vrtnws/fr/2021/09/14/quelles-sont-les-personnes-qui-ne-sont-p...

[4] « Pénurie de généralistes dans les communes rurales : Doische cherche désespérément un médecin », RTBF, 26 août 2020. En ligne, https ://www.rtbf.be/info/regions/detail_penurie-de-generalistes-dans-les-commune...

[5] « Coronavirus : plus d’un an de retard dans les soins chirurgicaux essentiels, selon un audit de l’Inami », Belga, 3 décembre 2021. En ligne, https ://www.rtbf.be/info/societe/detail_coronavirus-plus-d-un-an-de-retard-dans-...

[6] « Clinique André Renard : menacée de sanctions pénales, la clinique André Renard à Herstal va rouvrir ses urgences », Belga, 10 décembre 2021. En ligne, https ://www.rtbf.be/info/societe/detail_clinique-andre-renard-menacee-de-sanctio...

 

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