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Pandémie: ne nous trompons pas de colère

De nombreux enjeux sont liés à l’obligation vaccinale et il est nécessaire de prendre de la hauteur pour en débattre sereinement.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

Après presque deux ans d’une situation exceptionnelle à plus d’un titre la fatigue est palpable partout. Enseignants, artistes, acteurs du service public, retraités, soignants, indépendants, enfants et adolescents, étudiants, parents, grands-parents, employés, la vie de chacune et de chacun d’entre nous a été modifiée en profondeur par le covid. Les projets ont dû être revus, l’incertitude a augmenté, la vie sociale et culturelle s’est atrophiée, le quotidien a perdu de sa légèreté et la colère monte…

Cette colère je la sens dans mon travail quotidien à l’hôpital.

Colère des soignants fatigués et au bout de leur courage. Colère peut-être surtout contre les conditions dans lesquelles ils doivent travailler avec notamment un manque récurrent de personnel. Horaires à reprendre aux collègues absents, travail qui empiète régulièrement sur la vie privée. Incertitude pour le futur et manque de temps pour (re)donner du sens et de la qualité à ce travail qui les passionne.

Colère des patients aussi. Inquiets souvent, frustrés parfois. Ne comprenant plus le sens des mesures sanitaires imposées. Submergés par un flot presque incessant d’informations assez anxiogènes et parfois contradictoires. Lassés des contretemps et annulations des soins initialement prévus. En colère contre les restrictions des visites à l’hôpital. En colère peut-être surtout de se sentir en partie dépossédés de leur liberté de pensée et d’action face à leur santé et à leur vie quotidienne.

A titre personnel, je suis également parfois en colère contre un système de santé qui dévalorise le soin, le quotidien, les petits gestes, les attentions, la qualité de vie au travail, la douceur et la prévention. En colère contre une rémunération de la médecine basée sur une nomenclature injuste qui, en caricaturant à peine, rembourse (très) cher les actes à haute technicité alors que la prévention et l’éducation à la santé sont payés une misère. Frustré de voir la proportion (trop) importante du budget de santé belge octroyé aux traitements médicamenteux alors que l’efficacité de certains d’entre eux n’est pas prouvée et que leur consommation excessive, fréquente en Belgique, est délétère.

Vaccination obligatoire : gare au manque de hauteur dans le débat

Dans ce contexte tendu va débuter bientôt dans notre pays un débat au Parlement sur la question de la vaccination obligatoire contre le covid. Si la grande majorité de la population belge s’est fait vacciner, une petite proportion la refuse. Comme pédiatre infectiologue, je suis bien évidemment très favorable à la prévention des infections par la vaccination et toujours ému quand je vois un enfant souffrir d’une maladie qui aurait pu être évitée. Les données scientifiques sont à ce sujet limpides. Les vaccins sauvent de nombreuses vies chaque année et leur profil de sécurité est excellent. Cela étant dit, si je rêverais de réussir à convaincre les hésitants de se faire vacciner tant je suis convaincu par l’intérêt de la démarche pour leur santé, je suis ambivalent par rapport à l’intérêt d’une obligation vaccinale. Au-delà de la décision qui sera prise, je crains surtout que l’on manque de hauteur de vue dans l’analyse de cette problématique et qu’on ne se trompe de colère dans ce débat.

Gare aux erreurs de révolte

Aux hésitants à la vaccination, je voudrais dire que je partage certaines de vos colères. Notre société belge, pourtant si prospère, ne tourne pas toujours rond et certains choix politiques sont difficiles à accepter. Notre système de soins, tout excellent qu’il soit, est loin d’être parfait et reste parfois injuste. Je comprends votre frustration quant au poids excessif de l’industrie dans le monde du soin. J’entends l’envie d’une expérience de la médecine qui soit moins autoritaire, moins contrôlante et paternaliste, plus douce, plus « écologique », plus multidisciplinaire, plus bienveillante et plus participative. Mais j’ai envie de vous dire que rejeter la vaccination sur ces bases-là est, à mon avis, une erreur de révolte. Le vaccin n’est finalement qu’un détail dans l’immensité des stimulations immunitaires de votre vie quotidienne. Se faire vacciner est simplement une belle opportunité de réduire votre risque d’ennui de santé.

Ne pas chercher le coupable idéal

Aux soignants fatigués de gérer et subir cette crise dans des conditions difficiles, je voudrais dire que leur travail continue à forcer l’admiration d’une très grande proportion de la population. Que ce virus est certes redoutable et pernicieux mais qu’il s’adaptera tôt ou tard à l’être humain et que sa dangerosité diminuera probablement avec le temps. Que nous devons nous battre ensemble pour revaloriser le soin dans toutes ses composantes et obtenir de meilleures conditions de travail pour éviter l’épuisement. Mais que nous devons aussi être attentifs à ne pas céder à la facilité de chercher un coupable idéal, un autre imaginaire facile à diaboliser pour pallier nos difficultés. La stigmatisation des non-vaccinés est peut-être compréhensible vu la difficulté de la situation mais elle nous éloigne de nos missions premières de soin sans aucune discrimination. Le refus du vaccin, si difficile à comprendre d’un point de vue scientifique, cache parfois des racines que nous devrions probablement écouter, entendre et respecter dans leur diversité.

Un enjeu démocratique moderne

Aux décideurs politiques à qui il appartiendra de prendre la décision finale quant à cette possible obligation vaccinale je voudrais d’abord témoigner de mon respect pour la tâche qui est la vôtre. Cette crise a montré combien nombre d’entre vous se démènent souvent sans compter pour trouver des solutions à des problèmes complexes. J’espère cependant que vous serez ambitieux dans ce questionnement sur l’obligation vaccinale et aurez le courage d’ouvrir largement le débat. La vaccination est devenue un emblème mais elle représente aussi un exemple d’enjeu démocratique moderne. Les questions qu’elle soulève dépassent largement le cadre strictement infectieux. Il n’y a pas de réponse simple à la possible obligation vaccinale mais j’espère sincèrement que vous entendez la colère qui gronde et que vous y apporterez des solutions structurelles au-delà des médiocres vues à court terme et autres enjeux particratiques, électoralistes ou communautaires.

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1 Commentaire

  • Posté par Moriaux Raymond, vendredi 21 janvier 2022, 14:11

    Parfait. Puissiez-vous être entendu des uns et des autres.

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