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L’aide humanitaire internationale doit bénéficier d’une contribution obligatoire des États et des individus les plus riches

Faute de moyens alloués par les plus riches, les organisations humanitaires risquent la paralysie opérationnelle. Plusieurs pistes doivent être explorées pour relancer l’aide internationale.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

La France a pris début 2022 la présidence de l’Union Européenne qui est l’un des principaux financeurs mondiaux de l’aide internationale.

Il y a un an, le Commissaire Lenarcic (en charge de la gestion des crises), prenant acte des effets de la pandémie due au covid sur les besoins humanitaires, mais également sur la capacité du système actuel pour y faire face, appelait de ses vœux, dans un entretien accordé aux journaux du groupe LéNA dont Le Soir, un élargissement du cercle des pays contributeurs.

« Le partage du fardeau de l’aide humanitaire n’est pas équitable » déclarait-il alors. La France aura ainsi un rôle potentiel à jouer durant la période de son mandat pour impulser une évolution devenue cruciale. Ce thème est logiquement au cœur de l’ordre du jour de la Conférence Humanitaire Européenne, initialement programmée pour janvier 2022 et repoussée sine die du fait de la nouvelle poussée que connaît la pandémie.

Le modèle économique actuel de l’aide humanitaire ne permet en effet plus de répondre aux besoins identifiés, en ne réunissant pas les sommes nécessaires, en créant les conditions d’une politisation de l’aide et en soulevant des questions relatives à la sécurité des équipes de secours. Il est grand temps de le refonder.

Déficit de financements gouvernementaux

Ce modèle repose pour les trois autres quarts, sur la contribution volontaire d’un nombre restreint d’États et, pour un quart, sur la générosité de donateurs privés (essentiellement sous la forme de dons individuels collectés par les ONG). Or, ces dix dernières années, et de façon stable, les appels coordonnés des Nations unies ont fait apparaître un déficit de financements gouvernementaux d’environ 40 % des sommes espérées. Le déficit s’est dégradé avec l’épidémie de covid : il aura manqué en 2020, 50 % de l’enveloppe sur les 38,8 milliards de dollars estimés nécessaires par l’Office de Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA) – au profit d’une population de 240 millions de personnes en besoin d’aide. La communauté mondiale des Etats n’arrive pas à réunir chaque année une somme qui correspond à l’équivalent du chiffre d’affaires d’une entreprise privée comme Danone !

Cette insuffisance des financements gouvernementaux expose les organisations humanitaires à des risques de paralysie opérationnelle. Pour combler le déficit, les ONG internationales sont, de fait, poussées vers la recherche sans cesse croissante de donateurs individuels, empruntant les chemins parfois hasardeux d’un marketing compassionnel.

L’épidémie de covid et ses conséquences sur les économies des Etats aujourd’hui donateurs mettent particulièrement en lumière les limites du modèle tel qu’il existe. Les pays de l’OCDE, centrés sur le renforcement de leurs économies, sont tentés de réduire leur contribution à l’aide humanitaire internationale. Si cette réduction des fonds publics devait s’accompagner d’un « décrochage » des fonds privés réunis par les ONG, c’est la structure financière globale qui se trouverait alors dramatiquement affectée.

Politisation de l’acte humanitaire

On assiste à une concentration des sources de financement entre les mains d’un nombre restreint de pays occidentaux qui orientent leurs dons à 83 % sur des crises auxquelles ils décident d’accorder la priorité. Cette réalité expose à un risque de politisation de l’acte humanitaire.

Le quasi-monopole, comme effecteurs de l’aide, d’ONG issues de pays d’Europe de l’Ouest ou d’Amérique du Nord vient renforcer une telle lecture. Le Sommet humanitaire mondial d’Istanbul de 2016 avait recommandé de donner plus de moyens (à hauteur de 20 % de l’enveloppe globale) aux acteurs locaux : ceux-ci auront à peine dépassé les 3 % en 2020, alors même que la paralysie des transports liée au covid aura montré la nécessité impérative de partager les interventions de secours avec les intervenants de proximité.

Cette concentration des financeurs et des intervenants provoque, aux yeux d’une partie des belligérants, le sentiment que les organisations humanitaires sont des outils de « soft power » des Etats donateurs. Cette suspicion de connivence se trouve renforcée dès lors que les régimes en place, dans des zones en conflit, sont politiquement soutenus par les mêmes pays financeurs de l’aide.

Réduction de l’espace humanitaire

Cette lecture d’une politisation de l’acte humanitaire, associée aux pressions croissantes des donateurs publics pour que soit pratiqué un criblage des bénéficiaires, conduit à une réduction de l’espace humanitaire, entendu comme l’ensemble des personnes et des territoires qui connaissent des crises relevant d’une aide vitale.

La logique de contrôles multiples instaurée par les financeurs soumet les ONG humanitaires à des procédures administratives kafkaïennes. Elle peut conduire à mettre en péril les principes fondateurs de neutralité et d’indépendance conceptualisés par le Comité international de la Croix-Rouge. La demande insistante de certains donateurs que leur soient communiquées les listes des bénéficiaires fait, elle, émerger des questions éthiques puisqu’elle est notamment contraire au code de déontologie des soignants.

Ces postures des financeurs aboutissent à transférer aux ONG les risques d’actions violentes à leur encontre.

Refonder le modèle économique de l’aide internationale

Une contribution obligatoire des Etats à revenus élevés et des individus les plus riches permettrait de répondre aux limites du système qui prévaut.

La Banque mondiale définit une centaine de pays comme étant « à revenus élevés ». La contribution de chacun de ces pays à hauteur de 0,03 % de son Revenu National Brut (RNB) permettrait de réunir l’intégralité des sommes actuellement nécessaires pour faire face aux crises humanitaires internationales.

L’instauration d’un système de contribution obligatoire des pays aux revenus les plus élevés permettrait d’abonder l’enveloppe financière annuelle mise à disposition des différents acteurs humanitaires. Les modalités de répartition des sommes ainsi réunies devraient alors être confiées à une entité indépendante, en particulier à l’égard des membres du Conseil de sécurité, afin de protéger l’action humanitaire de toute volonté de manipulation et/ou de politisation dans le choix des pays et des crises prises en considération. Il faut, dans ce domaine comme dans d’autres, réinventer un multilatéralisme global distinct des rapports de force qui prévalent au sein du Conseil de sécurité.

Alors que l’extrême pauvreté et le sous-développement constituent le terreau des principales crises humanitaires mondiales, l’Aide Publique au développement (APD) souffre également d’un déficit patent de ressources financières. Elle représente aujourd’hui moins de 0,2 % du PIB mondial. Un impôt universel de 2 % sur les fortunes supérieures à 10 millions d’euros, permettrait de lever 1 % du Produit Intérieur Brut (PIB) mondial.

Agir sur la pauvreté et le mal-développement constitue une stratégie essentielle pour prévenir et amortir les crises. Cette mesure portant sur la fiscalité des individus les plus riches permettrait ainsi de multiplier par 5 le volume de l’aide au développement, évitant le basculement de populations entières dans des situations qui mettent en cause leur survie immédiate et, à terme bref, la stabilité internationale comme la paix globale.

Plus généralement, il est urgent que les débats sur la réforme de la fiscalité internationale, comme ceux qui ont eu lieu en 2021 au sujet de la taxation des multinationales, prennent enfin en compte le droit au développement des pays pauvres. Dans les projets actuellement discutés, les sommes reçues par ces derniers ne représentent qu’une fraction infime des nouvelles recettes, que les pays les plus riches se sont grosso modo contentés de partager entre eux. Car ce sont chez eux que sont versés les montants de recettes fiscales.

*Bertrand Badie, professeur émérite des Universités à Sciences Po Paris. Dernier ouvrage paru  : Les puissances mondialisées. Repenser la sécurité internationale, Odile Jacob, 2021.

Pierre Micheletti, président d’Action Contre la Faim – France. Dernier ouvrage paru : 0,03 %. Pour une transformation du mouvement humanitaire international, Parole, 2020.

Thomas Piketty, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Dernier ouvrage paru : Une brève histoire de l’égalité, Seuil, 2021.

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3 Commentaires

  • Posté par Naeije Robert, mercredi 5 janvier 2022, 10:41

    Il est préférable de négocier cette aide directement avec les états nénéficiaires, et d'en prévoir un contrôle strict, tout cela dans le cadre de lois régulièrement soumises à un contrôle parlementaire. Beaucoup d'ONG et/ou instances de l'ONU ou de l'UE sont déjà largement subventionnées sans en rendre des comptes. Or on sait que les dérives idéologiques et les corruptions abondent.

  • Posté par Haegelsteen Philippe, mardi 4 janvier 2022, 15:44

    De l'aide oui mais en contre partie, il faut avoir un pouvoir d'ingérence sinon c'est un puit sans fond.

  • Posté par collin liliane, mardi 4 janvier 2022, 14:14

    Tant que les ONG ne se préoccuperont pas avant tout de contraception, elles ne feront qu'accroître les problèmes qu'elles prétendent résoudre. Le nombre d'habitants en Afrique subsaharienne va doubler d'ici à 2050, pour atteindre 2,2 milliards d'habitants (soit dix fois plus qu'en 1960).

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