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Les psychologues sont-ils pour l’obligation vaccinale?

De nombreux psychologues et psychothérapeutes dénoncent la position du groupe Psychologie et Corona, qui s’est prononcé en faveur de l’obligation vaccinale la semaine passée.

Carte blanche - Temps de lecture: 12 min

Nous découvrons avec étonnement et incompréhension que, selon certains titres de presses parus ces derniers jours et rapportant l’avis des experts du groupe Psychologie et Corona, « les psychologues se disent en faveur de l’obligation vaccinale ». A l’instar d’un collectif de 60 psychologues dans le nord du pays , nous contestons le positionnement du groupe « Psychologie et Corona » qui appuie la politique du gouvernement en matière d’ingénierie sociale en période pandémique. Car ce groupe n’exerce aucun mandat de représentation de la profession, et la perspective d’une vaccination obligatoire nous paraît prématurée et floue. Elle soulève aussi de nombreuses questions d’une complexité qui déborde largement le champ de compétence de la profession de psychologue.

Contrairement à certains titres de presse qui en ont relayé l’information, le groupe Psychologie et Corona ne représente pas la position de la profession qui, à notre connaissance, n’a pas été consultée. Mandaté et financé par le SPF santé, le collectif se compose d’une quinzaine de psychologues académiciens, pour la plupart non cliniciens. Il apporte son soutien et alimente, par ses travaux et ses rapports , la gestion gouvernementale de la crise, incluant le CST et le projet d’une vaccination obligatoire étendue à l’échelle de l’ensemble de la population belge. Le groupe Psychologie et Corona ne peut donc pas faire connaître son positionnement avec neutralité et objectivité puisqu’il exerce une activité de conseil auprès d’une instance qui finance son expertise pour soutenir sa politique et en renforcer l’acceptabilité sociale. Les interventions du groupe Psychologie et Corona dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision sont logiquement animées du projet d’influencer et d’implémenter des croyances compliantes vis-à-vis des politiques du CST et de la vaccination obligatoire.

Nous souhaitons apporter pour notre part à la connaissance des lecteurs que, selon l’article 21 du code de déontologie de la profession de psychologue , qui « s’applique à toute personne portant [ce] titre en vertu de la loi du 8 novembre 1993 », « [le] psychologue respecte et défend sans aucune discrimination les droits fondamentaux des personnes et groupes de personnes, à savoir : leur liberté, leur dignité, leur intimité, leur autonomie et leur intégrité ». Ce même article précise l’impérieuse nécessité du « respect des valeurs morales des personnes ». « Le psychologue respecte donc la volonté personnelle de son client ou sujet à vivre selon ses propres convictions. Le principe du respect de la personne humaine suppose le respect de la liberté (autodétermination) du client ou du sujet. » Nonobstant certaines exceptions liées, par exemple, aux fonctions d’expertise du psychologue dans des procédures judiciaires prévues par la loi, le code de déontologie précise encore, en son article 23, que « [le] psychologue n’engage personne contre sa volonté dans une recherche, une investigation, une guidance ou un traitement ». Rappelons à ce titre que les vaccins ARNm actuels sont toujours à l’état d’expérimentation (Phase III) et ne jouissent à ce stade que d’une autorisation de mise sur le marché conditionnelle.

De nombreuses questions

En sus de ces questions déontologiques liées aux droits des patients (alors même qu’un devoir de réserve s’impose dans cette situation), nous nous interrogeons sur la légitimité du groupe Psychologie et Corona à se positionner professionnellement en faveur de la vaccination obligatoire tant cette question relève avant tout des champs médical, politique, éthique et juridique. Notons par ailleurs qu’au plan scientifique, les conditions d’une légalisation d’un projet de vaccination obligatoire pour des vaccins anti-covid sont aujourd’hui loin d’être réunies. Sans parler ici du fait que les vaccins en question sont encore en régime d’autorisation conditionnelle et que leur innocuité n’est pas garantie (ce qui rend le passage à l’obligation tout à fait problématique sur le plan éthique), bon nombre de questions liées aux objectifs de cette vaccination obligatoire restent en suspens. Ainsi, de manière non exhaustive :

– Quel serait l’objectif d’une telle vaccination ?

– Des vaccins qui n’empêchent pas les transmissions et les contaminations devraient-ils être obligatoires ?

– Puisque les vaccins ne bloquent pas la circulation du virus, doit-on les imposer aux individus qui ne sont pas à risque de développer des formes graves du covid et pour qui la balance bénéfices/risques pourrait être défavorable ?

– Une vaccination obligatoire devrait-elle concerner toute la population ou certaines catégories à risques ?

– Quels types de vaccins devraient être obligatoires en fonction de quel(s) futur(s) variant(s) ?

– Qui se portera garant de la sécurité de ces futurs vaccins alors que les vaccins anti-covid actuellement utilisés sont toujours sous régime d’autorisation conditionnelle ?

– Si le virus Sars-Cov-2 continue de proposer des variants d’intérêt (VOC) tous les 3 mois, va-t-on vacciner tous les 3 mois avec un vaccin qui sera à peine à jour (c.-à-d. adapté au variant avec retard) ?

– Quelle fréquence de vaccination devrait être imposée pour un virus zoonotique (partagé avec tous les mammifères) mutant tel que le Sars-Cov-2 ?

– Une telle fréquence serait-elle réaliste et proportionnée en termes de gestion logistique et financière ?

– A-t-on les moyens de vacciner 3 à 4 fois par an, 8-9 millions de Belges avec un vaccin qui ne brise pas les chaînes de transmission, pour une majorité d’individus qui ne sont pas à risque ? Ne devrait-on pas utiliser ces ressources logistiques et financières pour soutenir et revaloriser plus globalement l’hôpital et nos soignants en souffrance ?

– Un tel projet d’obligation vaccinale massive est-il encore légitime eu égard à la moindre dangerosité du variant omicron, et peut-être aussi de ses successeurs, sachant que le passage à l’endémicité du virus est envisagé actuellement par des instances internationales telles que l’OMS ou l’EMA ?

– Plusieurs pays européens, parmi lesquels l’Espagne et l’Angleterre, sont en train de changer de stratégie de santé publique, et de considérer le covid comme une maladie qui doit être suivie et traitée de la même manière que d’autres maladies respiratoires saisonnières. Les citoyens de ces pays retrouvent peu à peu leurs droits et libertés sans qu’une obligation vaccinale n’ait été envisagée. Au regard de ces évolutions internationales, quelles seraient les justifications scientifiques, juridiques et éthiques au motif desquelles les droits et libertés seraient strictement conditionnés dans notre pays à un pass vaccinal (obligation déguisée) ou à une obligation vaccinale explicite ?

Autant de questions à éclaircir qui débordent la compétence de notre profession, et d’évolutions qui doivent être attentivement et patiemment analysées avant de prendre position au sujet d’une vaccination obligatoire (étendue ou pas à l’échelle de toute une population).

Une intervention précipitée

Nous considérons donc qu’une prise de position publique d’un collectif de psychologues en faveur de la vaccination obligatoire soulève, dans le contexte légal actuel, non seulement des questions d’ordre déontologique relatives aux engagements de la profession, mais aussi un problème de temporalité qui révèle une intervention précipitée. Nous ne la comprenons pas, eu égard à l’état des connaissances, des questions et des incertitudes scientifiques et factuelles présentes en matière de vaccination anti-covid et d’évolution de l’épidémie. Nous invitons également les journalistes qui relaient ces positions à faire attention aux termes utilisés : privilégier par exemple la formulation « des psychologues » plutôt que « les psychologues » se disent en faveur de… car non, tous les psychologues ne se reconnaissent pas dans les positions du groupe Psychologie et Corona, qui n’exerce aucune fonction de représentation de la profession.

Le Baromètre covid doit être élaboré selon des critères objectifs

Selon le groupe Psychologie et Corona, « [une] obligation peut […] être plus souhaitable qu’une politique [comme le CST] qui divise les personnes vaccinées et non-vaccinées et est en fin de compte une obligation déguisée ». N’est-il pas paradoxal de justifier une obligation par la mise en évidence d’effets délétères (division sociale) que ce groupe a lui-même contribué à générer en conseillant notre gouvernement de recourir à des techniques d’influence et de conditionnement des comportements sociaux (nudging). Le soutien apporté à l’instauration du CST est loin d’avoir été la seule mesure recommandée par le groupe Psychologie et Corona. Par exemple, dans son rapport 34 en date du 9 septembre 2021 , les auteurs encouragent l’exécutif à « [indiquer] dans les chiffres covid quotidiens le pourcentage de personnes hospitalisées qui n’ont pas été vaccinées. [Car cela, notent-ils,] […] renforcera la croyance en la valeur ajoutée du vaccin et pourrait accroître la sensibilisation aux risques chez les personnes non vaccinées. Ces deux facteurs contribuent à accroître la volonté de se faire vacciner ». Notons que lors de la parution de ce rapport au début du mois de septembre 2021, ces données de pourcentages n’étaient pas disponibles chez Sciensano. On ne peut donc sous-estimer le poids du conseil du groupe Psychologie et Corona sur les orientations stratégiques de la politique fédérale (voir également leur rapport 31 : séduire, persuader et/ou informer ) bien que ce groupe n’ait aucune fonction de représentation de la profession de psychologue en Belgique. À cet égard, il serait tout à fait problématique que les critères du baromètre sur la santé mentale et la motivation des Belges, proposé par ce même groupe, intègrent le projet de Baromètre de la pandémie en cours de réflexion au sein du gouvernement. Car ces critères ne reposent pas sur des bases scientifiques et méthodologiques rigoureuses, et n’ont jamais fait l’objet d’une concertation préalable élargie avec l’ensemble des associations représentatives de la profession.

Injonction paradoxale

Selon nous, l’obligation vaccinale s’inscrit dans le prolongement de la mise en place du CST, et comme l’un des moyens d’une politique gouvernementale qui plonge depuis de nombreux mois une minorité de personnes ayant fait le choix de ne pas se faire vacciner dans une situation d’injonction paradoxale (« Exercez votre liberté et vos droits mais vaccinez-vous pour ne pas les perdre ») et une contention sociale et symbolique (privations de droits et libertés via le CST) qui sont génératrices de souffrances et de tensions. En désavouant son intention de dialoguer dans le respect plein et entier des droits humains, en stigmatisant une minorité qui devient le bouc émissaire d’une frustration éprouvée par les autorités de notre pays devant l’impuissance de la politique ultra-vaccinale à mettre fin à l’épidémie de covid (voire à supprimer le covid), les tensions actuelles sont selon nous le résultat des projets et actions de coercition (explicites ou déguisées) mis en place par nos gouvernants pour forcer à la vaccination. Nous nous étonnons donc qu’une légalisation de l’obligation vaccinale puisse être de quelque nature à apporter la paix sociale dans notre pays, sans compter qu’elle soulève, comme souligné précédemment, de nombreuses objections d’un point de vue scientifique, éthique et juridique. Tout au plus ne masquerait-elle qu’en surface et à court terme une division profonde, qui, pour sa part, continuera de s’intensifier et de produire des effets catastrophiques à long terme pour notre démocratie.

En conclusion, nous soutenons, en accord avec les recommandations de l’OMS en matière de politique vaccinale anti-covid, que seule l’argumentation dans le respect du principe du consentement libre et éclairé, est et continue d’être un moyen plus efficace en démocratie que l’obligation déguisée, la stigmatisation, la culpabilisation, la manipulation des croyances ou la coercition explicite (vaccination obligatoire). Quand nous ostracisons, forçons, imposons et sanctionnons, sur un sujet hautement sensible qui divise en contexte d’incertitude scientifique profonde, quand nous montons les uns contre les autres deux groupes d’individus, la probabilité de causer des torts est maximale. Nous détruisons les efforts antérieurs d’éducation à la santé, nous renforçons les oppositions, les divisions sociales, les sentiments de supériorité des uns, d’humiliation des autres. Nous abîmons de façon durable la confiance dans les vaccins en général et les mesures de santé publique acquises et futures. Nous contribuons à la montée des extrémismes et à la création d’un puissant ressentiment chez nombreux de nos concitoyens. Nous ne pensons donc pas que, dans l’état des connaissances à propos des vaccins actuels, la légalisation de l’obligation vaccinale soit une option envisageable. Le positionnement du groupe Psychologie et Corona en dit long, enfin, sur sa compréhension de la règle dans une société démocratique : vouloir résoudre un désaccord au moyen de l’imposition d’une obligation, c’est dévoyer l’usage de la Loi, c’est acter que le droit du plus fort l’emporte par la violence de la norme, quand le sens de la Loi est d’aider à faire société, dans le respect des droits inaliénables de la personne humaine.

*Signataires :

Laurence Tomasovic, psychologue ; Nicolas Vermeulen, psychologue, UCLouvain ; Karima Meliani, psychologue clinicienne ; Julien Dupuis, psychologue ; Géraldine Delmotte, psychologue clinicienne ; Caroline Rivière, psychologue clinicienne ; Gaëlle Thollembeek, psychologue clinicienne, chercheuse ; Muriel Hermans, psychologue clinicienne (plus en fonction actuellement) ; Frédéric Colemans, psychologue clinicien ; Nathalie Mouchette, psychologue clinicienne ; Deborah Corbett, psychologue clinicienne ; Sylvie Carion, psychologue clinicienne ; Annie Clarin, psychologue clinicienne ; Nicole Duhamel, psychologue clinicienne ; Grumiau Sylvie, psychologue enseignante ; Charlotte Platteau, psychologue clinicienne ; Vanessa Stewart, psychologue clinicienne ; Sylvie Drèze, psychologue clinicienne ; Emily Devroede, psychologue clinicienne bientôt diplômée ; Aurélie Pauporté, psychologue clinicienne ; Julie Cornez-Massant, psychologue clinicienne ; Juliette Delmotte, psychologue clinicienne ; Adriana Rios, psychologue clinicienne ; Ornella Giovagnoli, psychologue clinicienne ; Camille de Bellefroid, psychologue ; Virginie Dogimont, psychologue clinicienne ; Christian Lestienne, psychologue clinicien ; Jérôme Navez, psychologue ; Carolina Balut, psychologue clinicienne et sexologue ; Laurence Orban, psychologue ; Yacine Badibanga, psychologue psychothérapeute ; Myriam Cornette, master en psychologie clinique ; Patricia Viérin, psychologue, traumas ; Bianca Pereira, psychologue clinicienne ; Carol Dequick m, Psychologue clinicienne ; Anne Schaub, ass. en psychologie et psychothérapeute du trauma précoce ; Bobrowska Julita, psychologue clinicienne ; Claudia Ucros, psychologue clinicienne, psychothérapeute ; Stéphanie Remy, psychologue clinicienne ; Marine Moyaerts, pédopsychologue ; Pauline Molle, sexologue clinicienne, assistante en psychologie clinique ; Mélanie Bazzoni, psychologue clinicienne ; Anne Blacque-Belair, psychologue indépendante ; Gabriela Matton Rodriguez, psychologue sociale et interculturelle ; Martine Vermeylen, psychologue clinicienne et psychothérapeute, coprésidente de Uppsy-Bupsy ; Vania Pasqualicchio, psychologue : Marie Mormont, psychologue clinicienne ; Nicole Le Docte, psychologue retraitée ; Virginie Dogimont, psychologue ; Paul Verstraeten, haptopsychothérapeute ; Julie Coutellier, psychologue et psychothérapeute ; Bianca Hoyois, psychologue clinicienne ; Chloé Dillies, psychologue et psychothérapeute ; Mathieu Ballieux, psychologue et travailleur psycho-social en service psychiatrique à domicile ; Séphora Thomas, psychanalyste ; Michèle Desonai, psychologue, psychanalyste, formatrice, conférencière ; Héribert Poth, psychologue retraité ; Aurore Arnould, psychologue ; Sabrina Cerro Di Vincenzo, psychologue clinicienne et psychothérapeute ; Odile Maskens, psychologue clinicienne, travailleuse psychosociale : soutien des personnes âgées au domicile ; Louise Frick, psychologue clinicienne ; Joëlle Lega, psychologue clinicienne ; Christella Di fiore, psychologue clinicienne ; Martine Verhulst, psychologue clinicienne en service de santé mentale ; Bérengère Hommé, psychologue clinicienne ; Marie Blerot, psychologue sociale et criminologue ; Fanny De Jonghe, psychologue clinicienne, psychothérapeute ; Marc Costermans, psychologue, psychotraumatologue ; Caroline Theunissen, psychologue clinicienne, psychothérapeute ; Marie-Astrid de Barry, psychologue clinicienne en service auprès d'adultes handicapés ; Marichela Vargas, docteure en Psychologie ; Catherine Dutordoir, psychologue clinicienne ; Cécile Maldague, psychologue clinicienne.

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7 Commentaires

  • Posté par Ernotte Sébastien, jeudi 20 janvier 2022, 17:16

    Bravo les psy, vous devriez passer sur ce forum étudier qq cas graves...

  • Posté par J.-M. Tameyre, jeudi 20 janvier 2022, 20:56

    Ah bon ? Vous avez besoin de soins ?

  • Posté par Moriaux Raymond, jeudi 20 janvier 2022, 16:00

    Je trouve cette très longue charge au moins aussi suspecte que la déclaration qu'elle entend condamner. Et très étonnant que son texte soit cosigné par une telle cohorte. Si nombreux y sont les procès d'intention qu'il ressemble beaucoup à une sorte de règlement de compte entre amis.

  • Posté par Buchin Stephan, lundi 24 janvier 2022, 21:10

    Mmmh... Ça relève plutôt du "Not In My Name".

  • Posté par Huys Eric, jeudi 20 janvier 2022, 15:46

    OUf, je me demandais aussi... à 100% d'accord!

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