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Emmeline Van den Bosch: «Je vais vous expliquer ce qu’on ressent quand on est rattrapé par la nature qu’on a détruite»

Ce récit complet a été rédigé à Wavre début janvier 2022, dans le cadre d’un appel à témoignages du Service public de Wallonie.

Carte blanche - Temps de lecture: 35 min

Je m’appelle Emmeline Van den Bosch. J’ai 24 ans. J’habite dans un petit appartement au troisième étage d’un immeuble situé dans le centre-ville de Wavre, chef-lieu du Brabant Wallon. Mon papa possède un petit commerce de proximité, lui aussi situé dans le centre-ville de Wavre, mais au rez-de-chaussée. Dans la nuit du 15 au 16 juillet dernier, la vie de toute notre famille s’est effondrée. Vous nous avez proposé de témoigner, alors je vais témoigner. Je vais vous expliquer ce qu’on ressent quand on est rattrapé par la nature qu’on a détruite.

Moi et ma famille sommes des Wavriens depuis longtemps. Nous habitions Limal depuis ma naissance, moi et mes sœurs allions à l’école à Wavre, et mon papa y a ouvert un commerce en 2007. Autant dire que je connais bien Wavre. Après avoir terminé mon master à l’université, j’ai souhaité prendre mon envol et j’ai emménagé dans un petit appartement à Wavre. Plus précisément, dans un immeuble situé Rue du Progrès. La Dyle, le cours d’eau qui traverse Wavre et Limal, passe juste derrière cet immeuble. Au troisième étage, on a une magnifique vue sur la Dyle et le Boulevard de l’Europe d’un côté, et sur le parking des Carabiniers de l’autre. Lorsqu’on remonte le parking des Carabiniers, on se retrouve devant la Galerie des Carmes, elle-même située à deux pas de l’Hôtel de Ville. Bref, autant dire qu’on ne peut pas être plus dans le centre que ça. Je suis à 100m de tous les commerces, et précisément au-dessus de celui de mon papa.

Le commerce de mon papa s’appelle Artàtable. C’est un petit commerce local de proximité, comme on n’en fait plus. Pas une franchise, mais un commerce familial. 1 patron et 2 employés. C’est le lieu de travail de ma maman et de mon papa. J’y ai souvent donné un coup de main dès que j’ai été en âge de le faire. Mon papa y vend depuis 2007 des articles de cuisine, de verrerie, coutellerie, vaisselle, couverts, art de la cuisine et de la table. Des articles de qualité, qui ont pour objectif de durer des années, voire des décennies. Avec un service client personnalisé, un petit site web pour montrer ce qui est proposé, un service listes de mariage, un accueil à l’ancienne, un magasin où on prend le temps de répondre aux questions. Bref, un magasin qui est aux antipodes de la société de « fast-consommation », qui veut faire acheter toujours plus de choses inutiles toujours plus souvent à toujours plus de gens. Ici, quand on achète une cocotte, elle est toujours en bon état 50 ans plus tard. Comme à l’époque de nos grands-mères. Et d’aussi loin que je me souvienne, mon papa s’est toujours démené pour son travail. Il travaille 7 jours sur 7. Quand il n’est pas en magasin pendant les heures d’ouverture, il gère la paperasse administrative, les commandes, les factures, les salons pour trouver des nouveaux articles, les suivis clientèle, etc. Vous pensez que ce n’est pas possible, qu’aucun être humain ne peut vivre comme ça ? C’est pourtant le cas.

Emmeline Van den Bosch.
Emmeline Van den Bosch. - DR.

Et ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave, parce que c’est son choix. Il aurait pu se contenter d’un boulot d’employé, mais il a souhaité devenir indépendant. Avec toutes les (très nombreuses) contraintes que cela implique. Avec la précarité des premières années, les cotisations sociales à n’en plus finir, la complexité de l’administration, les milles heures sup’, etc. Mais ce n’est toujours pas grave. Sauf si. Sauf si, du jour au lendemain, il n’y a plus rien. Sauf si, du jour au lendemain, tout s’effondre.

Vous vous demandez probablement pourquoi je parle de tout cela. Ici, c’est un témoignage sur les inondations que vous vouliez recueillir. Qu’est-ce qu’on en a à faire de ce bête petit magasin du centre de Wavre, là ? Sauf qu’il faut bien comprendre qu’avant d’être une actualité dramatique qu’on voit dans tous les médias qui s’empressent d’en faire leur buzz du jour, un événement de l’ampleur des inondations de cet été est surtout terrible parce qu’il détruit des vies, des choses, des maisons, des magasins, des souvenirs, des symboles. Si ce n’était qu’un niveau d’eau qui montait et qui redescendait, on n’en ferait pas tout un plat. Je n’aurais pas cette boule à la gorge en vous parlant de ce qu’il s’est passé, il y a maintenant près de 6 mois. C’est terrible parce que ça n’aurait jamais dû arriver. C’est terrible parce que ça implique des blessures qui ne seront jamais réparées. C’est terrible parce qu’on y a perdu des morceaux de soi qu’on ne sera plus jamais en mesure de retrouver. C’est terrible parce que c’est révélateur autant de notre insignifiance en tant que petits êtres humains face à la puissance de la nature, que de notre mépris inconsidéré de cette même nature.

Mais rassurez-vous, je vais cette fois en venir aux faits. Vous n’aurez pas lu jusqu’ici pour rien. Je vais vous expliquer ce qu’il s’est passé pour nous, la famille Van den Bosch.

Le 15 juillet 2021 au matin, je me réveille et je commence ma journée de la même façon que je commence toutes mes journées : je lis l’actualité. Non, tous les jeunes ne sont pas décérébrés et fainéants. Beaucoup s’informent, s’impliquent, se battent, s’engagent, se bougent. Je fais partie de ceux-là. Quoi qu’il en soit, ce matin-là, dans l’actualité, on parlait déjà des inondations. Elles avaient déjà frappé une partie du pays, faisant des dégâts colossaux et des blessés. Jean-Pascal van Ypersele, éminent climatologue, professeur à l’UCLouvain, ancien vice-président du GIEC, était l’invité d’une émission d’actualité sur DH Radio. Les pluies torrentielles et leur lien avec la dramatique actualité climatique étaient au cœur du débat. Comme toujours, face à ce genre d’actualité, mon cœur se serre, la tristesse m’envahit.

Je démarre ensuite ma journée, essayant de faire en partie abstraction des événements pour parvenir à travailler (j’étais en télétravail). Pourtant, il continue à pleuvoir. De mon bureau, je regarde par la fenêtre et il pleut, il pleut, il pleut. Depuis des jours, il ne fait que pleuvoir. Je finis par mettre mes chaussures et je descends discuter avec mon père, qui est au magasin. Je lui demande s’il est inquiet, si on doit faire quelque chose, bouger des articles pour les mettre en hauteur. Etant donné la quantité de travail que cela aurait demandé (il y avait plus d’un millier d’articles en magasin, rendez-vous compte), et puisqu’aucun de nous n’imagine à ce moment-là que la situation allait atteindre un tel niveau de drame, nous préférons tout laisser ainsi. Il décide tout de même de fermer le magasin plus tôt, car l’eau commence déjà à s’accumuler au niveau des avaloirs, et que bientôt les piétons n’auront plus accès à la porte d’entrée (il y a un avaloir juste devant la porte du magasin et celui-ci n’est pas en mesure de faire correctement son travail puisque qu’il est mal entretenu, d’où une flaque systématique à chaque grosse pluie).

Mon papa est en partie inquiet, mais pas tant que cela, pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’entre le niveau de la rue (et donc de l’avaloir bouché) et de la première marche pour entrer dans le magasin, il y a déjà environ 50 cm, ce qui laisse une sacrée marge. La seconde, c’est qu’une fois cette première marche passée, il y a encore une seconde marche à franchir à l’intérieur même du magasin qui fait elle aussi une bonne quarantaine de centimètres (ce sont ici des approximations, je ne suis pas ingénieure, je n’ai jamais mesuré précisément ces dénivelés). La troisième raison, c’est que ce ne sont pas les premières inondations que mon papa connait en tant que propriétaire de son magasin. Quelques années plus tôt, une situation identique est survenue et l’eau avait effectivement inondé la rue et le magasin, mais sans atteindre la seconde marche dont je parle ci-dessus. Résultat : il n’y avait pas eu de pertes, et presque pas de dégâts. J’étais inquiète, moi aussi, mais je ne voulais pas croire à l’incroyable. Non, ce n’était pas possible. L’eau n’allait jamais dépasser la seconde marche. Ça ne pouvait juste pas arriver. Ça n’arriverait pas.

Mon papa a fermé sa porte à clé et a coincé devant la porte un large panneau en plastique pour tenter de ralentir l’eau si elle parvenait jusque-là. Il a ensuite déposé plusieurs sacs de sable, que la ville avait entre-temps fait livrer un peu partout dans Wavre (mais en quantité bien inférieure à la nécessité réelle, ce qui a plus tard généré des tensions), devant le panneau en plastique, m’a embrassée et est rentré chez lui, dans notre maison familiale.

Je pense que la plus grosse erreur que j’ai commise à partir de là a été de surveiller très (trop) régulièrement l’eau monter dans la rue devant le magasin. J’imagine que j’espérais voir que tout irait bien, que l’eau s’arrêterait à temps et n’atteindrait jamais le travail de toute la vie de mon papa. J’imagine que j’avais envie de pouvoir continuer à lui envoyer des messages précisant que « pour le moment tout va bien, l’eau monte mais très lentement, elle est encore loin de la seconde marche ». Et c’était vrai, elle montait effectivement lentement, mais il continuait de pleuvoir à verse et chaque centimètre supplémentaire me rendait un peu plus nerveuse. Au bout d’un moment, en début de soirée, mon père a fini par m’écrire d’arrêter de surveiller, que cela ne servait à rien, et de monter me reposer. Ce que j’ai fait. Mais, pour me rassurer, je descendais quand même toutes les heures pour regarder l’état d’avancement de l’eau. Comme on me l’a répété de nombreuses fois par la suite, je n’aurais pas dû faire ça, ça n’aurait rien changé de savoir ou de ne pas savoir. C’est vrai. Mais c’est humain. C’est humain de vouloir savoir. Et c’est la même chose qui me pousse à lire l’actualité tous les matins alors que je sais très bien que les émotions que cela va me procurer seront forcément (à de rares exceptions près) négatives. Mais il y a cette partie de moi qui espère sans doute, un jour, tomber sur LA bonne nouvelle. Celle qui compensera toutes les autres. Et de la même façon, je pense que j’espérais descendre encore et encore et me rendre à chaque fois compte que l’eau n’avait pas beaucoup plus monté et que tout allait toujours bien.

Et c’était vrai. C’était vrai jusque vers minuit environ. Dans l’après-midi, très vite, la rue était devenue impraticable sans bottes en caoutchouc. Pourtant, l’eau montait très lentement, centimètre par centimètre, si bien qu’étant donné la marge qu’il restait encore, je ne pensais pas encore au pire. Vers minuit, je suis descendue une dernière fois avec l’idée de me rassurer encore une fois avant d’aller dormir. Et là, quelque chose s’est brisé en moi. Je ne saurais pas vraiment expliquer ce qu’il s’est passé dans mon psychisme, mais il y a eu une cassure quelque part. Il y a eu une cassure lorsque j’ai découvert que non seulement le seuil d’espoir de la seconde marche avait été atteint et dépassé et que l’eau se répandait maintenant librement dans le magasin, mais qu’en plus l’eau continuait à monter. Je me rappelle m’être dit qu’il fallait que je fasse quelque chose, que je ne pouvais pas laisser les choses se dérouler sans rien faire. J’ai eu une folle envie de défoncer la porte (pourtant devenue franchement inaccessible) pour emporter un maximum de marchandises dans mon appartement avant qu’il ne soit trop tard. Je me suis dit « Non, non, ce n’est pas possible, ce n’est pas en train d’arriver, il faut faire quelque chose ». Mais face à l’eau qui continuait de monter, face au courant, face à la pénombre, face à la force qu’il fallait mettre dans chacun de ses pas, face à la froideur de l’eau qui glaçait le sang, j’étais juste impuissante. J’étais terriblement et injustement impuissante. Mes larmes et mes cris ont alerté mes voisins de l’immeuble, ils sont venus et ont réalisé l’ampleur de ce qu’il se passait. Une dame en particulier a été d’un grand soutien psychologique et d’une immense bienveillance face à ma panique et à ma détresse. J’étais (comme) un animal rendu fou par la peur. Je faisais (autant que je le pouvais) les cent pas dans l’espace exigu de la cage d’escaliers, je parlais fort, je répétais qu’il fallait faire quelque chose, que tout allait être détruit, je pleurais, je m’énervais, je m’arrachais les cheveux. Ne sachant que faire, j’ai fini par appeler mon père, lui décrivant la situation et lui demandant si on pouvait faire quelque chose. Etant donné ce que je lui expliquais, il a estimé que c’était dangereux de tenter quoi que ce soit, et que c’était de toute façon probablement trop tard. Je vous écris cela de façon froide et rationnelle, mais je peux vous assurer que notre conversation était, elle, complètement décousue et empreinte de flots d’émotions. Je résume simplement cela à une phrase pour éviter d’encore rallonger le récit inutilement. Avant de raccrocher, il m’a dit de ne pas rester là, dans le hall, mais de monter au troisième étage (chez moi) et d’y rester jusqu’au lendemain. De ne pas m’inquiéter, de ne pas y penser. J’ai fait mine que j’allais le faire, pour le rassurer, et nous avons raccroché. Mais aucun de nous deux n’a finalement dormi cette nuit-là.

A partir de minuit trente environ, l’inondation s’est brusquement accélérée. Il avait pourtant arrêté de pleuvoir depuis un certain temps, je n’ai donc pas tout de suite compris pourquoi. L’eau ne montait plus centimètre par centimètre, mais décimètre par décimètre. Je le sais parce qu’elle a fini par rentrer dans le hall de l’immeuble et que j’observais des points de repère sur les murs pour continuer à mesurer sa progression. Assise sur l’escalier, je montais d’une marche à chaque fois qu’elle était rattrapée par l’eau. Au début, mes voisins sont restés avec moi, nous observions la rue depuis l’intérieur du hall, comme si nous pouvions y faire quelque chose. Nous avons vu passer un couple avec un bébé dans les bras et quelques sacs, l’eau leur montait jusqu’aux cuisses environ. Je me suis précipitée dans l’eau pour leur demander s’ils avaient besoin d’aide. Ils m’ont répondu que c’était gentil, mais qu’ils allaient simplement se réfugier chez un proche car rester chez eux devenait dangereux, le tableau électrique ayant été atteint par l’eau. Je n’oublierai jamais ce moment. J’ai regardé l’heure, il était environ 1h15 du matin. Un jeune couple et leur bébé étaient dehors, en pleine nuit, dans l’eau, quittant leur domicile parce qu’ils craignaient pour leurs vies. C’était à la fois terrible et absurde. Je ne parvenais pas à donner du sens à ce qu’il m’arrivait, je ne faisais que me prendre des coups en plein visage, encore et encore. Plus tard, nous avons aussi vu passer un objet qui flottait dans l’eau. C’était gros, de forme ronde/ovale, difficile à dire car il faisait tout noir. Nous avons d’abord pensé à un bateau de secouristes. Mais ce n’était pas ça. L’objet a flotté devant l’immeuble sans continuer sa route, bloqué par quelque chose dans l’eau, et nous avons fini par comprendre. Il s’agissait d’un gros pot de fleurs qui avait chaviré, nous en voyions donc le bas. Un pot de fleur, me direz-vous, ce n’est vraiment pas très impressionnant. Sauf que ce n’était pas le genre de pots de fleur qu’on achetait dans un magasin de bricolage pour décorer son jardin. C’était un pot de fleur en béton qui faisait facilement 1m de diamètre. Le genre de pots de fleur que la ville utilise pour orner les zones piétonnes. Le genre de pots de fleur que personne ne pourra jamais voler car ils pèsent plusieurs centaines de kilos chacun. Et il flottait, là, devant nous, comme si c’était quelque chose de tout à fait normal. Quand nous avons compris ce que c’était, j’ai éclaté de rire. J’ai éclaté de rire et j’ai ri sans pouvoir m’arrêter pendant plusieurs minutes. Comme si c’était la chose la plus drôle que j’avais jamais vue. En réalité c’était surtout absurde. Complètement et désespérément absurde. Et c’était en train d’arriver.

Au bout d’un certain temps, mes voisins sont montés dans leurs appartements respectifs, et je suis restée seule, assise sur ces marches. J’avais gardé mon téléphone en main. Je scrollais mon fil d’actualité Facebook mais je ne lisais rien. Je n’étais pas là, j’étais absente. Comme si mon cerveau avait été déconnecté. Mon smartphone, comme tous les smartphones, se connecte automatiquement aux réseaux wifi qu’il connaît et qui lui sont accessibles. N’étant pas si loin de la borne wifi du magasin de mon papa, mon smartphone s’y était connecté. Je scrollais, je scrollais, jusqu’à ce qu’à un moment donné, le fil ne puisse plus rien charger. Le wifi avait lâché. Je connaissais le magasin par cœur et je savais précisément où se trouvait la borne wifi. Je savais donc à quelle hauteur du sol elle était située. Quand le wifi a lâché, j’ai réalisé que ça voulait dire que l’eau l’avait atteint. Il n’était pas si tard dans la nuit. 2h environ. Et j’ai compris qu’il y avait alors déjà 40 cm d’eau dans le magasin. Etrangement, ça n’a pas alimenté ma panique. C’était plutôt comme de la résignation. Je me suis dit « Voilà. Voilà où on en est maintenant. ». J’ai pensé à tous les objets qui se trouvaient entre le sol et 40 cm et qui étaient désormais perdus. J’ai pensé à mon père. Et cela m’a rappelé ce que je lui avais dit. Que j’allais me reposer, ne plus y penser. Alors, je suis remontée dans mon appartement. J’ai envisagé d’essayer de dormir, mais j’ai vite écarté cette option, vu mon état émotionnel. A nouveau, je dois donner l’impression en racontant tout ceci que j’étais rationnelle et réfléchie, mais ce n’était pas le cas. J’étais une loque. J’ai regardé par la fenêtre, le regard perdu dans le vide et c’est là que j’ai réalisé ce qu’il se passait. A l’endroit où devait se trouver le Boulevard de l’Europe, route de béton, on pouvait désormais voir de la lumière vacillante. Comme le reflet de la Lune qui danse sur un lac. Parce que tout était inondé. Tout n’était plus qu’étendue d’eau de ce côté-là de Wavre. La Dyle était sortie de son lit.

A ce moment-là, il y a eu une autre cassure en moi. Je me suis rappelée le bruit qu’on entendait en bas et qui venait de la rue. Un bruit étrange, qui faisait penser à une pompe, ou à une fontaine dont jaillirait de l’eau. Quand j’ai compris que la Dyle avait complètement débordé, j’ai aussi compris que ce bruit était celui de l’eau des égouts repoussée à la surface à travers les avaloirs et les plaques d’égout. Comme dans des vases communicants. C’est pour ça que l’inondation s’était accélérée, et c’est pour ça qu’elle continuait malgré qu’il ne plût plus. Ce n’était plus la pluie, mais la Dyle qui envahissait désormais les rues. L’hystérie d’un peu plus tôt a laissé place au désespoir. Je me suis littéralement effondrée au sol, pleurant toutes les larmes de mon corps. Ça a continué longtemps, je ne parvenais pas à me calmer. J’ai ressenti le besoin de parler avec quelqu’un. Ayant promis à mon père de ne plus y penser, je ne pouvais plus appeler à la maison. J’ai donc choisi d’appeler ma grand-mère. Il était plus de 2h du matin, j’ai donc dû appeler plusieurs fois avant qu’elle ne décroche. J’étais dans un tel état que je ne me rappelle plus exactement notre conversation. Je sais juste qu’au bout d’une heure, elle était parvenue à me calmer plus ou moins, qu’elle m’avait fait fermer mes rideaux pour que je ne puisse plus rien voir, et qu’elle avait fait en sorte que je me dirige vers ma chambre et que je m’installe dans le lit pour essayer de dormir. Tout ça à travers le téléphone, puisqu’il n’était évidemment pas question pour elle de venir jusque chez moi ou pour moi d’aller jusque chez elle étant donné que l’immeuble dans lequel je me trouvais était désormais entièrement entouré d’eau. Après ce long coup de fil, nous avons raccroché et j’étais désormais suffisamment convaincue qu’il n’y avait juste plus rien d’autre à faire qu’attendre le lendemain matin. Je suis donc restée dans mon lit le reste de la nuit, sans plus me lever ou regarder par la fenêtre. Je n’ai pas vraiment pu dormir, j’ai seulement somnolé, dans un état de demi-conscience angoissée, pendant quelques heures.

Quand j’ai repris suffisamment conscience pour me rendre compte qu’il faisait jour, il était aux alentours de 7h. Il faut que je vous dise ici que je suis une vraie lève-tard. Je travaille facilement le soir, je vais donc dormir assez tard tous les soirs et je me lève spontanément aux alentours de 10h du matin, parfois plus tard lorsque je le peux. Mais en ouvrant un demi-œil, ce matin-là, toute la portée de la situation m’est retombée dessus et en moins d’une seconde, j’étais debout. J’ai ouvert un rideau, puis un second. Désormais, on voyait tout. Et tout ce que je voyais, c’est que j’étais au milieu de l’océan. Comme sur une île. Tout autour, il n’y avait que de l’eau. Plus un buisson ne dépassait de cet océan. On voyait seulement encore les poteaux et les panneaux de signalisation dépasser. La fontaine au milieu de la toute petite place devant chez moi sur laquelle on pouvait s’asseoir avait complètement disparu sous l’eau. Les devantures des magasins étaient coupées en deux, dont la moitié basse était devenue invisible. Et ce n’était pas de la jolie eau claire comme on en voit parfois sur les cartes postales. C’était une eau entièrement opaque, brun foncé, qui aurait pu donner l’impression de n’être que de la boue si elle n’avait pas été aussi liquide. La même couleur, la même consistance que l’eau de la Dyle. Et moi j’étais au milieu de tout ça, au milieu de cet océan de désespoir.

De toutes les cassures que j’ai connues, celle-là a été la plus forte. Ce que j’ai ressenti en tirant les rideaux ce matin-là n’a jamais eu d’égal dans ma courte vie de 24 années. Ce sont d’abord les larmes, que dis-je, les sanglots, qui ont jailli de ma gorge (oui, parce qu’à ce stade, ce ne sont plus les yeux qui pleurent). Puis j’ai senti mes jambes me lâcher et cesser de me porter. Je me suis retrouvée sur le sol. J’ai sangloté avec bruit et tremblements. J’ai tant bien que mal tenté d’ouvrir la porte-fenêtre qui donnait sur mon balcon. Je me suis alors retrouvée à moitié dehors, face à la réalité de la situation. Une pensée réflexe m’a ensuite traversé l’esprit. Mes parents ne savaient pas à quel point c’était grave et allaient probablement essayer de venir à Wavre pour constater les dégâts. Je me suis dit que je devais absolument les prévenir de ne pas venir avant qu’ils se mettent en route, de peur qu’ils se noient. J’ai donc pris quelques photos de la vue que j’avais de mon balcon, les mains tremblantes, et j’ai envoyé un message WhatsApp sur le groupe familial, leur intimant fermement de ne pas essayer de venir à Wavre. Suite à mon message, mon père m’a appelée. Je sanglotais toujours de toutes mes forces. Ce n’était pas une conversation. J’ai seulement réussi à dire que j’étais désolée. C’est une des choses dont je me rappelle le mieux, qui est la plus claire dans ma tête parmi les souvenirs que je garde de cet événement. Je crois que je n’avais jamais été désolée à ce point-là. Non pas que ce fût ma faute, mais que tout ceci ne devrait jamais arriver à personne. A personne.

Après cela, j’ai eu la présence d’esprit d’aller vérifier les réserves de nourriture qu’il me restait et j’ai informé ma famille que je pouvais tenir quelques jours si nécessaire. On n’avait en effet aucune idée de combien de temps il faudrait pour que l’eau se retire. Mon papa m’a aussi demandé de prendre quelques photos du magasin pour les assurances, si c’était possible. Je suis donc, pour la première fois depuis la nuit, redescendue dans le hall de l’immeuble. Depuis la nuit, l’eau avait encore très largement monté. Pour arriver devant le magasin et prendre les photos, je devais me plonger franchement dans l’eau (mais on avait pied, tout de même, il n’était pas nécessaire de nager). Je ne savais pas très bien dans quelle tenue y aller, étant donné l’état peu ragoûtant de l’eau et la difficulté que je connaissais à effectuer des mouvements avec des vêtements dans l’eau. J’ai finalement opté pour un simple t-shirt, un petit short et deux tongs pour éviter de me planter quelque chose dans la plante des pieds. La sensation lorsque j’ai posé un premier pied dans l’eau en descendant d’une marche était à peu près la même que celle qui nous envahit lorsqu’on se risque à tremper un orteil dans une piscine ou une mer gelée pendant une saison fraîche. L’eau était froide. Vraiment très froide. Glaciale, même. Néanmoins, je ne me suis pas laissée démonter. Je me suis enfoncée dans l’eau, une marche après l’autre, lentement. Puis, je suis sortie dehors, devant le magasin, et j’ai pris les photos nécessaires. Dans le magasin, des articles flottaient. Cela m’a immédiatement fait penser à une scène du film Titanic. Les sacs de sables déposés la veille devant la porte n’étaient presque plus visibles. Je ne me suis pas attardée parce que l’eau était vraiment froide et que j’étais gelée. Après avoir pris un maximum de photos, je suis rentrée dans le hall, et je suis remontée chez moi, les tongs en main pour éviter de tremper tout l’immeuble.

J’ai ensuite pris une douche pour me réchauffer. Pendant toute la durée de cette crise, j’ai malgré tout eu la chance de ne jamais perdre l’accès à l’électricité. Je me suis d’ailleurs demandé comment cela était possible étant donné qu’une bonne partie de la Belgique était privée d’électricité et que mon immeuble était littéralement entouré d’eau de tous côtés, pourtant, l’électricité n’a jamais sauté. Ma chaudière a donc continué à fonctionner et j’avais l’eau chaude nécessaire pour me laver. Après ma douche, j’ai reçu un nouveau coup de fil de mes parents. Il était environ 10h. Mes parents m’ont précisé qu’ils ne souhaitaient pas que je reste dans l’immeuble. Ils voulaient que je les rejoigne à la maison (la maison familiale n’a heureusement pas été touchée car elle se trouve sur les hauteurs de Limal) pour qu’ils puissent prendre soin de moi. Même si je n’étais pas contre, j’ai trouvé cette proposition absurde. Comment j’allais pouvoir sortir de là ? Ma maman ne savait pas me répondre, mais elle a dit qu’on allait trouver. Mon papa étant un ancien pêcheur, il disposait de pas mal de matériel utile. Ma mère m’a pressée : j’avais 1h pour rassembler dans un sac à dos ce que j’estimais nécessaire d’emmener, sans savoir combien de temps j’allais devoir rester loin de l’appartement.

Après le coup de fil, j’ai sorti un grand sac à dos et j’ai regardé autour de moi. Une idée macabre m’a traversée l’esprit. Et si le bâtiment ne tenait pas le coup ? Et si l’eau faisait tout s’effondrer, comme ça avait été le cas dans d’autres communes de Belgique ? Et si c’était la dernière fois que je me tenais chez moi, que je voyais mes affaires ? Je suis une grande fan de BDs. Malgré mon jeune âge, j’ai déjà une jolie collection et quelques beaux objets, que j’ai rassemblés en faisant les brocantes et les festivals au fil des années. J’ai notamment une magnifique sérigraphie encadrée que j’adore. Grande et lourde. Intransportable au-dessus d’un mètre d’eau. Je l’ai regardée et je me suis demandé si c’était la dernière fois que je la voyais. J’ai pensé à toutes ces personnes à travers le monde qui devaient un jour fuir la guerre, la dictature, les catastrophes naturelles ou la mort, et laisser derrière elles tout ce qu’elles possédaient pour partir en vitesse. J’ai pensé très fort à elles et je me suis demandé comment on pouvait être aussi inhumain avec des personnes qui avaient déjà tant souffert. Parce que je le sais désormais : c’est toujours à contrecœur qu’on s’en va. J’ai pris quelques photos de mon appartement pour les assurances au cas où je devais tout perdre. J’ai rassemblé dans mon sac à dos quelques vêtements propres et mes bijoux les plus précieux. J’y ai aussi glissé mon portefeuille, mon téléphone et mes clés. Je ne pouvais rien garder dans les poches. J’ai ensuite emballé mon sac à dos fermé dans un sac poubelle PMC, au cas où il devait se retrouver en contact avec l’eau, pour le protéger. Il allait falloir le soulever au-dessus de sa tête, pas juste le mettre sur son dos.

Vers 11h, l’heure que nous nous étions fixée, j’ai regardé par une de mes fenêtres et j’ai vu la voiture de mes parents sur le haut du parking des Carabiniers, qui avait été en partie épargné car il est en pente. Je leur avais communiqué des informations sur les endroits inondés et ceux intacts autour de l’immeuble. Le parking était le plus proche. Des gens s’y étaient d’ailleurs rassemblés pour observer la situation. Des journalistes étaient aussi présents, avec des micros et des caméras. Aucune trace des services de secours. Mes parents se sont rapprochés le plus possible de l’eau à pied. Ma mère s’est rapidement arrêtée mais mon père a continué dans l’eau, très lentement, pour traverser toute la zone inondée et arriver jusqu’au bas de l’immeuble. Je suis rapidement descendue au bas de l’immeuble avec mon sac à dos emballé dans un sac PMC, après avoir fermé ma porte à clé et en espérant que je reviendrais vite. J’ai regardé la fin du trajet de mon papa à partir du hall. J’ai attendu qu’il me rejoigne. Quand il est parvenu jusqu’à moi, je suis descendue dans l’eau dans le hall et je l’ai serré dans mes bras de toutes mes forces. Je l’ai serré si fort. Puis il m’a donné des directives, nous ne pouvions pas rester statiques trop longtemps car l’eau était vraiment froide et poussait à bouger en permanence. Nous nous sommes mis en route pour le trajet retour, pour retraverser la zone inondée et retourner au parking. Nous allions très lentement car on ne voyait rien de ce qu’il se passait à nos pieds et qu’il y avait de nombreux déchets/obstacles/marches sur le chemin. Il fallait y aller à tâtons, avancer un pied lentement pour sentir si tout était ok devant avant de s’appuyer dessus, et cela mètre après mètre. En tenant un gros sac poubelle au-dessus de sa tête. L’eau n’était pas moins glacée que le matin. J’avais beau fonctionner à l’adrénaline, je ressentais le froid me pénétrer et me glacer le sang à chaque fois que je m’enfonçais un peu plus dans l’eau. Quand je l’ai fait remarquer, mon père m’a dit de ne pas y penser et de continuer à avancer. Assez vite aussi, quand nous nous sommes retrouvés dans la rue, j’ai senti le courant qui me poussait. Je me rappelle m’être dit que c’était dingue que la sensation du courant soit si forte alors que d’au-dessus, on ne se rendait pas compte de cela (il n’y avait presque pas de mouvement d’eau apparent). Il fallait vraiment prendre son temps, chercher ses appuis dans le sol et utiliser toute la force de son corps pour résister. Au point le plus bas de la rue, qui correspond à ce fameux avaloir, l’eau me montait environ jusqu’au-dessus du nombril. Pour vous donner une idée, je fais 1m75. Au bout de plusieurs minutes où j’ai tout mis en œuvre pour rester concentrée sur ce que je faisais afin de ne pas perdre l’équilibre ou de lâcher mon sac, nous sommes arrivés de l’autre côté. Nous avons remonté le parking jusqu’à être complètement au sec. Ma maman nous a alors enveloppé mon père et moi dans deux grands essuis et m’a conduite jusqu’à la voiture. Quand je me suis assise et que j’ai retiré mes chaussures, je me suis rendue compte que je pleurais encore. Mon père s’est changé et nous sommes rentrés à la maison.

Pendant les jours qui ont suivi, j’ai été dans un état émotionnel et psychologique vraiment étrange. Je suis pourtant titulaire d’un master en psychologie, mais il est difficile de se rendre compte de ce qu’un stress aigu peut représenter tant qu’on ne le vit pas. J’étais un robot, comme vidée de toutes mes émotions. J’avançais sans but, je faisais uniquement ce qu’on me disait de faire. Je n’étais plus capable de prendre aucune initiative ou de traiter des pensées complexes. J’étais seulement capable de penser à des actions simples, et cela me demandait encore de gros efforts pour les mettre en place. Se lever. Manger. Prendre une douche. S’habiller. Se déplacer. Je me sentais comme si j’avais hurlé pendant plusieurs jours et que j’avais complètement perdu ma voix à la suite de cela. Vidée. C’est vraiment le mot qui décrivait le mieux la façon dont je me sentais. Je n’étais pourtant pas encore au bout de mes peines.

Nous avons suivi la progression de la décrue grâce aux médias locaux. En moins de 2 jours, toute l’eau s’était retirée. Mes parents sont alors retournés à Wavre pour constater les dégâts au niveau du magasin et de l’immeuble. Ils étaient considérables. Peu après qu’ils soient partis, j’ai reçu un appel de ma mère paniquée m’expliquant que mon père avait hurlé en découvrant l’état du magasin puis qu’il était parti et l’avait laissée là. Ni une ni deux, j’ai donc sauté dans ma voiture (qui a été épargnée parce que je l’avais garée loin du centre-ville avant les inondations) et je les ai rejoints. Dernière cassure. Sitôt passé la porte du magasin, tout n’était que désastre et désespoir. Tout était éparpillé partout sur le sol, on ne pouvait plus poser un pied devant l’autre. Une grosse couche de boue recouvrait tout jusqu’à plusieurs dizaines de centimètres au-dessus du sol. L’odeur était abominable. Un mélange d’odeurs d’égouts, d’eaux usées, de saleté et de vase. Le parquet était gorgé d’eau et gondolait, si bien que s’appuyer sur une latte de bois faisait soulever une autre latte, ce qui rendait les déplacements instables. L’électricité avait évidemment sauté. Les étagères semblaient avoir en partie tenu, mais tout ce qui se trouvait jusqu’à environ 1m du sol était touché. C’est difficile à imaginer si on ne le voit pas. Expliqué comme cela, ça peut paraître un peu dérisoire, ce n’est toujours que de la marchandise, après tout. Mais après plus d’une année placée sous le signe de la pandémie, avec des fermetures ponctuelles, des inquiétudes pour la pérennité du magasin, et deux fois plus de travail abattu que d’habitude pour rester à flot, cette destruction massive a été comme un énorme coup de massue. Nous l’avons mal vécu. Plus de six mois plus tard, je le vis encore mal. Je n’ai pas eu le cœur à fêter Noël, cette année. C’est plus difficile à vivre que ça n’en a l’air.

Malgré le désespoir, nous nous sommes mis au travail, dès ce jour-là et pendant des semaines. Nous avons nettoyé le magasin, à coup de loques, de raclettes et d’éponges. Nous avons sorti chaque article noyé de sa boîte en carton un par un. Je n’oublierai jamais comme le carton poisseux collait au parquet. Nous avons vidé des carafes de plusieurs litres remplies à ras bord d’eau et de boue gluantes et puantes. A force d’être baignée dedans, j’ai fini par cesser d’être dégoûtée par ce mélange de boue, de vase, d’eaux usées, de sable et d’hydrocarbures qui recouvrait tout (cela dit, ce n’est qu’une hypothèse sur base de l’odeur, de la couleur et de la consistance, mais nous n’avons jamais su ce qui se trouvait réellement dans cette eau). Nous avons bougé tous les meubles, effrayés de savoir ce qu’on retrouverait derrière. Nous avons jeté des quantités abominables de choses. Le parquet a été arraché. En-dessous, se trouvait une espèce de moquette qui retenait encore toute l’eau. Elle a aussi été arrachée. Nous avons démonté une verrière, entrepris des travaux de rénovation. Nous avons rempli et rassemblé une quantité inimaginable de paperasse pour les assurances. Pendant des mois, l’odeur de vase et d’égout a subsisté. Je ne compte plus les vêtements qui ont fini à la poubelle tant ils étaient irrécupérables après plusieurs journées de travail. Je ne compte plus les nettoyages successifs de tout. L’état de mes chaussures, l’état de mes mains, l’état des loques après qu’elles ont été en contact avec le sol. Je ne compte plus les soirs où je ne sentais plus mon dos ou mes pieds tellement ils étaient douloureux. Plusieurs de mes orteils sont restés insensibles pendant des mois après ça.

Et face à cette terrible épreuve, il y a eu parmi les gens deux sortes de réactions totalement opposées. Il y a eu les citoyens et citoyennes, des proches, des amis, des connaissances ou des inconnus, qui ont marqué leur soutien et proposé leur aide immédiatement et sans condition. Simplement désireux d’aider, ils venaient avec leurs bottes en caoutchouc, leurs raclettes et leur courage. Ils envoyaient des messages, prenaient des nouvelles, étaient là. Ils ont été nombreux à être solidaires de nous. Le nombre de personnes ayant proposé leur aide a été supérieur au nombre de personnes réellement nécessaire. Et cela, il faut le dire, ça faisait du bien. De savoir qu’on était soutenus, qu’on avait un coup de main, même encore plusieurs semaines après le drame initial. La seconde catégorie de personnes à réagir, mais de façon diamétralement opposée, ça a été les acteurs publics, eux responsables d’apporter de l’aide du fait de leur fonction. Les élus, les policiers, les personnes du CPAS, ou même la Croix-Rouge. Ni la bourgmestre de la ville de Wavre, ni aucun élu du conseil communal ne s’est jamais présenté aux commerçants de la rue pour prendre des nouvelles ou proposer de l’aide. Le premier jour, tous les commerçants de la rue faisaient la même chose : ils sortaient les choses noyées pour tenter de dégager les commerces et nettoyer. Beaucoup de déchets s’accumulaient dans la rue. Un container pour les recueillir avait été déposé à 300 m de là, mais étant donné la quantité d’immondices, celui-ci avait vite été complètement rempli. Nous avions donc besoin d’un autre container pour évacuer tout ça. Nous avons interpellé plusieurs personnes de la commune à ce sujet, toujours pour se retrouver face à une réponse négative, évidemment non discutable. Un policier a failli mettre mon père aux arrêts pour avoir râlé face à toutes leurs réponses complètement fermées. Le container a fini par être obtenu grâce à quelqu’un qui avait ses contacts à la commune. Mais quand le citoyen lambda sinistré a besoin d’un coup de main, lui, il peut toujours courir.

En dehors de l’injustice de la situation, c’est face à toutes ces réactions que j’ai développé la rage qui me brûle encore aujourd’hui. C’est face à des élus absents, face à des personnes en manque total d’empathie et de compréhension, d’entraide et de solidarité, de capacité de remise en question et de prise de responsabilités, que j’ai fini par devenir aigrie. Les citoyens qui nous ont aidés, eux, ne nous devaient rien. Ils l’ont pourtant fait. La commune, en revanche, ou l’Etat, sont responsables d’apporter de l’aide face à de tels événements. Ils nous prélèvent de l’argent à cet effet. Mais quand on a eu besoin d’eux, ils n’étaient nulle part. Ils ont manqué à leurs plus élémentaires devoirs et responsabilités dans cette histoire. Parce que si les avaloirs avaient été correctement entretenus, si les berges de la Dyle n’avaient pas été autant bétonnées et avait été mieux aménagées, si la politique de la ville de Wavre n’avait pas été celle du tout-au-béton depuis des décennies, l’inondation n’aurait probablement pas été de cette ampleur. Mon père et moi n’aurions pas autant pleuré, crié, hurlé, ruminé, perdu des années de vie.

La ville de Wavre est en partie responsable de ce qu’il s’est passé, de l’ampleur de ce qu’il nous est arrivé. Le monde politique conservateur et capitaliste est aussi responsable. Il est terriblement facile de se faire payer des salaires exorbitants tous les mois mais de ne jamais prendre les responsabilités qui vont avec. De se rendre sur le terrain uniquement entouré de caméras. De faire des beaux discours mais de ne jamais mettre en place des actions. De construire, encore et encore, d’ajouter toujours plus de béton, encore et encore, de tourner son regard uniquement sur le versant économique sans jamais penser au reste. Il n’est plus à démontrer que nous allons droit dans le mur en ce qui concerne la gestion de notre planète, de notre biodiversité et de notre climat. Ce qu’il s’est passé le 15 et le 16 juillet dernier pour moi et ma famille, c’est une conséquence (in)directe de cette très mauvaise gestion. Et ça, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Que les vieux décideurs qui pensent « argent, argent » et qui détruisent la planète depuis des décennies nous ont tout pris, cet été-là.

Depuis, le magasin a réouvert. Il est encore aujourd’hui dans un drôle d’état, d’autres travaux doivent être menés, mais il est ouvert. Ces rentrées permettent de revenir à une certaine forme d’équilibre. Mais ce qui est sûr, c’est que rien ne pourra jamais rembourser la santé qu’on a perdue dans cet évènement. Pour ma part, je suis restée environ un mois en état de stress aigu. J’ai été suivie par une psychologue, uniquement grâce à la vigilance et aux conseils de mon médecin traitant, parce que l’Etat ou la ville, eux, ne se sont jamais préoccupés de savoir comment j’allais. J’ai connu ensuite plusieurs mois difficiles et une longue incapacité de travail. Aujourd’hui, même si je vais mieux, je reste en colère et je ne suis plus la même, je le sens. C’est comme si j’avais vieilli de 10 ans en une année.

Et encore, à côté de l’histoire d’autres personnes, la mienne peut paraître ridicule. Certaines personnes ont tout perdu. Certaines personnes ont vu leur maison s’effondrer. Certaines personnes étaient malheureusement trop précarisées pour être assurées. Certaines personnes n’ont, encore aujourd’hui, plus d’endroit où dormir. Certaines personnes ont failli mourir. Certaines personnes ont perdu un ou des proche(s). Certaines personnes sont mortes. Certaines personnes sont mortes et, à ce jour, personne n’a encore payé pour ça. Les commissions d’enquête n’ont évidemment rien donné. Et rien n’a changé. Aucun élu ne s’est jamais exprimé publiquement pour nous dire que les choses allaient changer, que des solutions allaient être trouvées.

Et étant donné que rien n’a changé depuis les inondations, vous pouvez être certains que cela se produira encore. Pourquoi ? Parce que le cycle hydrologique est déréglé, notamment à cause des modifications climatiques, elles-mêmes causées par l’activité humaine, et que la nature n’existe presque plus autour des grands cours d’eau de Belgique, ne leur laissant pas la possibilité d’augmenter et de diminuer leur niveau en toute tranquillité en fonction des pluies. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Professeur van Ypersele, et le GIEC. Ils le disaient déjà avant que ça arrive. Et c’est arrivé. Il faut être vraiment stupide pour penser que le résultat peut être différent avec une manière de faire totalement identique. Alors ça arrivera encore. Et ce sera toujours la faute des mêmes. Et ce sera toujours les mêmes qui en payeront le prix. Mais croyez-moi, je ne cesserai jamais de raconter au monde ce que j’ai vécu et à cause de qui je l’ai vécu. Si la solution ne vient pas des décideurs, elle viendra de la jeunesse. Précarisée et victime des irresponsabilités de ses aînés. Mais en colère. Dans une colère noire. Et si l’on doit encore vivre des inondations comme celle-là, ou pire, cette colère ne fera que s’amplifier. Et je pense que ni vous ni moi n’avons encore idée de ce qui en ressortira, mais vous ne pourrez plus simplement passer à côté et fermer les yeux.

On se dit à bientôt ? D’ici à mon prochain témoignage, à la prochaine inondation.

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4 Commentaires

  • Posté par CORDIER Vincent, mardi 18 janvier 2022, 16:49

    Meric pour ce long témoignage poignant. J'habite dans un village de la commune de Rochefort, et comprends votre situation et désarroi. Nous ne réagissons pas de la même manière face à de telles catastrophes. Certaines peuvent rester calmes et sûres d'elles, d'autres peuvent complètement paniquer, sans pour autant être dans une situation ultra critique. Et oui, le GIEC prévoit une amplification de ce genre de phénomènes, rien ne dit que ce type d'événements touchera les mêmes villes et les mêmes rivières, dans 1 an/ 10 ans /100 ans, qu'importe. Il faut s'y prémunir, et éviter les dégats.

  • Posté par Bodart Anne, vendredi 14 janvier 2022, 19:24

    étant moi même victimes des inondations (pas de mon lieu de travail mais de ma propre maison,ayant subit de plein fouet la tempête de 2016 ou un arbre s'est écrasé sur mon toit, je compatis à votre récit mais voudrais y mettre un bémol.rien ne sert de tout le temps chercher des coupables pour un événement certes extrême et rare mais absolument naturel (et non mr van yperzelle n'est pas une référence et est plutôt un politicien comme vous les détestez tant, aucun scientifique digne de ce nom ne relie les inondations au réchauffement) , et le système capitaliste comme vous dites à mis en place un système d'assurance très performant imparfait d'accord, mais permettant quand même de se reconstruire financièrement.Il est un peu facile de taper sur un système en ne voyant que ses défauts..L'homme est aussi responsable d'une société ou tant du point de vue santé ,que travail,que éducation ou encore protection des sinistrés il à fait des choses formidables dont on bénéficie sans même s'en rendre compte...

  • Posté par Fonder Daniel, dimanche 16 janvier 2022, 10:38

    Malheureusement, le brabant wallon est victime de son succès. Un cadre agréable à proximité de Bruxelles. Et l'urbanisation a été massive, y compris la bétonisation de larges surfaces et les commerces ont été nombreux à ouvrir dans cette région bourgeoise. Sans doute, les aménagements n'ont pas été faits pour les crues décennales et centenaires comme celle-ci. Et là, les politiciens locaux ont de lourdes responsabilités. Comme dans la vallée de la Vesdre, mais une région florissante avait les moyens qu'une région de vielle industrie n'avait pas !

  • Posté par Barban Marco, jeudi 13 janvier 2022, 16:01

    Madame, votre témoignage est poignant et force le respect. Je vous souhaite ainsi qu'à votre famille beaucoup de courage et malgré tout une belle année 2022.

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